LOCALISATION CÉRÉBRALE
Il est curieux d'entendre Cuvier parler d'une maladie semblable qui survint à un autre naturaliste et raisonner au sujet du siège du mal. « Le botaniste Broussonnet (1761-1807) avait été frappé d'une apoplexie légère. Grâce aux soins dont il fut entouré, il reprit bientôt ses mouvements, l'usage de ses sens, les facultés de son esprit et même cette mémoire qu'il avait eue autrefois si prodigieuse. Un seul point ne lui fut point rendu ; il ne put jamais prononcer ni écrire correctement les noms substantifs et les noms propres , soit en français, soit en latin, quoique tout le reste de ces deux langues fût demeuré à son commandement. Les épithètes, les adjectifs se présentaient en foule, et il savait les accumuler dans ses discours d'une manière assez frappante pour se faire comprendre. Voulait-il désigner un homme, il rappelait sa figure, ses qualités, ses occupations; parlait-il d'une plante, il peignait ses formes, sa couleur; il en reconnaissait le nom quand on le lui montrait du doigt dans un livre, mais ce nom fatal ne se présentait jamais de lui-même à son souvenir. Cette incompréhensible faculté de la mémoire, ajoute Cuvier, serait-elle donc répartie dans des cases indépendantes les unes des autres, et les images y
' J. Bertrand, Éloges, p. 272.
seraient-elles distribuées d'après les abstractions grammaticales, plutôt que d'après les sensations originaires dont elles dérivent^ ?»
L'autopsie tendrait à le montrer, a On trouva, en effet, qu'il y avait eu un large ulcère à la surface du cerveau du côté gauche, dont les deux tiers étaient déjà cicatrisés; c'était probablement la cause de son premier mal, qu'une cicatrisation complète aurait fait cesser, s'il n'était survenu un accident nouveau qui amena la mort. » On avait donc entrevu^ dès le temps de Guvier, que les centres de la parole sont localisés sur l'hémisphère gauche du cerveau.
On raconte qu'un jardinier dit à son aide qui ne retrouvait plus le mot de râteau : « Marche dessus, le nom te reviendra. )) Et, en effet, la sensation douloureuse produite par le manche de l'outil, frappant le front, vint éveiller l'idée et fit prononcer le nom. Le garçon jardinier avait retrouvé son substantif. Arago rapporte un fait analogue, quoique moins violent, au sujet de Lagny. Ce mathématicien était tombé dans un tel état d'insensibilité, que depuis plusieurs jours on n'avait pu réussir à lui arracher une syllabe; mais quelqu'un lui ayant demandé: «Quel est le carré de 12?» en obtint sur-le-champ la réponse : 144. Il ne survécut guère à cet effort, et on put dire de lui ce que Condorcet disait d'Euler : « Il cessa de calculer et de vivre. »