AMOUR DES LIVRES
Une autre passion travaille encore les savants, celle d'acquérir des livres. « Je deviendrais aveugle, disait de Sacy, que j'aurais encore, je le crois, du plaisir à tenir dans mes mains un beau livre. Je sentirais du moins le velouté de sa reliure, et je m'imaginerais le voir. »
Ainsi Linné revoyait encore les couleurs des fleurs et les caractères des plantes, quand son regard troublé parcourait ses herbiers.
Un autre botaniste, Lhéritier (1746-1800), s'éprit lui aussi de l'amour des livres. Comme il allait, on s'en souvient, recueillant jusque sur les pavés de Paris des mousses pour
son herbier, il visitait les librairies pour augmenter sa bibliothèque. 11 avait vu à Londres le noble emploi que Banks faisait de sa bibliothèque, où il recevait journellement les savants et leur accordait le libre usage des livres qu'elle contenait. Le principal trait du caractère de Lhérilier était l'ambition d'égaler, de surpasser même tout ce qui se faisait de bon et de généreux. Ce qui lui restait de superflu fut donc désormais employé à rendre sa collection de livres digne d'être offerte aux botanistes , et elle devint en effet en peu d'années l'une des plus complètes qui existent dans ce genre en Europe. Elle embrassait tous les ouvrages, dans quelque langue que ce soit, qui traitent, en tout ou eu partie, de quelque matière relative aux plantes.
Son ardeur pour acquérir des livres était dégénérée en passion, et il avait fini par les estimer, comme font les bibliomânes, seulement par leur rareté. Mais ce qu'il y eut de plus singulier et peut-être d'unique, c'est qu'il voulut aussi donner ce prétendu mérite à quelques-uns des siens. Il y a de lui des dissertations qu'il n'a fait imprimer qu'à cinq exemplaires et qu'il a distribuées à des personnes différentes, de manière que nul n'en pût posséder la collection complète.
Fontenelle a fait une remarque assez pic|uante au sujet d'un vieux médecin, son collègue de l'Académie des sciences, à la fois très sobre et fort curieux de s'instruire.
(( M. Morin, dit-il, a laissé une bibliothèque de près de vingt mille écus, un médaillier, un herbier et mille autres acquisitions. Son esprit lui avait sans comparaison plus coûté à nourrir que son corps. »
Ces anciennes traditions ne s'étaient point perdues à l'Académie. « C'était à force de privations, dit Cuvier, que Lhéritier se ménageait les moyens de s'instruire et de servir le public. Ses ouvrages étaient superbes, mais sa table était frugale et ses habits simples. Il dépensait vingt mille francs par an pour la botanique, et il allait à pied. Cette distribution de son revenu était nommée par les gens du monde folle prodigalité, et excitait les plaintes continuelles d'une partie
de ses proches. S'il l'eût dépensé avec de faux amis ou de bas flatteurs, tous l'eussent appelé un homme aimable.
(( Au reste, il savait le cas qu'il devait faire de ces clameurs. Un négociant de ses parents, dont il héritait, craignant apparemment que les épargnes qu'il laissait ne servissent après lui à l'accroissement des sciences, ordonna, par son testament, que son argent comptant serait employé en acquisition de biens-fonds. Lhéritier obéit; mais le fonds qu'il acheta fut une maison écartée, avec un grand terrain qu'il destina à la botanique'. »