ESPRITS DIVINATEURS
Rien de plus bizarre que les manifestations du génie. S'il est pour le grand nombre le fruit du talent et d'une longue patience, chez d'autres il fait son apparition subitement et comme par rencontre.
Herschell était musicien et organiste. Curieux d'observer les astres, il se met à fabriquer des miroirs. La première fois qu'il dirige son télescope vers le ciel, il découvre une nouvelle planète, placée aux confins du monde solaire. Un observateur
' Gréard.
- Biot.
^ Delambre.
aussi subtil est presque un devin, aurait dit Fontanelle. Le musicien venait de reconnaître dans le ciel sa vraie vocation.
Il y a dans tous les pays et il s'est rencontré dans tous les temps des hommes qui ne doivent rien ou fort peu du moins à l'enseignement public, surtout aux universités, et à qui, par contre, la science doit immensément. L'Angleterre en connaît un grand nombre : elle les appelle self-made men. Tyndall, Faraday, Darwin, Huxley, sont de ces hommes qui se sont formés d'eux-mêmes.
Les succès scolaires ont marqué les débuts de la plupart de nos savants. Les concours académiques n'ont pas eu d'ordinaire de plus brillants lauréats.
« D'autres au contraire, moins dignes de louanges que d'admiration , négligent dans leur enfance la tache commune des écoliers, terminent sans éclat leurs études qu'ils abrègent, redoutent les examens, fuient les concours, et apparaissent dans les hautes régions sans qu'on les ait vus sur la route. On les regarde avec une légitime défiance. Leur savoir est-il sérieux? Où l'ont-ils puisé? Quel maître répond d'eux? Qui leur a donné licence d'inventer? Ils inventent cependant, démontrent avec rigueur, discutent avec compétence, s'imposent, mais lentement. Heureux s'ils n'entendent pas jusqu'à leur dernier jour reprocher à leur langage, sans qu'on puisse les reprendre d'erreur, l'oubli volontaire des traditions qu'ils ignorent et des règles qu'ils n'ont pas apprises ^ »
Tel fut Foucault. Son nom ne retentit dans aucun concours. N'était son horreur pour le sang, il eût été médecin, ou plutôt, en raison de sa dextérité, il fût devenu un habile chirurgien. Cependant il se fit tout d'abord journaliste. Les comptes rendus qu'il dut donner au public pour chacune des séances de l'x^cadémie des sciences furent pour lui l'occasion d'étudier les questions sur lesquelles il lui fallait se prononcer après l'Académie. Il approfondit ensuite les théories de l'optique, de la pesanteur ou de l'électricité dans la mesure requise
' J. Bertrand, Éloges, p. 331.
pour faire ses découvertes et ses ingénieux appareils. Foucault était né inventeur, aussi s'est- il formé sans maître, et il ne pouvait non plus avoir d'élève, puisque l'art d'inventer ne saurait s'enseigner. Suivant la fine remarque de Fontenelle : « Les graines sont souvent plus à estimer que les plantes mêmes. » Et il ajoute : « L'art de découvrir en mathématiques est plus précieux que la plupart des choses qu'on découvre. » Le monde n'aurait plus de secrets, si « la production d'une idée nouvelle ne restait un don de l'esprit plus encore qu'un fruit de l'étude ». Mais ce dernier voile ne sera point soulevé. L'Académie a bien pu prendre pour devise ces deux mots : Invertit et perflcit, invention et perfectionnement, il appartiendra toujours à Dieu d'illuminer toute intelligence et de révéler les derniers secrets de sa puissance créatrice aux heures que lui seul connaît.
« Vinvention, dit à ce sujet Buffon, dépend de la patience. Il faut voir, regarder longtemps son sujet ; alors il se déroule et se développe peu à peu, vous sentez un petit coup d'électricité qui vous frappe à la tête et en même temps vous saisit le cœur : voilà le moment du génie. C'est alors qu'on éprouve le plaisir de travailler. »
Tel fut encore, après Foucault, Yvon Villarceau. Sous l'inspiration du génie, ce savant sembla procéder toute sa vie par improvisations. Il sentit bien des fois la secousse électrique; par un bonheur inouï, chacune de ses tentatives fut un succès.
Les maîtres lui étaient devenus inutiles dès ses premières études, car il se dérobait à leur contrôle ou à leurs leçons. Il ne lui en fallut pas davantage pour les arts mécaniques, car il devint menuisier, serrurier, tourneur, mécanicien et horloger sans aucun apprentissage. « Pour se débarrasser des autres études, à l'âge de quinze ans il demanda une dispense d'âge et fut reçu bachelier à Orléans. » 11 n'aura point d'autre parchemin.
