SAVANTS QUI ÉCRIVENT TOUJOURS
Bon nombre de savants ne se sont point lassés de recueillir par écrit des faits, des observations ou des descriptions. Leurs contributions à la science ont parfois suffi pour former toute une bibliothèque. Adanson, de l'Institut (1727-1806), avait entrepris à lui seul une encyclopédie des sciences naturelles. Vingtsept gros volumes exposaient les rapports généraux des êtres et leur distribution ; l'histoire de quarante mille espèces était rangée par ordre alphabétique dans cent cinquante volumes ; un vocabulaire universel donnait l'explication de deux cent mille mots. Son manuscrit comprenait, en outre, quarante mille figures et trente mille morceaux des trois règnes. A l'âge de dix-neuf ans, il avait déjà décrit méthodiquement plus de quatre mille espèces des trois règnes. Ses patientes études et ses longues excursions au Sénégal lui avaient permis d'établir cinquante-huit nouvelles familles de plantes. Il demanda par son testament qu'une guirlande de fleurs prises dans ces familles fût la seule décoration de son cercueils »
De Candolle (1778-1841) a réuni dans son Système naturel quatre-vingt mille plantes. « Chacune s'y trouve avec ses caractères, ses rapports, sa description entière; tout, dans cette description, est d'une précision de détail jusque-là sans exemple; Fauteur a laissé cet ouvrage inachevé, et pourtant il se compose déjà de sept énormes volumes de sept à huit cents pages chacun.
« La puissance de tête que supposent d'aussi grands tra-
' Cuvier, I, p. 1 O.S.
loO NOS SAVANTS
vaux, dit Flourens, n'honore pas seulement celui en qui on l'admire ; elle honore Tespèce humaine entière : la force de l'homme en paraît plus grande. » Car on ne pouvait appliquer à de CandoUe ce que le même Flourens a dit d'un autre botaniste distingué: «Sa mémoire, en cela infaillible, a étonné tous ceux qui l'ont approché ; il était le livre le plus complet de sa bibliothèque, et l'on n'a jamais pu dire de personne avec plus de vérité que de lui qu'il portait le règne végétal entier dans sa tête. »
Réaumur s'est fait un nom par la fmesse et la multitude de ses observations. Tous les arts et toutes les sciences semblaient l'intéresser également; toutefois il se laissa surtout captiver par l'étude des mœurs des insectes. El comme il voulut rester de l'Académie jusque après sa mort, il lui légua par son testament ses papiers et son cabinet. On trouva chez lui cent trente-huit portefeuilles remplis d'ouvrages complets ou commencés, d'observations et d'une infinité d'autres pièces. Une histoire des arts était presque en état d'être publiée.
Un exemple nous suffira pour montrer combien il peut en coûter, à un observateur des astres ou de la nature, de ne point tenir registre de ses observations quotidiennes.
Quand W. Herschell eut fait connaître la planète Uranus, on découvrit, mais un peu tard, que cet astre avait déjà été observé par plusieurs astronomes. De son observatoire de la rue Saint-Honoré, Lemonnier avait fait, à quelques jours d'intervalle, jusqu'à neuf observations de cet astre, sans le distinguer des étoiles au milieu desquelles il se mouvait.
Cet astronome semble avoir abandonné ses notes aussitôt qu'il les avait confiées au papier. « Les registres de Lemonnier, dit Arago, étaient l'image du chaos. » Bouvard montra à Arago une de ces observations d'Uranus écrite sur le papier d'un cornet qui, en son temps, avait servi à renfermer de la poudre à perruques.
- Cauchy ne se lassait point de méditer et d'écrire. A chaque séance de l'Académie, il avait quelque nouveau travail à déposer ou à annoncer. Les admirateurs de son puissant
génie auraient même souhaité moins de hâte dans ces savantes compositions.
De 1811 k 1857, il trouva le temps de publier sur les théories les plus diverses, mais toutes très relevées, sept cent quatre-vingt-neuf mémoires, dont quelques-uns sont d'amples traités sur des matières fort nouvelles.
Euler a écrit sept cent cinquante-six mémoires, qui presque tous, suivant un bon juge, peuvent servir aux géomètres de modèles et de guides, et en outre trente-deux traités originaux, dont quelques-uns se composent de plusieurs volumes.
On a de Poisson plus de trois cents mémoires dans ce genre d'études, qui ne saurait comporter de développement oratoire. La seule élégance que se soient permise ces différents auteurs est celle que donne la précision et la clarté.
Delambre avait trente-cinq ans lorsqu'il commença à observer. A sa mort, il n'avait que soixante -treize ans, il laissait « une bibliothèque astronomique presque complète : dans son Traité d'astronomie, il rapporte et compare toutes les méthodes connues ; dans l'ouvrage qui contient l'histoire de cette science, il en représente les progrès successifs depuis les époques les plus reculées jusqu'en l'année 1822'».
Apportons encore l'exemple d'un homme qui se montra vraiment supérieur dans toutes les situations où son talent eut à se produire. Bien qu'il ait consacré à la chose publique la meilleure partie de son âge mûr, J.-B. Dumas trouva encore le temps d'enrichir de ses mémoires les annales de la chimie.
