LA VIE PRIVEE DES SAVANTS DANS LES (( ELOGES )) DE FONTENELLE
Ce n'est pas le côté le moins attrayant des Eloges de Fontenelle que l'ensemble des détails donnés par lui sur la vie privée de chacun des membres de l'ancienne Académie. Après les avoir montrés au sein de l'illustre compagnie, il nous les présente au milieu de leur famille; sous le savant il nous laisse apercevoir l'homme, avec ses qualités ou ses travers, ses habitudes de simplicité ou de distinction. Etant donné les mœurs quelque peu maniérées du premier secrétaire de l'Académie et les exigences du genre académique, où régnait jusque-là un froid presque glacial, il faut savoir gré à Fontenelle d'avoir rompu avec ces usages tout de convention. Ces quelques traits empreints de couleur locale achèvent, en effet, de donner la vie à chacun de ses portraits.
Il dira de Leibnitz: « Leibnitz ne s'était point marié ; il y avait pensé à l'âge de cinquante ans, mais la personne
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qu'il avait en vue voulut avoir le temps de faire ses réflexions. Cela donna à M. Leibnitz le loisir de faire les siennes, et il ne se maria point. »
Au sujet de Newton: « Il ne s'est point marié, et peut-être n'a-t-il pas eu le loisir d'y penser jamais, abîmé d'abord dans des études profondes et continuelles pendant la force de l'âge, occupé ensuite d'une charge importante et même de sa grande considération, qui ne lui laissait sentir ni vide dans sa vie, ni besoin d'une société domestique. » Le portrait du grand physicien anglais est traité avec une complaisance singulière. Il dit encore de lui : « Il avait la taille médiocre, avec un peu d'embonpoint dans ses dernières années, l'œil fort vif et fort perçant, la physionomie agréable et vénérable ; principalement quand il ôtait sa perruque, il laissait voir une chevelure toute blanche, épaisse et bien fournie. Il ne se servait jamais de lunettes et ne perdit qu'une seule dent pendant toute sa vie. Son nom doit justifier ces petits détails. »
Le public a confirmé le sentiment de l'orateur; aussi l'usage s'est-il imposé à l'Académie de présenter dans le même éloge un portrait en pied du savant et un tableau d'intérieur. Voici par quels traits Fontenelle achève de nous faire connaître le caractère de New- ton.
« Il était né fort doux et avec un grand amour pour la tranquillité. Il aurait mieux aimé être inconnu que de voir le calme de sa vie troublé par ces orages littéraires que l'esprit et la science attirent à ceux qui s'élèvent trop.
« Un caractère doux promet naturellement de la modestie, et on atteste que la sienne s'est toujours conservée sans altération, quoique tout le monde fût conjuré contre elle. Il ne parlait jamais ou de lui ou des autres; il n'agissait jamais de manière à faire soupçonner aux observateurs les plus malins le moindre sentiment de vanité. Il est vrai qu'on lui épargnait assez le soin de se faire valoir; mais combien d'autres n'auraient pas laissé de prendre encore un soin dont on se charge si volontiers et dont il est si difficile de se reposer sur personne !
« Il était simple, affable, toujours de niveau avec tout le monde. Les génies de premier ordre ne méprisent point ce qui est au-dessous d'eux, tandis que les autres méprisent ce qui est au-dessus. Il ne se croyait dispensé ni par son mérite, ni par sa réputation, d'aucun des devoirs du commerce ordinaire de la vie : nulle singularité ni naturelle ni affectée ; il savait n'être, dès qu'il le fallait, qu'un homme du commun. »
Condorcet nous fera connaître le régime et la santé de d'Alembert.
« La constitution de M. d'Alemhert était naturellement faible : le régime le plus exact, l'abstinence absolue de toute liqueur fermentée, l'habitude de ne manger que seul et d'un très petit nombre de mets sains et apprêtés simplement, ne purent le préserver d'éprouver avant l'âge les infirmités et le dépérissement de la vieillesse. »
Voici en quels termes la mort à^Euler est rapportée dans son éloge académique par le même secrétaire :
(( Le 7 septembre 1783, après s'être amusé à calculer sur une ardoise les lois du mouvement ascensionnel des machines aérostatiques, dont la découverte récente occupait toute l'Europe, il dîna avec M. Lexelle et sa famille, parla de la planète d'Herschell et des calculs qui en déterminent l'orbite. Peu de temps après il fit venir son petit-fils, avec lequel il badinait en prenant quelques tasses de thé, lorsque tout à coup la pipe qu'il tenait à la main lui échappa, et il cessa de calculer et de vivre. »
Haller, célèbre médecin, voulut que l'art qu'il avait cultivé avec tant de succès pût profiter des observations qu'il fit dans sa dernière maladie. Aussi en rédigea-t-il le journaL
« Il sentit approcher la mort, dit Condorcet, sans terreur comme sans impatience, plein de confiance dans le Dieu qu'il avait fidèlement servi. »
Il se tfitait le pouls de temps en temps: « Mon ami, l'artère ne bat plus, » dit-il tranquillement à son médecin, et il expira.
Voici comment Fourier parle de Laplace :
« Laplace avait toujours eu l'habitude d'une nourriture très légère : il en diminua de plus en plus et excessivement la quantité. Sa vue très délicate exigeait des précautions continuelles ; il parvint à la conserver sans aucune altération. Ces soins de lui-même n'ont jamais eu qu'un seul but, celui de réserver tout son temps et toutes ses forces pour les travaux de l'esprit. 11 a vécu pour les sciences, ajoute Fourier; les sciences ont rendu sa mémoire éternelle. »