UN PROFESSEUR INCOMPARABLE
D'Ampère à Monge la transition est facile, car Ampère fut avant tout un profond mathématicien. « Il ne lui manqua même qu'un peu de courage pour recueillir dans l'optique mathématique la succession de Fresnel. » Ampère était arrêté par une incroyable difficulté : il ne pouvait accepter la mission qu'on lui offrait, attendu, disait-il, qu'elle le mettrait dans l'obligation de lire deux mémoires sur la théorie des ondes, dont M. Poisson venait d'enrichir la science. « Les deux mémoires, ajoute Arago, embrassent une centaine de pages et sont écrits avec l'élégante clarté qui distingue tous les travaux de l'illustre géomètre. » L'excuse d'Ampère étonnera tout le monde ; mais il la donnait d'un ton si pénétré, qu'il y aurait eu vraiment de la barbarie à s'en fâcher.
Monge succéda, en 1771, à l'abbé Nollet comme professeur de physique à l'École de Mézières. Il dut enseigner à la fois les mathématiques et la physique, et, dans ces deux fonctions, il obtint bientôt un réel succès.
Cependant sa diction présentait des défauts très choquants. A des paroles traînantes succédaient de temps à autre des membres de phrase articulés avec une volubilité faite pour
^ J. Bertrand, Eloge, p. 366.
dérouter l'attention la plus soutenue. « Vous alliez alors, dit Arago, par dépit, jusqu'à vous ranger à une opinion erronée, mais fort répandue : vous croyiez Monge bègue. Bientôt cependant, entraîné, séduit par la lucidité des démonstrations, vous étiez tenté de rompre le silence solennel de l'amphithéâtre et de vous écrier, à l'exemple d'un des élèves les plus distingués de notre confrère : « D'autres parlent mieux, « personne ne professe aussi bien ! »
On a vu des professeurs imposer à un nombreux auditoire par la régularité et la noblesse de leurs traits, par l'assurance de leur regard et l'élégance de leurs manières. Monge ne possédait aucun de ces avantages. Sa figure était d'une largeur exceptionnelle; ses yeux, très enfoncés, disparaissaient presque entièrement sous d'épais sourcils; un nez épaté, de grosses lèvres, formaient un ensemble peu attrayant au premier abord. Mais si Chesterfield a pu dire : « La laideur et la beauté sont des questions de trois semaines au plus, » il n'était nullement question de semaines pour s'accoutumer à la figure sévère de l'illustre professeur. Dès les premières paroles de chacune de ses leçons, on la voyait soudainement s'illuminer d'une bienveillance infinie qui commandait le respect et la reconnaissance.
L'œil scrutateur de Monge découvrait, jusque dans les parties les plus reculées de son nombreux auditoire, l'élève que le découragement commençait à gagner. Il reprenait aussitôt sa démonstration, en modifiait la marche, les termes ; et lorsque toutes ces attentions étaient demeurées sans résultat, il manquait rarement, la séance finie, d'aller à travers la foule se saisir de l'auditeur à l'esprit distrait ou paresseux qu'il avait remarqué et de fe^re pour lui seul une seconde leçon. Ordinairement elle n'avait point de préambule et commençait en ces termes : « Je reprends, mon ami, du point 011 j'ai commencé à devenir inintelligible. »
On a souvent attribué les succès de Monge dans l'enseignement de la géométrie descriptive à l'habileté sans pareille avec laquelle il savait, par des gestes, figurer et poser dans
l'espace les surfaces objet de ses démonstrations. Lui-même assignait à cette mimique une extrême importance. Au commencement de la dernière leçon qu'il ait donnée à l'Ecole polytechnique, en 1809, Monge s'exprima ainsi : « Je suis, mes amis , obligé de prendre congé de vous et de renoncer pour toujours au professorat. Mes bras engourdis, mes mains débiles ne m'obéissent plus avec la promptitude nécessaire. »
Un autre savant dit encore de Monge apprécié comme professeur :
« Il voyait les objets qu'il décrivait, il en dessinait les formes avec les mains. C'était autour de lui un silence complet.
(( On craignait, dit Ch. Dupin, de faire le moindre mouvement dont le bruit pût troubler le charme de cette étonnante éloquence. 11 combinait, pour la clarté de ses démonstrations, les regards, les paroles et les gestes; c'était pour lui une nécessité. Aussi, quand ses bras affaiblis ne lui permirent plus la mimique expressive des gestes, il cessa de professer. »
Son talent d'exposition n'était pas d'ailleurs la seule explication du succès de Monge dans l'enseignement. « Son dévouement pour ses élèves était infatigable, dit Arago. Lorsque, après tant de dispositions préliminaires, l'École polytechnique s'ouvrit, il recommença pour les quatre cents élèves des trois divisions tout ce qu'il avait fait pour les cinquante élèves de l' Picole préparatoire. Ses nombreuses leçons, données dans les amphithéâtres, sur l'analyse, la géométrie, la physique, ne l'empêchaient pas d'aller dans les salles d'étude lever les difficultés qui eussent entravé la marche des études. Ces visites se prolongeaient souvent jusqu'à l'heure de la sortie de l'Ecole. Alors, groupés autour du professeur illustre, les élèves l'accompagnaient jusqu'à sa demeure, jaloux de recueillir encore quelques-uns des ingénieux aperçus qui jaillissaient, semblables à des éclairs, de la plus féconde imagination dont l'histoire des sciences ait conservé le souvenir.
« Monge avait d'ailleurs sur la plupart de ses collègues un grand avantage : il enseignait ordinairement ce qu'il avait lui-même découvert. C'était pour un professeur, vis-à-vis de
ses élèves, la position la plus avantageuse qu'on pût imaginer, surtout lorsqu'une modestie franche et naïve comme la sienne y ajoutait un nouveau charme. Monge ne suivait pas strictement devant ses auditeurs la marche qu'il s'était tracée dans le silence du cabinet; il s'abandonnait souvent à des inspirations subites. On apprenait alors de lui comment les esprits créateurs font avancer les sciences , comment les idées naissent, percent l'obscurité qui d'abord les entoure, et se développent. Dans les occasions dont je parle, l'expression ne sera que juste : Monge pensait tout haut.
(( Partout où il s'établira ainsi une sorte de communauté entre la jeunesse avide de savoir et un professeur homme de génie, celui-ci obtiendra un succès d'enthousiasme dont on doit renoncer à trouver la cause dans les grâces du langage et même dans la clarté de l'exposition. Il y a toujours un grand avantage, ajoute Arago, à faire professer les sciences par ceux qui les créent*. »