(( Un jour, à Paris, il vit l'annonce d'un concours d'admission au Conservatoire de musique. Il se présenta sans
préparation et fut admis. Attentif à toutes les leçons, assidu à tous les exercices, à la fin de la première année d'étude, en 1834, il obtint le prix de basson. Il avait concouru avec son vieil instrument, celui que, à l'âge de quatorze ans, il avait réparé et perfectionné de sa main. »
De retour d'un voyage en Egypte, qu'il avait visitée en touriste, il se présenta à l'École centrale. Il avait vingt-quatre ans. « Il fut admis sans préparation, comme il l'avait été au Conservatoire, » dit encore son éloge académique.
L'ardeur et l'habileté qu'il apporta aux travaux graphiques de l'École fut récompensée par la découverte d'un théorème devenu classique. Il rédigea de magnifiques mémoires sur les voûtes des ponts, mais ne construisit jamais un pont.
« Villarceau, lauréat du Conservatoire, dit M. J. Bertrand, n'était pas considéré comme musicien ; inventeur d'un beau théorème de géométrie, on lui a refusé le nom de géomètre ; auteur d'une théorie des voûtes approuvée par les meilleurs juges, on lui contestait le titre d'ingénieur, et comme il avait négligé le calcul des perturbations , — car il devint plus tard astronome, — j'ai même entendu dire, ajoute M. J. Bertrand, que, comme astronome, il n'était pas théoricien. Nous pouvons en conclure sans nous tromper qu'il était mieux que tout cela^ »
PROCÉDÉS d'induction
Ampère, plus connu comme physicien, doit ses plus belles découvertes à ses habitudes de méditation et de raisonnement. Le géomètre chez lui a puissamment secondé l'observateur de la nature. Sa théorie du magnétisme est un des plus beaux exemples où l'on peut reconnaître par quelle voie on s'achemine vers une découverte. Sa méthode est d'ailleurs un cas remarquable entre tous les procédés connus d'induction.
Le 21 juillet 1820, Œrsted avait fait connaître au monde savant qu'un courant électrique agit sur une aiguille aimantée pour la dévier.
* J. Bertrand, Éloges, p. 337.
« Le 4 septembre suivant, Arago annonçait à TAcadémie les faits dont il venait d'être témoin à Genève. Le 25 septembre, dit encore J.-B. Dumas que nous citons. Ampère lisait, devant ses confrères, l'immortel mémoire oia il en établit les lois et les rendait témoins de son expérience fondamentale, démontrant que deux courants voltaïques dirigés dans le même sens, s'attirent et qu'ils se repoussent lorsqu'ils sont dirigés en sens contraire ; phénomène qu'il avait prévu, prédit et constaté. » Vingt et un jours lui avaient suffi pour établir les bases de sa théorie et lui assurer le contrôle et l'appui de l'expérience. La découverte d'Ampère n'était point, comme celle d'OErsted, due à une heureuse coïncidence ; elle n'est point davantage le fruit de longues expériences. La pénétration du génie l'a fait sortir tout entière des faits connus. Que l'aiguille aimantée obéît à l'action de la terre ou d'un aimant, on le savait depuis des siècles. On venait d'apprendre qu'un courant exerce sur cette même aiguille une action semblable. Ampère tira du rapprochement de ces deux expériences cette induction au moins probable : Si un courant agit comme un aimant, courants et aimants peuvent se substituer l'un à l'autre. Si le courant dirige l'aiguille aimantée, l'aimant, la terre dirigerait à son tour un courant rendu mobile. A l'action mutuelle de deux aimants correspond aussi celle de deux courants. Les aimants sont donc des courants.
Ampère pose alors les lois des courants élémentaires, et il en déduit les conséquences pour tous les cas. Ampère était lui aussi <( un géomètre très habile, et ses premiers mémoires en donnent la preuve. C'est là, dit M. J. Bertrand, une qualité sans laquelle un physicien peut rarement faire produire à ses propres pensées tous les fruits dont elles sont capables ; mais la géométrie ne doit être pour lui qu'un puissant auxiliaire : quand elle a poussé les principes à leurs dernières conséquences, il lui est impossible de faire davantage, et l'incertitude du point de départ ne peut que s'accroître par l'aveugle logique de l'analyse, si l'expérience ne
vient servir de boussole et de règle ». En dehors des expériences personnelles, Ampère était encore guidé par les objections que soulevait sa théorie. Il fallait y trouver réponse.