« Tant que nos comptes rendus seront consultés, dit son Éloge, les cent volumes qui constituent les annales de la science française de 1834 à 1884 témoigneront de l'activité infatigable de ce grand homme. Il y expose ses idées, ses travaux, ceux de ses élèves et des élèves de ses élèves, aujourd'hui légion. II y défend les droits des savants oubliés ou méconnus. Ou bien, partant des notes soumises chaque
^ Fourier.
lundi au jugement de TAcadémie, il improvise, comme secrétaire perpétuel, de brillants développements qui nous font assister au mouvement scientifique ou industriel de cette époque ^ »
L'ESPmT DE MÉTHODE DANS LES HABITUDES DE LA VIE
On sait, au contraire, que certains savants répugnaient à écrire. La parole chez eux était intarissable, une plume pesait trop entre leurs doigts. La science a de ce fait été privée d'un grand nombre d'ouvrages précieux. On sait que la grande Minéralogie du célèbre Werner était livrée à l'impression, mais que jamais il ne put supporter la fatigue d'en corriger les épreuves.
Chose bizarre chez un homme qui goûtait à un si haut point le culte de la science, en cela seulement Werner manqua d'ordre et de méthode; car il avait tout disposé dans son intérieur d'après ces habitudes de régularité toujours chères au savant. Il délibérait sur l'arrangement d'un dîner avec autant de gravité, dit Cuvier, que sur celui de sa bibliothèque ou de son cabinet. De toutes les méthodes qu'il avait étudiées, celle de soigner sa santé n'était pas une de celles qui l'occupaient moins. Parmi ses petites manies, le soin de ne se trouver entre deux airs comptait au nombre des plus marquantes.
11 est curieux, en effet, de constater quelle empreinte laissent dans la vie les habitudes de l'esprit ; du domaine des sciences, l'esprit de méthode descend jusqu'aux moindres détails de l'existence pour en prendre la direction.
Fontenelle rapporte au sujet du géomètre Lahire que « toutes ses journées étaient, d'un bout à l'autre, occupées à l'étude, et ses nuits très souvent interrompues par les observations astronomiques. Nul divertissement que celui de changer de travail; encore est-ce un fait que je hasarde sans
' A. Cahours, 1889, Éloge de Dumas.
en être bien assuré. Nulautre exercice corporel que celui d'aller de rObservaloire à l'Académie des sciences, à celle d'architecture, au Collège royal, dont il était aussi professeur. Peu de gens peuvent comprendre la félicité d'un solitaire qui l'est par un choix tous les jours renouvelé. »
On raconte que le géologue Desmarets avait été engagé dès les premiers moments de sa célébrité à passer le dimanche à Auteuil , chez une personne qui avait de l'amitié pour lui. Depuis lors il se rendit toujours à Auteuil ce jour-là, même quand cette personne fut morte, même quand l'âge ne lui permit plus de jouir de la campagne ; et comme il y était allé d'abord à pied, il y alla toujours à pied jusqu'à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. Tout ce que sa famille put obtenir alors, ce fut de lui faire prendre une voiture'.
On devinerait difficilement à quel point Cavendish rendit sa vie uniforme , et avec quel scrupule ce savant richissisme remplit le vœu qu'il avait fait de la consacrer à l'étude. Les anachorètes les plus austères n'ont pas été plus fidèles aux leurs. (( Parmi ces nombreux problèmes qu'il avait résolus, il mettait au premier rang celui de ne perdre ni une minute ni une parole; et il en avait trouvé, en effet, une solution si complète, qu'elle étonnerait les hommes les plus économes de temps et de mots. Ses gens connaissaient à ses signes tout ce qu'il lui fallait, et, comme il ne demandait presque rien, ce genre de dictionnaire n'était pas très long. Il n'avait qu'un habit à la fois, et que l'on renouvelait à des époques fixes, toujours avec le même drap et de la même couleur. Enfin l'on va jusqu'à dire que, quand il montait à cheval, il devait toujours trouver ses bottes au même endroit et le fouet dans l'une des deux, et toujours dans la même^ »
Ces habitudes de vie réglée profitèrent pareillement à Daubenton. En dépit de la faiblesse de son tempérament et de la multiplicité de ses occupations, il put arriver, sans infirmités douloureuses, à une vieillesse fort avancée et tou-
^ Guvier, II, p. 160.
'' Ibid., Il, p. 370.
jours laborieuse. Il Ta dû à une étude ingénieuse de luimême, à une attention calculée d'éviter les excès du corps, de l'âme et de l'esprit. Son régime, sans être austère, était très uniforme. Une partie de son temps, dans la vieillesse, était employée à lire avec sa femme des romans et des contes ; il appelait « cela mettre son esprit à la diète ».
D'ailleurs, il ne pouvait se résigner à cesser ce qu'il avait toujours fait jusque-là. Un de ses collègues lui ayant offert, lorsqu'il fut nommé sénateur, de le soulager dans son enseignement :
« Mon ami, lui répondit-il, je ne puis être mieux remplacé que par vous ; lorsque l'âge me forcera à renoncer à mes fonctions, soyez certain que je vous en chargerai. » Il avait alors quatre-vingt-trois ans.