NÉ POUR ENSEIGNER
Poisson n'était pas seulement né géomètre, il était de plus né professeur. Communiquer verbalement à autrui le fruit de ses propres recherches ou les résultats des découvertes des autres mathématiciens semblait chez lui un véritable besoin. Déjà, à Fontainebleau, les plus habiles camarades de Poisson se réunissaient régulièrement dans sa chambre, oii ils recevaient de lumineuses répétitions de leur professeur commun, A peine entré à l'École polytechnique, il fut investi des fonctions de répétiteur, et il s'en acquitta con amore. Son zèle ne fit que s'accroître lorsque, après la retraite de Fourier, il devint professeur titulaire d'analyse.
Nommé enfm en 1809 professeur de mécanique rationnelle à la Faculté de Paris, il y a répandu les trésors de sa science pendant trente et une années consécutives.
La qualité principale de Poisson comme professeur était
* Arago, Notices biographiques: Monge, passim.
une incomparable clarté. Peut-être, en cherchant bien, eût-on trouvé, parmi ses prédécesseurs ou ses contemporains, des professeurs à Télocution plus facile, à la phrase plus étudiée, plus élégante. Mais on n'en citerait certainement pas dont renseignement fût plus profitable à son auditoire. En sortant d'une leçon du célèbre académicien, chaque élève était maître de la matière qui y avait été traitée.
Poisson avait un genre de mérite dont se dispensent trop souvent ceux-là même qui ne pourraient invoquer pour excuse le rang qu'ils occupent dans la science : l'exactitude. Jamais il ne manqua une leçon, à moins d'être retenu au lit par la maladie; jamais, tant que sa voix put se faire entendre, il ne confia à un suppléant, — j'allais dire à une doublure, — la satisfaction d'initier aux mystères de la science la jeunesse studieuse. On pourrait vraiment, en y changeant un seul mot, lui appliquer les paroles qui terminent l'éloge d'Euler par Condorcet et s'écrier : « Tel jour, Poisson cessa de professer et de vivre'. »
Poisson mourut le 25 avril 1840, dans sa cinquante -neuvième année. Avec plus de repos et moins de contention d'esprit, il aurait pu prolonger ses jours. Mais pouvait- on obtenir quelque concession à ce sujet de celui qui avait dit que « la vie n'est bonne qu'à deux choses, à faire des mathématiques et à les enseigner » ?
Ces dernières paroles accuseraient chez Poisson une certaine myopie intellectuelle. Il n'est pas rare que l'étude passionnée et exclusive des sciences amène finalement ce genre d'infirmité. Si loin que puisse porter leur vue dans certaine direction , il y a encore un au delà que plusieurs savants n'ont pas paru soupçonner,
UN JUBILÉ d'enseignement
A la suite de ces exemples empruntés au passé, il nous est agréable de mentionner ici le secrétaire qui occupe aujour-
' Arago. Notices biographiques. Poisson.
d'hui si dignement à l'Académie des sciences le fauteuil des Fontenelle, des Cuvier, des Arago. Joseph Bertrand n'appartient pas encore à Thistoire des sciences, qu'il a si heureusement complétée; mais déjà, et sans attendre le jugement de la postérité, le mérite de son enseignement a été proclamé au jour du cinquantenaire de son entrée comme professeur à l'École polytechnique (1844-1894). M. Mercadier, s'adressant au jubilaire, s'est plu à retrouver dans les brillantes qualités du mathématicien une part de l'héritage des grands géomètres qui l'ont précédé dans cette chaire.
(.(. Arago disait que la vocation d'Ampère était de ne pas être professeur. Vous, Monsieur, vous êtes né pour l'être! Vous en avez toujours possédé les qualités maîtresses.
« Nous n'avons jamais oublié la lumineuse clarté de vos leçons, la simplicité de vos démonstrations, la justesse et la concision de votre langage, la chaleur communicative qui excitait l'attention, la vivacité du débit qui la soutenait, les lueurs de cette brillante intelligence qui éclairait les difficultés, et dont le pétillement se manifestait par l'acuité du regard, et jusqu'à cette mimique expression du geste qui soulignait rapidement le point capital d'une démonstration et faisait jaillir des pensées!
(( Depuis lors le temps a marché avec une cruelle rapidité, fauchant beaucoup d'entre nous , épargnant peu les autres ; mais il a vraiment glissé sur vous, à grand'peine a-t-il argenté vos cheveux. Le corps est resté robuste, l'intelligence intacte, l'esprit jeune et vivace, la parole incisive et colorée. Et c'est ainsi que, pendant cinquante ans, vous êtes resté l'émule des grands professeurs qui ont illustré notre école : Monge, Fourier, Poisson, Arago, Reynaud, Havet, Delaunay, Sénarmont, pour ne parler que des morts, et je suis heureux, en ce jour, d'y joindre le nom d'un homme, d'un noble caractère, qui fut un savant fm et délicat, un penseur pénétrant, un professeur consciencieux et lucide, votre oncle, le vénéré Duhamel. »
Le caractère de ces cinquante années d'enseignement a été
complété par un autre collègue et ancien élève de M. J. Bertrand.
(( Tout professeur est sans doute tenu d'être clair et précis, surtout lorsqu'il enseigne les mathématiques. Mais vous ne voulez à aucun prix de cette clarté à courte portée qu'il faut projeter successivement sur toutes les parties d'un sujet, comme la lampe du mineur. 11 vous fallait la pleine lumière, celte lumière solaire qui illumine tout l'ensemble, qui met en évidence les différents rapports et les relations maîtresses des choses. Vous aviez certes rendu vos auditeurs difficiles ; mais que de fois ils ont quitté le Collège de France comprenant, par l'exemple que vous veniez de leur donner, le sens véritable de ces épithètes qui étonnent toujours les profanes : élégante, ingénieuse, fine, appliquées à une leçon ou à une étude de mathématiques! Je ne parle pas de l'épithète admirable, qui s'applique à tout et qui offenserait votre modestie ^ »
Après le savant, le lettré, puisque ce chapitre est consacré à l'éloquence scientifique.
« Vous étiez tenu, disait Pasteur à M. J. Bertrand au jour de sa réception à l'Académie française, d'être presque aussi ingénieux que Fontenelle dans ses travaux sur l'ancienne Académie des sciences, et plus affirmatif que lui. Vous avez eu la bonne fortune de rester un savant pour vos confrères de l'Académie des sciences, tout en devenant un lettré aux yeux des membres de l'Académie française. »