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ESPRIT PHILOSOPHIQUE

Toutefois, il faut le reconnaître, les derniers faits que nous venons de citer sont des exceptions dans l'histoire des sciences. Ces doctrines austères prédisposent davantage les esprits qu'elles ont formés à l'art de raisonner et de présenter avec clarté et élégance ce que l'on veut exprimer. La science garde plus d'affinités avec la philosophie et l'éloquence qu'avec la poésie et l'érudition. Les Platon, les Descartes, les Leibnitz, les Pascal, pour omettre les modernes, ont si parfaitement personnifié les hautes spéculations de la métaphysique et des mathématiques, que géomètres et philosophes les revendiquent justement tour à tour comme leurs chefs et leurs modèles. Et en effet, « sans les mathématiques, a-t-on dit, on ne pénètre point au fond de la philosophie; sans la philosophie, on ne pénètre point au fond des mathématiques. » Il y a plus, (( sans les deux on ne pénètre au fond de rien. »

C'est dans le même sens que W Dupanloup disait :

« On a dit, et je le crois, qu'il y a des mathématiques partout; mais, si elles sont partout, elles ne sont seules nulle part. »

Il y a des qualités communes aux études littéraires et aux travaux scientifiques. Ne faut-il pas, de part et d'autre, de la logique et de la méthode, de la précision et de la clarté? L'esprit discipliné par l'une ou l'autre de ces études garde, dans d'autres travaux, les habitudes acquises. Cette plume savante est tour à tour géométrique dans une page de morale, et élégante dans l'exposé d'une théorie. On rapporte qu'il fut un instant assez malaisé de décider en quel genre s'exerceraient plus heureusement les aptitudes assez variées de Bourdaloue.

c( On put même se demander un instant, dit son biographe, si ce jeune religieux n'était pas un géomètre de grand avenir, tant il apportait, dans les mathématiques, de promptitude à comprendre et de sûreté à raisonner. »

Géomètre ou prédicateur, Bourdaloue mit en œuvre les mêmes dispositions d'esprit; car l'on retrouve sa facilité de déduction et ses habitudes de méthode dans chacun de ses chefs-d'œuvre oratoires.

PLUiAIES GÉOMÉTRIQUES

Suivant Fontenelle, « l'esprit géométrique n'est pas si attaché à la géométrie qu'il n'en puisse être tiré et transporté à d'autres connaissances. Un ouvrage de morale, de politique, de critique, peut-être même d'éloquence, en sera plus beau, toutes choses égales d'ailleurs, s'il est fait de main de géomètre. L'ordre, la netteté, la précision, l'exactitude qui règne dans les bons livres depuis un certain temps, pourraient bien avoir leur source dans cet esprit géométrique qui se répand plus que jamais, et qui, en quelque façon, se communique de proche en proche à ceux mêmes qui ne connaissent pas la géométrie. Quelquefois un grand homme donne le ton à tout un siècle. Celui à qui on pourrait le plus légitimement accorder la gloire d'avoir établi l'art de raisonner était un excellent géomètre. »

Pour qui est l'allusion? Est-ce Descartes, est-ce Pascal que Fontenelle veut louer? Car l'un et l'autre ont également bien mérité de la langue française et de « la mathématique » .

L'influence du premier a peut-être été plus décisive sur le grand siècle; nul pourtant n'a aussi bien réussi que le second à identifier l'esprit géométrique avec l'art de bien dire. Sa prétention était également de faire école, car il disait :

(( 11 ne tiendra pas à moi que tout le monde ne soit géomètre, et que la géométrie ne devienne un style de conversation, comme la morale, la physique, l'histoire et la gazette. »

Ce que les contemporains de Fontenelle appelaient avec lui l'esprit géométrique, nous le nommons plus communément aujourd'hui l'esprit scientifique.

J.-B. Dumas le définit à son tour, quand il dit de Lavoisier :

(( Il avait le calme de la pensée, l'esprit logique, l'imagination brillante et réglée; en toutes choses, l'art d'expérimenter poussé à un degré qui n'a pas été dépassé. »

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