‹ Nos savants d'après leurs éloges académiquesChapitre 50 sur 88 · LES DEUX ACADÉMIES · texte numérisé non relu

LES DEUX ACADÉMIES

Immédiatement après ces génies, mais à quelque distance toutefois, l'Académie des sciences place le premier et le plus illustre de ses secrétaires perpétuels. Cet acte de reconnaissance a été ratifié par tous les hommes de goût. Les sciences doivent beaucoup à cette plume facile et élégante; mais le monde lui doit peut-être davantage.

Fontenelle a déchiré le voile qui dérobait au public lettré les mystères de la science. L'aurore du grand siècle scientifique commence avec lui. Esprit prompt à l'assimilation, il avait le talent, dans un genre moins relevé, de se faire comprendre et accepter partout :

L'ignorant l'entendit, le savant l'admira.

Aussi sa place était- elle marquée dans toutes les réunions d'hommes instruits. Il se regardait comme le nestor de trois académies. Dans aucune d'elles, mais surtout dans celle des sciences, il n'aurait pu prétendre au premier rang; et pourtant sa présence était nécessaire pour faire le trait d'union entre ces divers corps savants.

Sans être, comme savant, un spécialiste, il s'est fait, dans l'Académie des sciences, une brillante spécialité. Il a su vulgariser les sciences sans la moindre vulgarité , louer sans servilisme, critiquer sans amertume, plaisanter sans ironie, emprunter aux souvenirs les plus anciens les enseignements les plus nouveaux. Son esprit, ouvert à toute vérité, saisissait l'exposé d'une théorie et en signalait les côtés faibles avec justesse et sincérité.

Il dit, dans l'éloge du géomètre Parent, à qui Ton reprochait d'être obscur dans ses écrits :

« Je ne puis m'empêcher de rapporter à son honneur que, dans une lettre écrite à son meilleur ami, deux jours avant sa mort, il me remercie de l'avoir, à ce qu'il disait, éclairci.

Pascal (1623-16621

C'était convenir bien sincèrement du défaut dont on l'accusait, et pousser bien loin la reconnaissance pour un soin médiocre que je lui devais. »

Chose plus rare, Fontenelle ne se faisait guère illusion sur son mérite. Dans la préface d'un ouvrage qu'il écrivit sur les éléments de la géométrie de Tinfmi, il avoue ingénument que huit hommes seulement, en Europe, étaient capables d'entendre ce traité, et qu'il n'en était point. C'est

à ses éloges des membres de l'Académie des sciences que Fontenelle doit le meilleur de sa renommée.

Soixante-neuf savants, à qui l'Académie avait promis l'immortalité, lui devront de tomber plus tardivement dans l'oubli. Ces couronnes immortelles ne se tressent qu'à l'Académie française. Une fois de plus, il restera démontré que les fleurs de l'éloquence sont nécessaires pour donner au mérite scientifique le plus incontesté tout son éclat et comme sa consécration.

Alterius sic Altéra poscit opem res, et conjurât amice.

« Une lettre venue du Pérou depuis sa mort, est-il dit dans l'éloge de Fontenelle, nous a appris qu'une des productions de l'Europe qui y est attendue avec le plus d'impatience est VHistoire de VAcadémie, et qu'un grand nombre de dames péruviennes ont appris le français pour la pouvoir lire. »

Les éloges inaugurés par Fontenelle restèrent comme la charge la plus importante de ses successeurs. L'Académie était trop fîère de voir retracés les jours les plus brillants de son histoire dans ces délicieux tableaux, et la France trop heureuse d'entendre assez la langue des savants pour achever de s'instruire. Toutefois, avec des mérites différents, mais fort appréciés pourtant, les secrétaires perpétuels ont moins écrit que celui qui fut leur maître et modèle. L'éloquence scientifique^ gardera fidèlement le souvenir des Grandjean de Fouchy, des Cuvier, des Arago, des Flourens; mais elle réservera probablement le premier rang au plus universel, au plus éloquent et au plus profond de nos savants comtemporains, nous avons nommé le chimiste J.-B. Dumas.

Leurs titres littéraires pouvaient, semblait-il, assurer à chacun d'eux l'un des quarante fauteuils de l'Académie

' Voir le livre aussi instructif qu'intéressant écrit par M. Aimé Witz, professeur aux facultés catholiques de Lille, sous le titre : l'Éloquence scientifique, in -80, Lille, Désolée.

française. Toutefois plusieurs de ses secrétaires ne sont pas entrés à l'Académie française, bien que, à toutes les époques, les sciences aient été représentées parmi les Quarante. Voici les noms des savants qui ont été appelés à cimenter cette union :

Perrault, l'abbé Bignon, Fontenelle, Dortous de Mairan, de la Condamine, d'Alembert, Condorcet, Buffon, Vicq d'Azyr, Laplace, Cuvier, Fourier, Ampère, Biot, Flourens, Claude Bernard, J.-B. Dumas, de Lesseps, Pasteur et Joseph Bertrand.

« Ces savants lettrés, dit E. Faguet, aiment les poètes; ils aiment les philosophes, ils aiment le beau style. Quand ils se mettent à bien écrire eux-mêmes, ils dépassent tout : exemples Descartes, Pascal et Laplace. Ils le savent, et sont très fiers, avec raison, des grands noms littéraires qui sont des génies scientifiques.

(( Les mathématiciens sont d'excellentes gens, assez austères, assez rudes, mais d'ordinaire d'une rigueur toute mathématique dans l'idée qu'ils se font de la correction, de la probité et de la justice. Ils connaissent les propriétés de toutes les lignes ; mais ils ont généralement une prédilection pour la ligne droite. La ligne droite est le chemin le plus honnête d'un point à un autre.

« L'honnêteté, pour Augier, est l'orthographe; pour les mathématiciens, c'est la solution la plus élégante. »

N'est-ce pas l'un d'eux qui disait, avec un grand bon sens :

« Mon Dieu, non, je ne m'occuperai point de querelles théologiques. Il appartient à la Sorbonne de discuter, au pape de décider, et au savant d'aller au ciel en ligne perpendiculaire. »

La citation est de Jacques Ozanam.

Mais Lahire aurait pu être soupçonné d'avoir prononcé cette religieuse parole. Voici, en effet, ce que Fontenelle rapporte de cet éminent géomètre :

« Il était équitable et désintéressé , non seulement en vrai

philosophe, mais en chrétien. Sa raison, accoutumée à examiner tant d^objets différents et à les discuter avec curiosité, s'arrêtait tout court à la vue de ceux de la religion; et une piété solide, exempte d'inégalités et de singularités, a régné sur tout le cours de sa vie. »

i( Il y a toujours un grand avantage à faire professer les sciences par ceux qui les créent. » (Arago.)

Ce qu'il faut pour enseigner. — Un maître de la vieille école. — Renaissance scientifique. — L'enseignement de Dumas. — Célèbres professeurs. — Bonhomie d'Ampère. — Un professeur incomparable. — Né pour enseigner. — Un jubilé d'enseignement. — Les successeurs de Buffon. — Arago à l'Observatoire et à l'Académie. — Professeurs obscurs.

Page 1