AMATEURS DE CRISTAUX
L'abbé Haûy dut recueillir la succession de Daubenton, son premier maître. Il en continua les traditions. Grâce à ses soins, les collections furent quadruplées, et l'Europe minéralogique est accourue, affirme Cuvier, non moins pour observer tant d'objets si bien exposés que pour entendre un professeur si élégant, si clair et toujours si complaisant. Sa bienveillance naturelle se montrait à toute heure envers ceux qui avaient le désir d'apprendre. Il les admettait dans son intérieur, leur ouvrait ses propres collections et ne leur refusait aucune explication. Les étudiants les plus humbles étaient reçus comme les personnages les plus savants et comme les plus augustes, car il a eu des élèves de tous les rangs ^
1 Cuvier, I, pp. 10, 11.
2 /6ic/., II, 285.
L'abbé Haiiy était, en effet, d'humeur aussi simple que serviable. Chaque jour il faisait à peu près le môme exercice, se promenait dans les mêmes lieux, et il savait encore en se promenant exercer sa bienveillance. Il conduisait les étrangers qu'il voyait embarrassés, il leur donnait des billets d'entrée dans les collections, et beaucoup de gens lui ont dû ces petits agréments, qui ne se sont point doutés de quelle main ils les tenaient. Son vêtement antique, son air simple, son langage toujours d'une modestie excessive, n'étaient pas de nature à le faire reconnaître ^
On rapporte d'un autre célèbre minéralogiste, Werner, qu'indifférent sur beaucoup d'autres points, il ne pouvait souffrir qu'on maniât maladroitement ses minéraux. La moindre atteinte à leur fraîcheur, à leur éclat, le blessait au vif, et il en conservait un souvenir profond. « C'était un grand ministre, un habile général, disait-il dans sa bonté naturelle; mais, ajoutait-il avec un soupir, il ne savait pas toucher les minéraux. »
Qu'aurait-il fait en présence du savant Desmaretz, dont ses amis disaient qu'il aurait, lui, brisé la plus belle statue pour constater l'espèce d'une pierre antique, opinion si bien répandue, qu'à Rome les gardiens des musées ne l'admettaient pas sans effroi?
Haûy aurait fait meilleur accueil à cet esprit d'investigation. On connaît, en effet, l'origine de sa vocation scientifique. Un jour qu'il examinait quelques minéraux chez un de ses amis, il eut l'heureuse maladresse de laisser tomber un beau groupe de spath calcaire cristallisé en prisme. Un de ces prismes se brisa de manière à montrer sur sa cassure des faces non moins lisses que celles du dehors, et qui présentaient Tapparence d'un cristal nouveau, tout différent du prisme pour la forme. Haûy ramasse ce fragment; il en examine les faces, leurs inclinaisons, leurs angles. A sa grande surprise, il découvre qu'elles sont les mêmes que dans le spath en cristaux rhomboïdes, que dans le spath d'Islande.
1 Guvier, p. 291.
Dans le désir de généraliser le principe qu'il vient d'entrevoir, il ne balance pas à mettre en pièces sa petite collection ; ses cristaux, ceux qu'il obtient de ses amis éclatent sous le marteau : partout il retrouve une structure fondée sur les mêmes lois.
Linné ne connut, comme Haiiy, de meilleure satisfaction que celle qu'il trouvait dans l'étude. Il employa, dit Condorcet, pour sa nation ce qu'il avait reçu d'elle. Son seul luxe était un muséum immense, monument glorieux pour la Suède, puisqu'il était la collection des tributs que les naturalistes du Nord avaient consacrés à celui que, d'une voix unanime, ils avaient nommé leur chef et leur maître.
Frappé, au mois d'août 1776, d'une apoplexie qui détruisit ses forces, affaiblit sa mémoire par un dépérissement lent et insensible, ce muséum était encore sa consolation. Chaque jour, la reconnaissance de ses disciples lui présentait de nouvelles merveilles produites par la nature aux extrémités du globe; on eût cru voir des enfants occupés de consoler les derniers jours d'un père chéri. Devenu enfin incapable d'agir et de penser, il goûtait encore quelque plaisir en parcourant de ses yeux éteints les plantes nouvelles qui venaient de lui être envoyées des extrémités de l'Asie.