‹ Nos savants d'après leurs éloges académiquesChapitre 43 sur 88 · ALLIANCE NECESSAIRE · texte numérisé non relu

ALLIANCE NECESSAIRE

Les sciences et les lettres, étant les unes et les autres un reflet de l'éternelle vérité, sont appelées à vivre dans l'union la plus intime. Le vrai, le beau et le bien ne devraient-ils pas toujours se trouver réunis dans nos études comme en Dieu, l'auteur et le maître des sciences? Nos connaissances ne sont-elles pas, en effet, comme le dit l'Ange de l'école, comme une impression laissée dans notre esprit par la science divine, qui est essentiellement une et simple? De nos jours cependant, les sciences s'isolent comme forcément et se séparent des lettres. Quelle intelligence pourrait, en effet, être assez vaste pour embrasser le corps de doctrine, la somme de connaissances, héritage laissé par tant de générations studieuses qui nous ont précédés?

« Ceux qui ne voient les mathématiques que de loin, a dit Fontenelle, c'est-à-dire qui n'en ont pas de connaissance, peuvent s'imaginer qu'un géomètre, un mécanicien, un astro-

nome ne font que le même mathématicien. C'est ainsi, à peu près, qu'un Italien, un Français, un Allemand, passeraient à la Chine pour compatriotes. Mais quand on est plus instruit et qu'on y regarde de plus près, on sait qu'il faut ordinairement un homme entier pour embrasser une seule partie des mathématiques dans toute son étendue, et qu'il n'y a que les hommes rares et d'une extrême vigueur de génie qui puissent les embrasser toutes à un certain point. »

L'horizon scientifique s'est singulièrement élargi de nos jours. (( Un savant de ce siècle, disait encore Fontenelle, contient dix fois un savant du siècle d'Auguste, » et depuis chacune des branches des sciences forme une bibliothèque.

On a vu cependant, même à notre époque, des hommes qui, à eux seuls, auraient pu constituer une faculté des sciences.

Puiseux, Henri Sainte -Claire De ville et Achille Delesse se trouvèrent réunis d'abord à la Faculté des sciences de Besançon, puis à la Sorbonne. « Chacun des jeunes savants, dit un bon juge, par un mérite singulier, aurait pu suppléer les deux autres'. »

Quelle existence, du reste, suffirait à ce double labeur : se former chaque jour à l'art de bien dire , et tenter de tout savoir?

Car l'essentiel n'est pas encore de tout connaître, ni même de savoir beaucoup; car le savoir n'est rien, et le savoirfaire est tout. Notre nature est trop délicate et trop exigeante pour admettre que les plus nobles vérités ne lui soient pas présentées sous des dehors agréables et aimables; et d'autre part, notre entendement est trop avide de solide pâture pour se contenter de vaines paroles, faites uniquement pour le charme de Toreille. Aussi l'antiquité, qui apparemment ignorait la bifurcation créée par nos programmes, n'entendait point séparer les sciences des huma-

ij. Bertrand, p. 281,

nités. La culture intellectuelle, pour être complète, supposait à la fois la connaissance et la pratique des sept arts libéraux.

Il y a même un point à noter à ce propos. Il est aujourd'hui de mode de protester en faveur des lettres contre les envahissements successifs des études scientifiques et positives. N'est-ce point pourtant ce qui a un peu existé de tout temps? Il faut en prendre son parti. Sciences et lettres ne pouvant se faire des parts égales dans ces sept arts libéraux, la part du lion a été depuis longtemps attribuée aux sciences. L'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astronomie, représentaient en effet les premières, tandis que la grammaire, la rhétorique et la dialectique tenaient pour les secondes.

Il serait donc plus juste de prolester, non contre l'invasion des sciences, mais contre la séparation trop tranchée établie entre des études faites pour s'entr' aider.

Les bonnes et saines traditions ne sont point cependant complètement perdues. Les exemples sont nombreux des hommes de lettres, orateurs et poètes, qui demandent aux sciences les trésors de leurs connaissances, la beauté de leurs considérations, leurs habitudes de netteté, de logique et de concision. Et d'autre part, bon nombre de savants ont été toute leur vie les amis et les disciples des Muses.

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