GRANDES COLLECTIONS SCIENTIFIQUES
On sait quel jugement Newton portait sur son œuvre et sur son génie.
(( Je ne sais, disait-il, ce que le monde pense de moi ; mais, quant à moi, je me fais TefTet d'un enfant jouant sur le bord de la mer et s'amusant à ramasser de temps en temps un caillou plus poli, une coquille moins commune que les autres, tandis que le grand océan de la vérité s'étend majestueux et insondable devant lui. »
Pierre sur pierre, l'édifice de la science s'élève laborieusement, plus ou moins lentement toutefois, suivant les aptitudes du maître ouvrier. L'homme passera, est-il dit, et la science s'augmentera.
Toutefois les réflexions de ces hommes qui travaillent au progrès de la science en y pensant toujours ne sauraient tout créer. Un Newton, un Pascal, ajoutent bien une à une de nouvelles propositions à l'antique enchaînement des théorèmes, et augmentent ainsi patiemment leur collection de
vérités. Mais ce sont souvent les circonstances qui, en soumettant à leur attention de nouveaux faits, provoquent de nouvelles découvertes. Bien moins indépendants du monde qui les entoure sont tous les observateurs de la nature. Physiciens ou naturalistes doivent à tout instant aller recueillant dans chacun des trois règnes de nouveaux sujets d'études. Une pierre, une fleur, une coquille, recueillies parfois avec une joie enfantine, prendront place dans leurs collections pour y recevoir au besoin un nom qui, en deux mots, résumera leur histoire.
Aussi voit-on les Linné, les Cuvier, les Werner, et de nos jours les Milne-Edwards, les Decaisne étendre leurs connaissances dans la mesure même où ils développent leurs collections. Livres et échantillons, notes et observations, ils ont tout rassemblé, tout classé, tout étudié, et, il faut l'ajouter, tout retenu. Leur science, leur génie, qui, au dire de l'un de ces hommes modestes, ne serait qu'une longue patience, a reçu chaque jour de nouveaux accroissements, comme leurs riches collections. Un exemple pris parmi nos contemporains complétera notre pensée.
(( Au Muséum comme à la Sorbonne , on voyait partout ce petit homme, décidé, bienveillant, toujours au courant même du dernier détail administratif aussi bien que scientifique, toujours prêt à prêcher d'exemple. Ceux qui l'ont connu dans les conseils de l'Université n'ont pas oublié avec quelle attention bienveillante il surveillait le développement des jeunes savants. Ils se rappellent ces carnets, ces fiches individuelles, où les travaux et les titres de chacun se trouvaient consignés chaque jour avec une conscience infatigable. Il avait au plus haut degré le sentiment et l'amour du bien^ »
Hâtons-nous toutefois de le remarquer, il y a une manie de collectionner qui reste stérile. Tel fleuriste aime les tulipes qui ne va guère plus loin que l'oignon de sa tulipe ; tel autre aime les livres qui ne lit jamais ceux qu'il a ; d'autres enfin « ont la clef des sciences, où ils n'entrent jamais. C'est
' Berthelot, Éloge de H. Milne-Edwards, 4892, Acad. des sciences.
en eux une stérilité de faits et de principes, dit la Bruyère, qui ne peut être plus grande. Ils plient sous le faix, leur mémoire en est accablée, pendant que leur esprit demeure vide ».
Tout autres, il faut le reconnaître, étaient les habitudes de nos savants. Leur principal mérite ne consiste point dans la richesse de leurs galeries, mais dans la netteté des principes et des lois qu'ils y ont découverts. Cependant il est juste de remarquer que c'est pour avoir vécu confinés dans ce petit monde, dans l'étroit espace de leur cabinet ou de leurs collections, qu'ils sont devenus ce qu'ils furent en réalité. Aussi devons-nous les suivre au milieu de leurs collections et les observer à leur tour dans leurs habitudes, si nous voulons pénétrer plus avant dans leur intimité.
La grande renommée dont jouissait Cuvier lui amenait de toutes parts tout ce qui se faisait d'observations et de découvertes. C'était d'ailleurs son esprit, c'étaient ses leçons, ses ouvrages, ajoute Flourens, qui animaient tous les observateurs et qui en suscitaient partout; et jamais on n'a pu dire d'aucun homme avec plus de vérité que lui que la nature se voit partout interrogée en son nom.
