DEUX PLANS RETROUVÉS
Cuvier s'est donné la mission de faire reparaître, sinon revivre les espèces animales éteintes. Il s'est en effet créé (( une méthode précise, rigoureuse, de démêler, de distinguer les os confondus ensemble, de rapporter chaque os à son espèce, de reconstruire enfin l'animal entier d'après quelques-unes de ses parties».
Deux problèmes principaux se présentaient en effet au seuil de ces études nouvelles : retrouver pour chaque animal les os qui lui appartiennent dans un gisement oii nombre de fossiles sont confondus; déterminer le régime d'un animal, son genre ou même son espèce, d'après une partie seulement de son squelette. La première solution supposait une connaissance approfondie de l'anatomie comparée, la seconde exigeait une étude complète de la corrélation des formes.
* Fontenelle, Éloge de Viviani,
«En effet, toutes les parties, tous les organes, dit encore Flourens, se déduisent les uns des autres; et telle est la rigueur, telle est l'infaillibilité de cette déduction, qu'on a vu souvent M, Cuvier reconnaître un animal par un seul os, par une seule facette d'os ; qu'on Fa vu déterminer des genres, des espèces inconnues d'après quelques os brisés et d'après tels ou tels os indifféremment, reconstruisant ainsi l'animal entier d'après une seule de ses parties et le faisant renaître, comme à volonté, de chacune d'elles : résultats faits pour étonner et qu'on ne peut rappeler sans rappeler en effet toute cette première admiration, mêlée de surprise, qu'ils inspirèrent d'abord et qui ne s'est point encore affaiblie ^ »
Ici du moins la vérification était possible. Tandis que 'le géomètre le plus subtil n'oserait se flatter de nous avoir rendu tout Euclide, les découvertes postérieures ont mis au jour des fossiles complets qui venaient attester la justesse de l'induction de Cuvier.
(( Que l'on se représente ce mélange confus de débris mutilés et incomplets, recueillis par M. Cuvier; que l'on se représente, sous sa main habile, chaque os, chaque portion d'os , allant reprendre sa place , allant se réunir à l'os , à la portion d'os à laquelle elle avait dû tenir, et toutes ces espèces d'animaux détruites depuis tant de siècles renaissant ainsi avec leurs formes , leurs caractères , leurs attributs ; et l'on ne croira plus assister à une simple opération anatomique, on croira assister à une résurrection et, ce qui n'ôtera sans doute rien au prodige, d'une résurrection qui s'opère à la voix de la science et du génie ^. »
Un cas de reconstitution analogue s'est présenté dans la vie de Dupuy de Lôme.
« La compagnie des services maritimes des Messageries impériales avait perdu un très habile ingénieur anglais, M. Barns, au moment où il projetait la transformation des ateliers et commençait la réforme des machines. Deux de
^ Floureias, Éloge de Cuvier.
2 Flourens, loc. cit. . '
ses compatriotes, associés à ses études et confidents de ses secrets, disaient-ils, prétendaient les exécuter sans contrôle et sans discussion. La compagnie repoussait leurs exigences; leur retraite la mit en grand embarras. Dupuy de Lôme fut appelé. Il fallait démêler les convenances des organes inachevés, les déchiffrer pour les rendre utiles et pénétrer le secret des principes. Les problèmes succédaient aux problèmes, toujours difficiles et nouveaux. Comme Cuvier, en présence d'ossements dispersés, Dupuy de Lôme sut deviner, reproduire les organes absents.
« Plus heureux même que le grand anatomiste, ajoute M. J. Bertrand, il lui fut donné de faire la preuve: avec l'intégrité ces grands corps retrouvèrent la vie, je veux dire le mouvement et la force'. »
L'œuvre des Kepler et des Neivton nous offre l'exemple d'une reconstitution d'une tout autre importance. Quel plus vaste problème se proposer que de retrouver le plan divin et les lois de l'univers?
Nous ne voulons consigner ici que le souvenir de l'enthousiasme qui s'empare de ces savants une fois qu'ils sont parvenus au terme de leurs travaux.
Novalis a pu s'écrier , sans donner à rire à d'autres qu'à des esprits superficiels : « Sans enthousiasme, pas de mathématiques. »
Cet enthousiasme ne va pas sans un certain trouble, le cœur bat plus fort dans la poitrine du savant quand il se sent plus près du but.
Newton n'avait osé faire connaître sa découverte. Il craignait s'être trompé, aussi la conserva-t-il en lui-même pendant trois ans. Un jour qu'il crut pouvoir dans les mesures plus précises de l'abbé Picard, un français, trouver une vérification à ses théories, «il se mit, dit Biot, à refaire ses calculs avec ces nouvelles données. Mais à mesure qu'il avançait, comme l'effet plus avantageux des nouveaux nombres se
^ J. Bertrand, Éloges, p. 324.
faisait sentir, et que la tendance favorable des résultats vers le but désiré devenait de plus en plus évidente, il se trouva tellement ému, qu'il ne put continuer davantage son calcul et pria un de ses amis de Tachever. »
D'abord il s'y prit mal , puis un peu mieux , puis bien ; Puis enfin il n'y manqua rien.
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AUerlus sic altéra poscit opem res.
Une alliance nécessaii'e. — Les sciences nous élèvent à Dieu. — Culture intellectuelle demandée aux sciences. — Culte des lettres nécessaire au savant. — Savants, amis des Muses. — Étude des langues. — Esprit philosophique. — Plumes géométriques. — Les éloges académiques. — Savants, membres des deux Académies.