RENAISSANCE SCIENTIFIQUE
Notre siècle a compris d'une tout autre manière les devoirs du professeur. Si l'on ne saurait prétendre qu'il a créé les sciences, on peut affirmer qu'il en a renouvelé l'enseignement. Le devoir d'enseigner a placé les savants dans la nécessité d'approfondir davantage le sujet de leurs leçons. (( Aux yeux de Thénard, le critérium de la valeur du professeur c'était l'élève. Pour l'éclairer, le premier devoir du professeur c'est de ne produire aucune allégation qui ne repose sur une expérience. Peu d'expériences, disait-il, mais des expériences rigoureuses, frappantes et présentées au moment précis. »
C'est ainsi également, au jugement de Cuvier, que Fourcroy avait compris l'enseignement de la chimie. «Ce qui est un caractère particulier de ses travaux, c'est presque toujours pour mieux enseigner la chimie qu'il l'a enrichie. »
Ses leçons étaient pour lui autant de sources de réflexions: le besoin de satisfaire les autres et lui-même lui faisait apercevoir, chaque fois qu'il parlait, quelqu'une des choses qui manquaient à la science sur chaque matière , et aussitôt il passait de son amphithéâtre à son laboratoire. Tel est, en effet, pour les professeurs d'un bon esprit, ajoute Cuvier, l'un des grands avantages de leurs fonctions ; sans cesse en haleine, obligés de présenter sous toutes les formes les divers principes dont la science se compose, il est presque
' Auge de Lassus, Revue scientifique, 1893, I, p. 227.
impossible qu'ils n'aient souvent des aperçus nouveaux; aussi peut-on remarquer que, depuis Aristote jusqu'à Newton, les hommes qui ont le plus avancé l'esprit humain enseignaient publiquement ^ »
Gomme nous le verrons, ces grandes traditions se sont conservées et développées en France dans le haut enseignement. Les exemples qui vont suivre ne sont point des faits isolés et trop rares dans notre histoire des sciences ; ces professeurs émérites sont des modèles achevés, mais ces modèles sont encore de nos jours imités, sinon égalés.
Fontenelle rapporte, à propos de /. Bernouilli, qu' « après s'être signalé déjà par des travaux remarquables, il fit paraître un nouveau talent, celui d'instruire. Tel est capable d'arriver aux plus hautes connaissances qui n'est pas capable d'y conduire les autres, et il en coûte quelquefois plus à l'esprit pour redescendre que pour continuer à s'élever ».
La carrière du professorat paraît le terrain où doit s'essayer touthomme qui veut apprécier à leur juste mesure ses aptitudes pour comprendre, déduire et exposer. L'enseignement n'est point seulement pour l'esprit une excellente gymnastique, il est le dynamomètre intellectuel le plus précis.
«Je n'entre jamais dans un amphithéâtre, disait Blumenbach, sans être particulièrement préparé pour chaque leçon, sachant bien que des professeurs se sont compromis en croyant connaître assez un cours qu'ils avaient donné
vingt fois. »
« Un jour, à la sortie d'un de ses cours, un ancien élève de Blainville s'approcha pour le féliciter sur la manière heureuse dont il venait de traiter une grande question: «Je « suis bien aise que vous soyez satisfait, lui dit le naturaliste, (( le sujet était ardu, et voici huit jours que je médite cette « leçon depuis neuf heures du matin jusqu'à minuits »
Cette gloire de l'enseignement fut refusée à Berthollet, tandis qu'elle couronna les efforts de Fourcroy son émule.
1 Guvicr, 1, p. 312.
•^Flourens, I, p. 320.
(( Berthollet, peu méthodique dans ses mémoires, peu disposé à se mettre à la portée des commençants, et qui n'avait aucune facilité à parler, servait la chimie dans son laboratoire; mais il ne l'aurait jamais répandue. On en eut la preuve, en 1793, lorsqu'il fut chargé de l'enseigner à l'École normale. Le respect que cette grande assemblée portait à la profondeur de son génie ne put faire illusion sur l'obscurité et le peu d'ordre de ses expositions. On aurait dit que, toujours maître de sa matière, pouvant la prendre à volonté par tous ses points, il supposait dans ses auditeurs la même capacité, et c'est toujours de la supposition contraire, observe justement Cuvier, qu'un professeur doit partir'. »
Tandis que Berthollet fut porté à l'Académie parce qu'il enrichissait la science par des recherches profondes, Fourcroy fut nommé professeur parce que le charme inexprimable attaché à son élocution le rendait plus capable qu'aucun autre d'en inspirer le goût et d'en propager l'étude. Ce sont vraiment ses leçons continuées et multipliées pendant trente ans, suivies par des milliers d'auditeurs, qui ont rendu la chimie populaire.