Aussi rien n'est-il comparable à la richesse des collections qu'il a créées au Muséum, et qui toutes ont été mises en ordre par lui. Et quand on songe à cette étude directe des objets, qui fut l'occupation principale de sa vie et de laquelle il a fait sortir tant de résultats, on n'est point étonné de ce mot qu'il a répété souvent : « qu'il ne croyait pas avoir été moins utile à la science par ses collections seules que par tous ses autres ouvrages , » et l'on sait si ses publications furent nombreuses.
Du jour où Lamark s'occupa de la botanique, il s'y distingua par des progrès si rapides, qu'ils tiennent presque du prodige. Il est vrai qu'il cherchait à multiplier toutes les occasions d'études. Il y mit l'ardeur de son caractère, ne s'occupant que de plantes, les cherchant dans tous les jardins, dans tous les herbiers, passant les jours chez tous les botanistes qui pouvaient lui en communiquer. Quelqu'un arri-
AMOUR DES COLLECÏIOAS Eï DES LIVRES 141
vait-il à Paris avec des plantes, il pouvait être sûr que le premier qui le visiterait serait M. de Lamark. Cet empressement lui valut un des plus beaux présents qu'il eût pu désirer. Le célèbre voyaj^eur Sonnerai, revenu pour la seconde fois des Indes en 1781 avec de grandes richesses en histoire naturelle, s'imaginait voir accourir à lui tous ceux qui cultivaient cette science. Ce n'était pas à Pondichéry ou aux Moluques qu'il avait pu se faire une idée du tourbillon qui trop souvent dans notre capitale entraîne les savants autant que les hommes du monde. Personne ne vint que M. de Lamark, et Sonnerat, dans son dépit, lui donna l'herbier magnifique qu'il avait apporté. 11 profita aussi de celui de Gommerson et de ceux qui s'étaient accumulés chez M. de Jussieu et qui lui furent généreusement ouverts ^
On disait de Fagon qu'il aurait arrosé ses Heurs avec ses larmes plutôt que de les voir mourir.
Après lui, Daubenton avait pris l'initiative de galeries complètes d'histoire naturelle. Jusque-là quelques riches ornaient bien leur cabinet de productions naturelles, mais ils en écartaient celles qui pouvaient en gâter la symétrie et leur ôter l'apparence de décoration. Quelques curieux rassemblaient des suites qui satisfaisaient leur goût; mais ils s'arrêtaient ordinairement aux choses les plus futiles, à celles qui étaient plus propres à flatter la vue qu'à éclairer l'esprit. Les coquillages les plus brillants, les agates les plus variées, les gemmes les mieux taillées, les plus éclatantes, faisaient ordinairement le fonds de leurs collections.
Daubenton, appuyé par Buftbn et profitant des moyens que le crédit de son ami lui obtint du gouvernement, conçut et exécuta un plan plus vaste ; il pensa qu'aucune des productions de la nature ne devait être écartée de son temple. Il n'en exclut donc aucune et fit les plus grands efforts pour les réunir toutes. Il posait ainsi les bases d'une étude scientifique de la nature.
' Guvier, m, 189.
L'étude et rarrangement de ces trésors étaient devenus pour lui une véritable passion, la seule peut-être qu'on ait remarquée en lui. Il s'enfermait pendant des journées entières dans son cabinet ; il y retournait de mille manières les objets qu'il y avait assemblés, il en examinait scrupuleusement toutes les parties, il essayait tous les ordres possibles, jusqu'à ce qu'il eût rencontré celui qui ne choquait ni l'œil ni les rapports naturels.
Ce goût pour l'arrangement d'un cabinet se réveilla avec force dans ses dernières années, lorsque des victoires apportèrent au Muséum d'histoire naturelle une nouvelle masse de richesses, et que les circonstances lui permirent de donner à l'ensemble un plus grand développement. A quatre-vingtquatre ans, la tête courbée sur la poitrine, les pieds et les mains déformés par la goutte, ne pouvant marcher que soutenu de deux personnes , il se faisait conduire chaque matin au Cabinet pour y présider à la disposition des minéraux, la seule partie qui lui fût restée dans la nouvelle organisation de l'établissement ^