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DÉFAILLANCES DE LA MEMOIRE

La mémoire est entre les mains du talent un précieux, disons mieux, le plus nécessaire des instruments. On a vu cependant des savants arracher à la nature, à force de

' A. Silvestre, Centenaire de l'École polytechnique, p. 6.

patience , et un à un , chacun de ses secrets , sans pouvoir jamais se fier à la fidélité de leurs souvenirs. Tel fut Michel Faraday. « Obligé par sa mémoire ingrate et infidèle de noter et de numéroter les faits qu il découvrait ou les idées qui germaient dans son esprit et d'en tenir registre, il en dressait soigneusement la table, certain que, sans cette pré-

caution, il ne les retrouverait jamais au moment du besoin.» Aussi le grand physicien vit-il plus vite décliner ses facultés. Longtemps avant sa fin, il disait à l'ami qui devait prononcer son Éloge académique : « Ma mémoire se perd ; « j'oublie les noms propres ; j'oublie quelquefois mes expé- « riences elles-mêmes. » Et J.-B. Dumas, lui répondant en un langage qui convenait si bien à ces deux savants : « Vous « êtes, lui disait-il , comme Jacob qui, après avoir lutté toute « la nuit, près du gué de Jabbok, contre Celui qui s'opposait « à son passage, demeure libre, mais paralysé d'un membre, « au moment où le soleil paraît à rhorizon. Vous aussi, vous

« avez lutté dans les ténèbres jusqu'au lever de l'aurore, et « quand la lumière s'est faite, quand vous avez vu la vérité « face à face, si votre intelligence a été délivrée du doute, « elle reste épuisée de l'effort. »

Pendant ses dix dernières années, Volta n'exista plus que pour sa famille. « Sa vive intelligence s'était presque éteinte.

Volta (1745-1827).

Les noms d'électrophore, de condensateur, le nom même de la pile, n'avaient plus le privilège de faire battre son cœur. »

Eider eut, sous ce rapport, une vieillesse plus heureuse.

« De graves infirmités vinrent affliger ses dernières années. Il devint presque complètement aveugle, incapable d'écrire et distinguant à peine de grands caractères tracés avec In craie sur une ardoise. Il conserva, avec toute sa force, la fécondité singulière de son esprit d'invention. Ses travaux ne furent ni interrompus ni ralentis. Sa vieillesse infirme et languissante recueillit ce que sa laborieuse jeunesse avait amassé; les formules si souvent remuées, et qu'un continuel exercice avait depuis si longtemps empreintes

dans sa mémoire, se présentaient d'elles-mêmes à son esprit, qui, les imaginant avec une netteté parfaite, contemplait ainsi les vérités mathématiques en elles-mêmes et dans une lumière supérieure à celle qui lui était enlevée. Il goûta paisiblement jusqu'à son dernier jour le bonheur de les comprendre et le plaisir d'en découvrir de nouvelles ^ »

L'intelligence de Linné fut, au contraire, profondément blessée par une atteinte d'apoplexie. « Devenu incapable d'agir et de penser, il goûtait encore quelque plaisir en parcourant de ses yeux éteints les plantes nouvelles que l'un de ses disciples venait de lui envoyer des extrémités de l'iVsie. » Il en vint à perdre si complètement la mémoire, ([u'il lui arrivait de feuilleter ses livres sans se rappeler qu'il on était l'auteur. Quelqu'un lui disant un jour qu'un ouvrage dont il parlait était de lui, il répondit avec bonhomie : « Tant mieux, car ce livre est intéressante »

Signalons encore ce fait intéressant dans l'histoire des maladies de la mémoire. Il appartient à la vie du successeur immédiat de Fontenelle. « Quelques années après sa retraite, M. de Fouchy éprouva un accident singulier. Saisi d'un étourdissement, il fit une chute, et le lendemain ayant repris sa connaissance entière, jouissant de toute sa tête, il s'aperçut que si les organes de la voix, qui avaient été embarrassés pendant quelque temps , étaient devenus presque libres , ils avaient cessé d'obéir à sa volonté ; que , lorsqu'il voulait énoncer un mot, sa bouche en prononçait un autre, en sorte que, dans le moment où il avait des idées nettes, ses paroles étaient sans suite. Lui-même a rendu compte de cet accident dans les mémoires de l'Académie, a détaillé tous les symptômes, toutes les particularités de ce phénomène avec une simplicité, un calme, une indifférence même digne des héros du stoïcisme antique, et on voit par ces détails qu'il était plus occupé d'observer ses maux que de s'en affligera »

' J. Bertrand, Journal des Savants, 1868, p. 151. - A. Witz, Éloquence scientifique, p. 162. ^ Condorcet, Éloges.

Foucault assista pareillement à la ruine de sa belle intellip;"ence. « Aux espérances, aux joies et aux émotions de la science succédèrent tout à coup le découragement et l'angoisse. Un voile chaque jour plus épais enveloppait sa pensée et l'isolait sans l'affaiblir. Le même mal accablait son esprit et son corps. La mémoire des mots lui manquait. « Je com- « prends tout, » disait-il à ses amis, et un geste déchirant, dernier effort d'une volonté naguère si puissante, laissait paraître à la fois la netteté de sa pensée, l'impossibilité de l'exprimer et l'espoir d'une fm prochaine ^ »

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