CELEBRES PROFESSEURS
Gay-Lussac, l'un des maîtres de Dumas, n'eut guère moins de succès, dans un genre plus sobre et moins brillant. « Nommé répétiteur du cours de Fourcroy, il témoignait à toute occasion sa profonde répugnance pour ces phrases ambitieuses auxquelles l'illustre chimiste, malgré sa juste célébrité, se laissa si souvent entraîner, et où l'on voyait les mots les plus pompeux marcher côte à côte avec les expressions techniques d'ammoniaque, d'azote et de carbone.
(f Son langage et son style étaient sobres, corrects, nerveux, toujours parfaitement adaptés au sujet et empreints de l'esprit mathématique dont il s'était pénétré, dans sa jeunesse, H l'École polytechnique.
« Il aurait pu, comme un autre, exciter l'étonnement de son. auditoire, en se présentant devant lui sans aucune note manuscrite à la main ; mais il eût couru le risque de citer des chiffres erronés, et l'exactitude était le mérite qui le touchait le plus.
« C'est par lui que- les chimistes et les physiciens, nos compatriotes, ont été initiés à plusieurs théories nées sur la rive droite du Rhin et qu'il avait été chercher dans les brochures les plus obscures, les moins connues. Pour tout dire en un mot, Gay-Lussac, qu'aucun contemporain n'a surpassé pour Timportance, la nouveauté, l'éclat des découvertes, a aussi incontestablement le premier rang parmi les professeurs de la capitale chargés d'enseigner la science à l'École polytechnique ^ »
Volta connut les mêmes succès à l'université de Pavie. Là, pendant de longues années, une multitude de jeunes gens se pressèrent aux leçons de l'illustre professeur. Le
' Arago, III, p. 53.
langage de Volta était lucide, sans apprêt, animé quelquefois, mais toujours empreint de modestie et d'urbanité. «Ces qualités, ditx\rago, quand elles s'allient à un mérite du premier ordre, séduisent partout la jeunesse. En Italie, où les imaginations s'exaltent si aisément, elles avaient produit un véritable enthousiasme. Le désir de se parer dans le monde du titre de disciple de Volta contribua pour une large part, pendant plus d'un tiers de siècle, aux grands succès de l'université du Tessin.
(( D'après l'invitation du général Bonaparte, conquérant de l'Italie, Volta revint à Paris en 1801. Il y répéta ses expériences sur l'électricité par contact, devant une commission nombreuse de l'Institut. Le premier consul voulut assister en personne à la séance, dans laquelle les commissaires rendirent un compte détaillé de ces grands phénomènes, alors si nouveaux. Leurs conclusions étaient à peine lues, qu'il proposa de décerner à Volta une médaille d'or destinée à consacrer la reconnaissance des savants français. Les usages, disons plus, les règlements académiques ne permettaient guère de donner suite à cette demande ; mais les règlements sont faits pour les circonstances ordinaires, et le professeur de Pavie venait de se placer hors ligne. On vota donc la médaille par acclamation, et, comme Bonaparte ne faisait rien à demi, le savant voyageur reçut le même jour, sur les fonds de l'État, une somme de deux mille écus pour ses frais de route. La fondation d'un prix de soixante mille francs, en faveur de celui qui imprimerait aux sciences de l'électricité ou du magnétisme une impulsion comparable à celle que la première de ces sciences reçut des mains de Franklin et de Volta, n'est pas un signe moins caractéristique de l'enthousiasme que le grand capitaine avait éprouvé. Cette impression fut durable. Le professeur de Pavie était devenu pour Napoléon le type du génie. Aussi le vit- on coup sur coup décoré des croix de la Légion d'honneur et de la Couronne de fer, nommé membre de la Consulte italienne , élevé à la dignité de comte et à celle de sénateur du royaume lombard.
Quand l'Instilul italien se présentait au palais, si Volta, par hasard, ne se trouvait pas sur les premiers rangs, les brusques questions : « Où est Volta? Serait-il malade? Pour- (( quoi n'est-il pas venu?» montraient avec trop d'évidence peut-être qu'aux yeux du souverain les autres membres, malgré tout leur savoir, n'étaient que de simples satellites de l'inventeur de la pile. «Je ne saurais consentir, disait « Napoléon en 1804, à la retraite de Volta. Si ses fonctions « de professeur le fatiguent, il faut les réduire. Qu'il n'ait, « si Ton veut, qu'une leçon à faire par an; mais l'université « de Pavie serait frappée au cœur le jour oii je permettrais (( qu'un nom aussi illustre disparût de la liste de ses membres ; « d'ailleurs, ajoutait-il, un bon général doit mourir au champ « d'honneur. » Le bon général trouva l'argument irrésistible, et la jeunesse italienne, dont il était l'idole, put jouir encore quelques années de ses admirables leçons ^ »
Œrsted commençait à enseigner à l'université de Copenhague à l'époque où Volta songeait à prendre sa retraite. On sait comment l'heureux professeur avait découvert, au cours de l'une de ses leçons, les relations entre l'électricité et le magnétisme, qu'il n'avait fait que soupçonner jusque-là.
Le 7 novembre 1850, le Danemark célébra le jubilé d'enseignement du plus distingué de ses maîtres. Les amis et les élèves d'OLrsted le conduisirent au château de Fasanenhof, dont la jouissance lui était assurée pour le reste de sa vie. Son buste, exécuté par un statuaire'célèbre, y fut installé en présence d'une foule immense. Le recteur de l'Université vint lui remettre un anneau de docteur avec une tête de Minerve ciselée en or et entourée de diamants. Le chœur des étudiants commença et termina la fête par un chant dont les paroles avaient été composées par un des meilleurs poètes du Danemark ^
C'est ainsi qu'un souverain et tout un pays surent s'honorer en honorant dignement un savant professeur.
