ESPRIT D OBSERVATION
Une vieille histoire nous rappellera, sous forme d'apologue, quel esprit d'observation et quelle puissance de pénétration est nécessaire au savant.
Il s'agit d'un chameau perdu. Un derviche voyageait seul dans le désert, quand soudain il se trouve en présence de deux marchands.
(( Vous avez perdu un chameau? leur dit- il à brûle -pourpoint.
— Eh! oui, reprennent-ils vivement.
— N'était-il pas borgne de l'œil droit et boiteux de la jambe gauche? dit le derviche.
— En vérité!
— N'avait-il pas perdu une dent de devant?
— Si fait, répliquent les voyageurs.
— N'élait-il pas chargé de miel d'un côté et de blé de l'autre?
— Mais, certes, oui! »
Et aussitôt les marchands d'ajouter :
(( Mais, puisque vous venez de le rencontrer, vous pouvez apparemment nous conduire près de lui?
— Mes amis, dit le derviche, permettez, je n'ai jamais vu votre chameau, et je n'en avais même jamais entendu parler avant de vous rencontrer.
— La belle histoire, assurément! s'écrient les marchands, ^lais voyons, dites-nous ce que sont devenues les pierres précieuses qui formaient une partie du chargement.
— Je n'ai jamais vu vos bijoux, pas plus que votre chameau. »
Sur ce, nos marchands se saisissent de l'étonnant derviche, et, sans plus d'hésitation, le traînent devant le cadi. Là, après les plus minutieuses recherches, on ne trouve rien sur lui; on manquait même de preuves pour le convaincre de vol ou de mauvaise foi. On allait le traiter comme un sorcier, quand le derviche, avec le calme qui ne Lavait jamais quitté, s'adresse au tribunal en ces termes :
« Après m'être fort amusé de votre surprise, je conviens que vos soupçons n'étaient point sans quelque fondement.
« Vous saurez donc que j'ai vécu longtemps et dans la solitude ; or, même dans le désert, j'ai trouvé ample matière à mes observations. J'ai reconnu que j'avais rencontré le pas d'un chameau qui s'était éloigné de son maître, parce que je n'ai vu sur la même route aucune trace de pas d'homme. J'ai constaté que l'animal était privé d'un œil, parce qu'il n'avait coupé l'herbe que d'un seul côté du chemin. Je me suis aperçu qu'il était boiteux d'une jambe à l'empreinte plus faible que l'un de ses sabots laissait sur le sable. Enfin je conclus que l'animal avait perdu une dent, parce que, partout oii il avait mangé, il restait une petite touffe d'herbe au milieu de la bouchée. Pour ce qui est de son chargement, les fourmis que je voyais fort affairées m'avaient fait reconnaître qu'il y avait du blé d'un côté, et des essaims d'abeilles, qu'il y avait du miel de l'autre. »
Ces patientes observations avaient été mises à profit par le judicieux derviche.
Découvrir, c'est donc observer. Bien que l'attention soutenue réclamée par toute observation soit d'ordinaire plus facile
dans le silence du cabinet, la pensée de certaines découvertes est venue cependant à plusieurs professeurs pendant une de leurs leçons.
C'est devant ses élèves quŒr^sted a trouvé, sinon la loi, du moins la relation qui a immortalisé son nom. Il leur annonce l'expérience qu'il va tenter. Il prend une boussole,
Thénard (1777-1857).
la pose près de la pile électrique, idtend que l'aiguille aimantée soit revenue au repos; puis, saisissant le fil conjonctif traversé par le courant de la pile, il le place au-dessus de la boussole en évitant soigneusement toute espèce de choc. L'aiguille, tout le monde le voit, l'aiguille fait des mouvements. La question est résolue. OErsted vient de couronner par une découverte capitale les travaux de toute sa vie.
Rarement découverte fut faite devant un aussi grand nombre de témoins.
Écoutons Thénard nous faire le récit d'un fait analogue.
« Je faisais à la Sorbonne ma première leçon sur les sels. Pour que les métaux s'unissent aux acides, il faut qu'ils
soient oxydés, et qu'ils ne le soient qu'à un certain degré; quand la quantité d'oxygène est trop grande, l'oxyde perd une partie de son affinité. Comme exemple, j'allais citer le deutoxyde de barium, quand un remords me traversa l'esprit : l'expérience n'avait pas été faite. »
« A peine rentré dans son cabinet, il entreprenait l'expérience, et l'eau oxygénée était acquise à la science'. »
Ces sortes de bonheur n'arrivent qu'à ceux qui ont su les mériter par de longues veilles et des méditations prolongées.
Newton l'a prouvé par son exemple.
« Souvent, perdu dans la méditation de ces grands objets, il agissait sans songer qu'il agît et sans que sa pensée semblât conserver aucun lien avec son corps. On rapporte que plus d'une fois, commençant à se lever, il s'asseyait tout à coup sur son lit, arrêté par quelque pensée, et demeurait ainsi à moitié vêtu pendant des heures entières, suivant l'idée qui l'occupait'. »
Lagrange disait à propos de la musique :
(( Je l'aime parce qu'elle m'isole. J'en écoute les trois premières mesures; à la quatrième je ne distingue plus rien, je me livre à mes réflexions, rien ne m'interrompt, et c'est ainsi que j'ai résolu plus d'un problème difficile '\ »