(( Il est impossible de se représenter jusqu'oii était portée, en pareille circonstance, la contention de son esprit. On voyait alors cet homme qu'on appelait distrait, isolé pendant de longues heures, dans une méditation profonde, traversant au milieu des siens ses occupations ou les devoirs de la vie dans une sorte de somnambulisme, oubliant tout, jusqu'au moment où la vérité, se faisant jour, le délivrait de cette obsession. »
C'est ce victorieux effort du génie qui a mis dans tout son jour la théorie de l'électro-magnétisme. Jamais conception scientifique ne fut plus féconde. Ces aimants, qui viennent de réagir sur les courants entre les mains d'Ampère, pro^ duiront bientôt, entre les mains de Faraday, des courants où circulent des flots d'électricité. La lumière électrique, la créa^ tion et le transport de la force motrice, sont autant de con-* séquences des principes posés par notre immortel Ampère. Si surprenantes qu'elles soient déjà, personne ne pourrait affirmer qu'elles ne seront pas dépassées dans l'avenir.
Ces découvertes devaient amener dans la civilisation des changements profonds. « C'est dommage de s'en aller, disait Gay-Lussac mourant; car cela commence à devenir drôle.» Et pourtant en ce temps-là on se bornait à demander à l'électricité de transmettre la pensée à distance, l'idée n'était encore venue à personne de la charger de transmettre la parole.
LES RECONSTITUTIONS EN GÉOJMÉTmE
Il se présente un ordre de recherches commun à chacune des connaissances humaines. Il a pour objet de rétablir un document ou une découverte perdue. On sait que le trésor littéraire ou scientifique des anciens est loin de nous être parvenu en entier. S'il y a des historiens qui sont les con-
tinuateurs des œuvres incomplètes de Quinte- Curce et de Trogue-Pompée, il se rencontre aussi des savants qui ont l'ambition de rendre à la géométrie ce que cette science a perdu des œuvres d'Euclide, de Pappus ou de quelque autre ancien géomètre. On pressent ce qu'il faut de pénétration pour deviner de la sorte la pensée d'un auteur si éloigné et pour nous restituer des ouvrages. Robert Simpson l'a fait avec succès, dit-on, pour Euclide. Mais aucun géomètre n'a été plus heureux que Viviani dans ce genre de recherches. Ce disciple de Galilée songea à restituer le cinquième livre des Coniques d'Appollonius, et s'y occupa, dit Fontenelle, dans ses quinze années de distraction.
« Cependant le fameux Jean -Alphonse Borelli, passant par Florence, trouva dans la bibliothèque de Médicis un manuscrit arabe, dont l'inscription latine portait: les Huit livres des Sections coniques, par Apollonius Pergœus. Il jugea, par toutes les marques extérieures qu'il put rassembler, que ce devait être effectivement l'ouvrage de ce géomètre en entier; et le grand -duc lui permit de porter ce manuscrit à Rome pour le faire traduire par Abraham Ecchellensis, maronite, professeur en langues orientales.
(( A cette nouvelle, Viviani, qui ne voulait pas perdre le fruit de tout ce qu'il avait préparé par sa divination, prit toutes les mesures nécessaires pour prouver qu'il n'avait fait effectivement que deviner. Il se fit donner des certificats authentiques qu'il n'entendait point l'arabe, et, pour plus de sûreté, qu'il n'avait point vu ce manuscrit; il obtint du prince Léopold, frère du grand-duc Ferdinand II, la grâce qu'il lui paraphât de sa propre main ses papiers, en l'état oii ils se trouvaient alors. 11 ne voulut point que Borelli lui mandât jamais rien de ce qu'Echellensis aurait pu découvrir en traduisant, et il fit imprimer son ouvrage.
« Tandis que le public accueillait cette production d'un savant si digne de son estime, Abraham Echellensis, qui ne savait point de géométrie, aidé par Borelli, grand géomètre, qui ne savait point l'arabe, travaillait à traduire le manus-
crit arabe d'Apollonius, et bientôt ils mirent cet ouvrage au jour.
« Alors l'univers savant, suspendu jusqu'à ce moment sur le jugement qu'il devait porter de M. Viviani, compara sa divination avec la vérité, et Ton trouva qu'il avait plus que deviné, c'est-à-dire qu'il avait été beaucoup plus loin qu'Apollonius sur cette matière.
« Le célèbre astronome Halley nous a pareillement donné une édition d'Apollonius de Perga où s'est exercé son talent de divination ^ »
Ces restaurations ont tenté le plus grand des géomètres de ce siècle. A l'âge de soixante -dix ans, Michel Chasles, déjà illustré par ses études sur l'histoire de la géométrie supérieure, a publié « les trois livres de porismes d'Euclide, rétablis pour la première fois d'après la notice et les lemmes de Pappus, et conformément au sentiment de R. Simpson, sur la forme des énoncés de ces propositions».