' Arago, Notices biographiques.
- Élie de Beaumont, Éloge d' Œrsted.
BONHOMIE D AMPERE
Après OErsted, Ampère. Ainsi le demande Tordre historique. Arago disait d'x\mpère que sa vocation était de ne pas
Ampère (1775-1836).
être professeur. Et cependant, jusqu'à son dernier jour, c'est dans l'enseignement et le plus souvent par des leçons rétribuées qu'il a dû suppléer à l'insuffisance de sa fortune patrimoniale.
(( Élevé loin des écoles. Ampère était complètement ignorant des usages du monde; une seule chose l'occupait, sa pensée. Pour lui, l'auditoire, le temps, le lieu, n'étaient rien. Nommé professeur à l'École polytechnique , il se présente
dans l'amphithéâtre de l'École en habit noir à la française, œuvre malheureuse d'un des moins habiles tailleurs de la capitale, et pendant plusieurs semaines le malencontreux habit empêche plus de cent jeunes gens de prêter attention aux trésors de science qui se déroulent devant eux.
(( Le professeur craint que les caractères tracés sur le tableau noir ne soient peu visibles pour ses auditeurs les plus éloignés. Il croit devoir les consulter, ce qui semble bien naturel. Eh bien ! à la suite du colloque ainsi établi avec des jeunes gens réunis en grand nombre, plusieurs d'entre eux eurent l'espièglerie, en argumentant toujours de la prétendue faiblesse de leur vue, d'amener par degrés le bienveillant professeur à des caractères d'une telle grosseur, que le plus vaste tableau, loin de suffire à des calculs compliqués, n'aurait pas contenu seulement cinq chiffres.
(( Ampère n'était pas moins étrange en particulier. Il paraissait croire que des ciseaux étaient le meilleur moyen de tailler convenablement une plume, et que l'écriture en gros est le but final de la calligraphie. Déjà membre de l'Institut, il recevra d'un savant étranger, plein d'esprit et de malice, une invitation à dîner contenue tout entière dans le contour de la première lettre de sa signature. D'ailleurs, pour écrire, il remuera les bras autant que les doigts; aussi, à toutes les époques de sa vie, écrire ne cessera d'être pour lui un exercice corporel accompagné de souffrances intolérables. Il vint même une époque où le savant ne pouvait se résoudre à lire. La plupart des livres de sa bibliothèque demeureront intacts. Sa seule pensée, toujours également active et féconde, ne suffira-t-elle point à son enseignement? Une fois excitée, son ardente imagination franchissait à vol d'oiseau le cadre des théories classiques. Un seul mot, vrai ou faux, prononcé devant lui, dans un examen, le jetait souvent dans des routes inconnues qu'il explorait avec une étonnante perspicacité , sans tenir alors aucun compte de son entourage. C'est ainsi que, d'année en année, la théorie d'Avignon, la démonstration de Grenoble, la proposition de
Marseille, le théorème de Montpellier, venaient enrichir ses cours publics de TÉcole polytechnique et du Collège de France. Mais cette habitude qu'il avait de désigner chacune de ses conceptions par le lieu où elle était née autorisait à craindre qu'il ne prêtât aux élèves, ni à Avignon, ni à Marseille, ni à Montpellier, ni à Grenoble, l'attention soutenue qui doit dominer dans un examinateur.
(( Il fallait au travail intellectuel d'Ampère quelque excitation extérieure : dans les examens, les réponses du candidat; quand il enseignait, l'agitation et le déplacement. Il se trouvait dans rimpossibilité d'expliquer nettement ce qu'il savait le mieux, à moins que le mouvement de son corps ne lui vînt en aide. Il y eut toujours, intellectuellement parlant, une très grande différence entre Ampère en repos et x\mpère marchant. L'illustre savant sentait ses éminentes facultés, sa verve s'éteindre dès qu'il s'asseyait devant un bureau. « Être « assis immobile devant une table, une plume à la main, « écrivait-il, c'est le plus pénible, le plus rude des mé- « tiers. »
« Le premier emploi qu'on donna à Ampère fut celui de professeur de physique , de chimie et d'astronomie à l'École centrale du département de l'Ain. Ce modeste enseignement ne pouvait convenir à cet homme de génie. Sans parler d'une certaine gaucherie naturelle , Ampère avait reçu au bras , pendant sa première jeunesse, une blessure grave qui n'avait pas peu contribué à le priver de toute dextérité manuelle. Ces nouvelles fonctions n'ajoutèrent rien à sa gloire. Cependant, sous l'inspiration du génie, le mathématicien saura un jour imaginer et réaliser les appareils capables de vérifier les lois qu'il a d'abord devinées, puis découvertes. Et les savants de l'Europe viendront tour à tour devant cette humble table, attendant de l'extrême obligeance d'Ampère qu'il répète une fois de plus ses admirables expériences'. »
Ampère, sans être né professeur, était du moins un éveilleur
* Arago, Notices biographiques , Ampère, passim.
d'idées, comme du reste Cauchy, qui lui succéda à l'École polytechnique.
(( Ni l'un ni l'autre, dit M. J. Bertrand, n'était réputé habile dans Fart d'enseigner; mais qu'importe! Si quelques mots de trop ou hors de leur place peuvent enlever tout le prix d'une pensée fine ou gracieuse, une vérité scientifique a sa valeur propre, absolue, indépendante de la forme sous laquelle on l'énonce, et la parole inégale et sans suite d'Ampère faisait naître dans l'esprit d'un auditeur d'élite des lueurs plus vives et plus durables que l'exposition méthodique et irréprochable du plus éloquent professeur ^ »