‹ Nos savants d'après leurs éloges académiquesChapitre 47 sur 88 · SAVANTS AMIS DES MUSES · texte numérisé non relu

SAVANTS AMIS DES MUSES

« Poisson eût pu se faire recevoir à l'École polytechnique dès Tàge de seize ans, mais sa constitution très frêle et son état de santé firent retarder d'un an l'épreuve généralement si redoutée. A l'École centrale de Fontainebleau, où il acheva de se préparer, il eut d'éclatants succès dans ses études littéraires aussi bien qu'en mathématiques. Il avait une véritable passion pour le théâtre; aussi savait-il par cœur Molière, Corneille, et surtout les tragédies de Racine. »

Ils sont plus nombreux qu'on ne le croirait ces hommes qui, après avoir goûté les racines amères de la science, ont savouré avec délices cette « divine ambroisie » des poètes.

« Le géomètre Fontaine avait lu presque tous les bons livres de notre littérature; mais il ne relisait que Tacite et Racine. Cette même profondeur d'avilissement et de perversité qu'il avait observée chez ses contemporains, il la retrouvait dans Tacite; et Racine, qui peint les passions moins par les traits qui leur échappent que par le développement des sentiments qui les forment. Racine qui, lorsqu'il exprime l'égarement des passions , ne s'écarte jamais de cette logique qu'elles suivent à l'insu même de

1 Flourens, Éloge de Cuvier.

ceux qui les éprouvent, Racine devait plaire au philosophe, qui y revoit ce qu'il a observé'. »

Nous lisons, dans une biographie d'Euler (1707-1783), que toute son activité s'était employée au perfectionnement des sciences mathématiques, sans s'y laisser aucunement

Descaries (1596-1650).

absorber. « Non seulement il avait des connaissances étendues sur toutes les branches de la physique, en chimie, en histoire naturelle, en médecine, mais encore il possédait à fond l'histoire de tous les peuples et les littératures grecque et latine. Il goûtait à un tel point la lecture de Virgile, qu'il en était venu à savoir par cœur YÊîiéide entière ^ »

On raconte également de Laplace qu'il aimait la musique

* Condorcet, Éloge de Fontaine.

^ Max. Marie, Hist. des sciences mathémat., VIII, p. 103.

de l'Italie et les vers de Racine; aussi se plaisait-il à citer de mémoire divers passages de ce grand poète ^

Non contents de réciter des vers de nos meilleurs poètes, bon nombre de savants n'ont pas dédaigné de rimer à leurs heures.

« M. Leibnitz, dit Fontenelle, avait du goût et du talent pour la poésie. Il savait les bons poètes par cœur, et, dans sa vieillesse même, il aurait encore récité Virgile presque tout entier, mot pour mot. Il avait une fois composé, en un jour, un ouvrage de trois cents vers latins sans se permettre une seule élision : jeu d'esprit, mais jeu difficile. »

Ampère composa des tragédies et des idylles. Pendant ses excursions à Poleymieux, un volume de poésies latines l'accompagnait tout aussi bien que l'ouvrage de Linné. Les prés, les collines de ce village retentissaient journellement de quelque tirade d'Horace, de Virgile, de Lucrèce, de Lucain surtout, entre les dissections minutieuses d'une corolle ou d'un fruit.

La quantité des mots latins devint si familière à notre Ampère, que quarante ans après il composa cinquantehuit vers techniques, en chaise de poste, pendant une tournée d'inspection universitaire, et sans jamais recourir au Gradus-.

Œy^sted était pareillement auteur de diverses poésies, qu'on ne trouva pas sans mérite.

Ne nous étonnons point de surprendre des géomètres sacrifiant aux Muses latines. En dépit des programmes de l'enseignement moderne, le latin restera l'instrument le plus parfait de toute instruction littéraire. « Langue encore vivante dans la première moitié du xyu*" siècle, immortelle peut-être, disait J. Bertrand devant l'Académie française; entre les esprits cultivés, clef universelle de toute science, le latin était, au jugement des doctes, un signe de ralliement et d'honneur sans lequel c'était honte d'être savant. »

* Fourier, Éloge de Laplace.

^ Arago , Éloge d'Ampère.

Cauchy avait remporté les plus beaux succès littéraires avant même d'avoir commencé l'étude des sciences.

« Ne laissez pas cet enfant toucher un livre de mathématiques avant l'âge de dix-sept ans, » disait Lagrange au père du jeune lauréat. Dans une autre circonstance, il lui disait encore : « Si vous ne vous hâtez de donner à Augustin une solide éducation littéraire, son goût l'entraînera; il sera un grand mathématicien, mais il ne saura pas même écrire sa langue ^ »

Le conseil profita. En 1804, le jeune Cauchy obtint le grand prix du concours général; il n'avait pas quinze ans, c'était l'année de sa première communion. L'année suivante, il était reçu à l'École polytechnique; il en sortait en 1807 avec le numéro 1. Le jeune ingénieur gardait toujours sur lui son Virgile et son Imitation, témoignant ainsi qu'il voulait rester fidèle au culte des lettres et aux devoirs de la piété chrétienne. Le vers latin fut toute sa vie un de ses passe-temps littéraires. Un jour même le grand mathématicien lut, en séance solennelle des cinq Académies, Une leçon d'astronomie, épître en vers français d'un mathématicien à un poète.

Un pape, ami des muses sans être ennemi de la guerre, a dit cette belle parole, qui convient à tant d'autres papes : (( Les belles -lettres sont de l'argent pour le peuple, de l'or pour les nobles, des diamants pour les princes. »

Un grand nombre de savants , vraiment princes par leur science, ont ajouté à l'éclat de leur illustration grâce à leur amour des lettres.

Page 1