‹ Nos savants d'après leurs éloges académiquesChapitre 46 sur 88 · CULTE DES LETTRES NECESSAIRE AU SAVANT · texte numérisé non relu

CULTE DES LETTRES NECESSAIRE AU SAVANT

Le culte des lettres semble plus nécessaire au savant que celui des sciences au lettré. Seules les grâces de la diction peuvent vulgariser les données scientifiques et les présenter avec les agréments du style, sans lesquels rien n'est achevé. Les savants les plus distingués sont unanimes à le reconnaître.

(( Si les lettres, disait M. Pasteur devant l'Académie française en y recevant M. J. Bertrand, si les lettres éprouvent de temps en temps le désir de se rapprocher et de se pénétrer des sciences, les délégués des sciences, qui sont admis au milieu des lettres comme des confrères in partihus, sentent, avec une émotion longtemps nouvelle, le privilège

de vivre dans rinlimité des idées supérieures que représente r Académie française depuis près de trois siècles. »

« Quelques jeunes gens, dit Cuvier, qui se livrent aux sciences avec succès, négligent, dit-on, les lettres; et cependant celles-ci sont un besoin pour les premières. Qu'on se rappelle l'histoire des hommes qui ont le plus étendu le domaine des sciences, et l'on verra bientôt qu'il est plus nécessaire qu'on ne croit, pour apprendre à bien raisonner, de se nourrir des ouvrages qui ne passent d'ordinaire que pour être bien écrits. En effet, les premiers éléments des sciences n'exercent peut-être pas assez la logique, précisément parce qu'ils sont trop évidents, et c'est en s'occupant des matières délicates de la morale et du goût qu'on acquiert cette finesse de tact qui conduit seule aux hautes découvertes. Comment, d'ailleurs, un homme capable de trouver des vérités nouvelles dédaignerait -il l'art de les imprimer dans l'esprit des autres par cette justesse d'expression, par cette vivacité d'images, charme des cœurs sensibles et mérite éternel des ouvrages classiques*? »

Et dans un autre endroit, le même savant n'a -t- il pas écrit ces paroles, qui renferment tout un programme d'études :

« Un savant n'est qu'un homme de lettres , qui , outre les langues et les lois générales du langage, a étudié quelque chose de plus déterminé; et les connaissances appelées littéraires sont une condition nécessaire de tout progrès dans les sciences. »

Ce genre de questions admet facilement l'argument d'autorité. Rapprochons donc du témoignage de Cuvier celui d'un autre secrétaire perpétuel de l'x^cadémie des sciences. Voici, sur ce sujet, le jugement de Fourier :

« Voulez- vous former un habile mathématicien? Commencez par de fortes études littéraires. »

Ainsi se sont, en effet, formés les savants de bonne marque. Au premier rang signalons, à côté des prêtres qui se sont

* Cuvier, Éloge de Darcet.

fait un nom dans l'élude des sciences : les Picard, les la Caille, les Chappe d'Auteroche, les Haûy, beaucoup d'autres savants, tels que Delambre, Laplace, Flourens, à qui TÉglise avait donné, dans ses écoles, une forte instruction littéraire. Fouchy dit à propos de l'astronome la Caille : « qu'il avait une connaissance assez étendue des belles-lettres, et que la fidélité de sa mémoire était telle, qu'il n'avait presque rien oublié de ce qu'il avait lu ou entendu. Cependant il ne profitait pas de cet avantage pour orner ses ouvrages : content d'exposer nettement ses pensées , il songeait rarement à les embellir. »

Delambre (1749-1822) fit ses études au collège d'Amiens, sa ville natale. Les leçons de l'abbé Delille, l'un de ses maîtres, firent de lui un très fort humaniste. Il devint également un belléniste très savant, car son travail personnel lui permit de compléter cette première instruction.

« Les trésors d'une mémoire inépuisable, dit Arago, nourrie de tous les bons modèles des temps anciens et des temps modernes, donnaient à sa conversation un charme tout particulier. »

Ses études terminées, Delambre, qui cherchait sa voie, employa une pleine année d'attente à faire « des traductions assez étendues d'ouvrages latins, grecs, italiens ou anglais », dans la seule vue de développer son instruction. Alors seulement il se tourna vers les mathématiques. Lisant toutes les langues, il pouvait consulter toutes les sources. Ainsi se prépara-t-il à écrire l'histoire complète de l'astronomie. Delambre fut secrétaire perpétuel de l'Académie. Il remplit cette charge de 1803 à 1822.

Cuvier avait pareillement reçu cette formation littéraire, qu'il recommande à la jeunesse studieuse. « Sa mère avait été son premier maître. Femme d'un esprit supérieur et mère pleine de tendresse , l'instruction de son fils fît bientôt toute son occupation. Bien qu'elle ne sût pas le latin, elle lui faisait répéter ses leçons; elle le faisait dessiner sous ses yeux; elle lui faisait lire beaucoup d'ouvrages d'histoire et de littérature,

et c'est ainsi qu'elle nourrit dans son jeune élève cette passion pour la lecture et cette curiosité de toutes choses qui ont fait le ressort principal de sa vie*. »

L'on sait que Cuvier devint secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences. Son premier éloge, consacré à Daubenton, eut un grand succès. L'auteur s'en crut redevable « autant à sa manière de lire qu'au mérite de l'ouvrage ». On raconte qu'un des auditeurs sortit de l'assemblée en disant : « Nous avons un secrétaire qui sait lire et écrire. »

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