Pendant un long quart de siècle, l'amphithéâtre du Jardin des plantes a été pour Fourcroy le principal foyer de sa gloire.
Citons à ce sujet l'appréciation d'un contemporain. « Les grands établissements scientifiques de la capitale, écrivait Cuvier en 1811, où des maîtres célèbres exposent à un public nombreux et digne d'être leur juge les doctrines les plus profondes de nos sciences modernes, rappellent à notre souvenir ce que l'antiquité eut de plus noble. On y croit retrouver à la fois ces assemblées où tout un peuple était animé par la voix d'un orateur et ces écoles où des hommes choisis venaient se pénétrer des oracles d'un sage. Les leçons de Fourcroy, du moins, répondaient complètement
' Cuvier, II, p. 3U7.
à cette double image. Platon et Démosthène y semblaient réunis , et il faudrait être Tun ou l'autre pour en donner une idée. Enchaînement dans la méthode, abondance dans Télocution, noblesse, justesse, élégance dans les termes, comme s'ils eussent été longuement choisis; rapidité, éclat, nouveauté, comme s'ils eussent été subitement inspirés ; organe flexible, sonore, argentin, se prêtant à tous les mouvements, pénétrant à tous les recoins du plus vaste auditoire : la nature lui avait tout donné. Tantôt son discours coulait élégamment et avec majesté, il imposait par la grandeur des images et la pompe du style; tantôt, variant ses accents, il passait insensiblement à la familiarité ingénieuse et rappelait l'attention par des traits d'une gaieté aimable. Vous eussiez vu des centaines d'auditeurs de toutes les classes, de toutes les nations, passer des heures entières pressés les uns contre les autres, craignant presque de respirer, les yeux fixés sur les siens, suspendus à sa bouche, comme dit un poète: Pendent ab ore loquentis. Son regard de feu parcourait cette foule; il savait distinguer dans le rang le plus éloigné l'esprit difficile qui doutait encore, l'esprit lent qui ne comprenait pas; il redoublait pour eux d'arguments et d'images, il variait ses expressions jusqu'à ce qu'il eût rencontré celles qui pouvaient les frapper ; la langue semblait multiplier pour lui ses richesses. Il ne quittait une matière que quand il voyait tout ce nombreux auditoire également satisfait.
(( Loin d'imiter ces savants orgueilleux qui repoussent avec obstination les découvertes qu'ils n'ont pas faites, Fourcroy se fit un honneur d'adopter et de propager avec une égale impartialité celles de tous ses contemporains. Ce n'était pas seulement le plaisir de l'entendre qui attirait à ses leçons, c'était encore la certitude d'y être aussitôt informé de toutes ces vérités merveilleuses que chaque jour semblait voir éclore. Des pays les plus éloignés l'on accourait à Paris s'instruire sous lui; les princes entretenaient des jeunes gens pour le suivre, qui chaque année, comme des essaims de missionnaires, couraient répandre dans toute l'Europe, au
Mexique, aux États-Unis, cette doctrine dont un maître si éloquent avait pénétré leur esprit et leur imagination.
« Il a fallu élargir deux fois le grand amphithéâtre du Jardin des plantes, parce que cette salle immense ne pouvait contenir la foule de ceux qui venaient entendre Fourcroy.
« Quelqu'un a cru le tourner en ridicule en l'appelant l'apôtre de la nouvelle chimie ; c'était à ses yeux le plus beau titre de gloire. Il y a eu des temps où il faisait, pour le mieux mériter, trois ou quatre leçons par jour, et dans les intervalles il s'occupait à mettre ses leçons par écrit, pour les répandre au delà de son amphithéâtre ^ »
Fourcroy eut pour successeur Thénard, son élève. Toute l'Europe apprit de lui la chimie. Il ne parvint point cependant à faire oublier les leçons éloquentes de son maître. « On le voyait à chaque cours déployer toute l'ardeur d'un général qui commande sur un champ de bataille; jamais il ne laissait rien à l'imprévu. Ne faisant qu'un nombre restreint d'expériences, il les voulait rigoureuses, frappantes, présentées au moment précis. A la plus légère inadvertance, au moindre mécompte, de rudes bourrasques venaient assaillir les pauvres aides, qui avec cette nature vive et emportée eussent eu la vie fort dure, sans les prompts retours et la loyale bonhomie. Dans un cours, assurait Thénard, les élèves seuls ont le droit d'être comptés : professeurs, préparateurs, laboratoires, tout doit leur être sacrifié. » Devant un auditoire témoin de l'une de ses fureurs, il consolait la juste susceptibilité de celui qu'il avait rudoyé, lui disant: « Fourcroy m'en a fait bien d'autres. Gela donne de la promptitude dans l'esprit. »
En ces temps -là, on parlait en Europe de la science française comme on a vanté depuis la science allemande. Berzelius, à la plus brillante époque de sa vie, sortant de la première leçon qu'il eût entendue à la Sorbonne, celle de Thénard, disait ingénument: «Il y a vingt ans que je professe la
1 Cuvier, I, p. 309-310.
chimie, je viens d'apprendre comme on doit renseigner.» C'est là, en effet, que Humboldt recommandait à ses protégés de chercher leur modèle; c'est là que les maîtres les plus éminents de l'Allemagne scientifique, Mitscherlich, Magnus, Liebig et bien d'autres, sont venus s'inspirer il y a un demisiècle'.
l'enseignement de DUMAS
Celui-là même qui a écrit ces dernières lignes a su autant qu'aucun de ses illustres devanciers remplacer la froide lecture d'un texte écrit, forme habituelle des leçons allemandes, par des leçons vivantes. A la science qui instruit, il a su allier souvent la philosophie qui explique et toujours le noble langage qui élève l'âme de la jeunesse ; cB.rJ.-B. Dumas, digne héritier des Thénard et des Fourcroy, a emprunté à Platon sa langue savante et imagée pour nous enseigner les merveilles de la constitution des corps'.
Voici ce qu'en dit un chimiste bien digne d'apprécier son talent. « Professeur à la Sorbonne, dont il était doyen, au Collège de France, à l'École polytechnique, à l'École centrale, à l'École de médecine, Dumas occupa successivement ou simultanément les plus grandes chaires de Paris. Partout il a laissé la tradition d'un talent d'exposition inimitable. Au milieu d'un amphithéâtre envahi, débordant jusque dans ses approches d'une jeunesse avide d'idées et de spectacle, Dumas arrivait, irréprochable de tenue, maître de son émotion, un peu solennel. Le tumulte se figeait aussitôt sur place. Il com • mençait à voix basse, très basse, et de son auditoire silencieux l'ardente attention montait et s'élevait lentement avec la pensée du maître. Peu à peu sa voix grandissait, sa parole prenait de la couleur et de l'éclat, sa période se déroulait plus large, plus puissante; puis, dans un merveilleux tableau, portait tout à coup jusqu'au fond des esprits la vision intérieure d'une
1 J.-B. Dumas, II, 302. — Flourens, III, 229.
- Dumas, Éloge par Pasteur, 1885, et Nisard, Notes et Souvenirs, II, 260. Revue scientifique , novembre 1889.
vérité nouvelle. L'amphithéâtre éclatait en applaudissements. A cette ardeur de la jeunesse, Dumas, s'il l'eût fallu, eût réchauffé la sienne; mais, maître de sa flamme comme de son sujet, brûlant de sa passion contenue, à mesure qu'il parlait les choses s'animaient, se remplissaient de l'émotion, des doutes, du triomphe de chaque inventeur. L'auditoire suivait le drame, attentif, préoccupé, et, triomphant à son tour, faisait résonner des bravos.
« Qu'une déduction abstraite fût nécessaire, Dumas l'exposait de telle sorte que la solution naissait et se développait peu à peu dans chaque esprit, chacun finissant sa pensée, heureux de l'illusion d'avoir inventé à son tour.
« Fallait-il une démonstration par les yeux, une expérience élégante ou superbe venait charmer ou convaincre. La brillante leçon se poursuivait ainsi vivante, mesurée, ne développant que l'indispensable, reliant tous les faits à la pensée doctrinale qui en était l'àme, et laissant aux esprits la pleine satisfaction d'une conquête faite.
(( On se donnait rendez-vous à la leçon prochaine ; on voulait savoir la suite et la fin. Mais où est la fin de l'éternelle vérité? »
Ce fut l'histoire de Schéerazade !
(( Ecoutez cette histoire bien authentique. Un jeune officier de marine, mort depuis contre-amiral, traverse Paris, allant en congé. Le hasard, la curiosité peut-être, le font entrer à l'École de médecine, où Dumas faisait sa leçon. Il écoute, il sort sous le charme; la suite qu'il veut connaître lui fait remettre son départ au surlendemain. Il revient en effet, revient encore, oublie ses premiers projets, et reste à Paris jusqu'au bout de ces leçons qui le captivent et l'enchaînent ^ »
Pasteur a porté sur J.-B. Dumas ce jugement : « Partageant encore ce dernier trait de ressemblance avec Lavoisier, M. Dumas n'était pas un homme de discussion, mais un homme
' A. Gautier, Éloge de J.-B. Dumas, 1889.
de persuasion. Sa sérénité dominatrice s'étendait sur toute une assemblée. »