LE TALENT ET LE CARACTÈRE
N'est-ce point le cas de redire, au sujet de Newton, ce qui convient également à Leibnitz et à beaucoup d'autres princes de la science?
(( Un savant illustre qui est populaire et familier, c'est presque un prince qui le serait aussi ; le prince a pourtant beaucoup d'avantages. » Ces petits détails, au lieu de rabaisser les savants, les grandissent à nos yeux, pourvu toutefois qu'ils aient réuni en leur personne ces deux noblesses : celle de l'intelligence et celle du caractère.
Car, est- il besoin d'en faire la remarque? un homme parce qu'il est savant n'échappe point aux misères humaines. Il en est, et de fort intelligents, qui se sont rendus malheureux grâce à leurs défauts. Leurs talents se sont développés dans la solitude de leur cabinet, la société n'a pas été appelée à former ou à polir leur caractère.
Leurs confrères, tout en les louant, n'ont pu se taire complètement sur ce point.
Magendie ne donnait jamais à entendre qu'un sentiment était erroné, qu'un fait n'était pas exact; il le disait. Si un candidat à l'Institut réclamait ses suffrages, il refusait tout d'abord de reconnaître ses mérites. Si cependant sa probité était vaincue :
(( Eh bien! disait-il en s'éloignant^ vous aurez ma voix.; mais non ma main. »
Un jour cependant il reconnut ses torts et ses défauts :
(( Je conviens, avoua- t-il avec abandon, que je ne suis qu'un vrai dogue. »
Alceste était converti; aussi la seconde moitié de sa vie futelle plus heureuse.
Condorcet rapporte des traits qui dénotent la même franchise, sans aucun ménagement, dans un naturaliste de l'ancienne Académie.
Guettard dit en effet à un de ses confrères, qui le remerciait un jour de lui avoir donné sa voix :
« Vous ne me devez rien; si je n'avais pas cru qu'il fût juste de vous la donner, vous ne l'auriez pas eue, car je ne vous aime pas. »
De Blainville poursuivit son dessein de rompre en visière avec tout le genre humain. Cuvier, son ami, disait de lui en riant:
(( Demandez à M. de Blainville son opinion sur quoi que ce soit, ou même dites -lui seulement bonjour, il vous répondra non. »
Flourens, faisant son Éloge, insiste sur cet esprit de contradiction.
« Si, à son gré, M. de Blainville obtenait trop tôt gain de cause pour la thèse qu'il soutenait, il prenait aussitôt en main la thèse contraire.
(( — Mais enfin, s'écriait-on avec impatience, quelle est décidément votre opinion? Est-ce oui?
« — Non , ce n'est pas oui.
(( — C'est donc non ?
« — Je viens de vous prouver que ce ne pouvait être non.
« — Il faut pourtant que ce soit l'un ou l'autre. Prononcez!
« — Oh! oh! disait-il alors, vous oubliez que je suis Normand.»
A en juger par les Éloges académiques, les caractères chagrins sont l'exception à l'Institut.
Les hommes francs et modestes y ont toujours joui d'une plus grande estime.
La simplicité et la modestie de Bernard de Jussieu étaient aussi connues que sa connaissance des plantes.
(( Si on lui demandait son avis sur un savant, il disait volontiers le bien qu'il en pensait; mais, si le mal surpassait le bien, il se taisait.
« Souvent il répondait aux questions qu'on lui posait : « Je « ne sais pas, » et cette réponse embarrassait quelquefois les consultants, honteux alors de s'être crus plus savants que lui^ »
Henri Duhamel joignait au plus profond savoir la même modestie. Un trait de sa vie est devenu célèbre.
« Un jeune officier, cherchant peut-être à l'embarrasser, lui fît un jour une question. « Je n'en sais rien, » fut dans cette circonstance, comme dans bien d'autres, la réponse du savant. «A quoi sert-il donc d'être de l'x^cadémie?» dit le jeune homme. Un instant après, interrogé lui-même, il se perdait dans des réponses vagues qui décelaient son ignorance. <( Monsieur, lui dit alors M. Duhamel, voyez à quoi il sert d'être de l'Académie ; c'est à ne parler que de ce qu'on sait*. »
Voilà qui vaut mieux peut-être que des échanges de compliments. Il serait bien fade, en effet, de n'avoir jamais qu'à passer la rhubarbe à qui vous a servi le séné.
« Quand Lagrange parlait, c'était toujours sur le ton du doute, et sa première phrase commençait ordinairement par: (( Je ne sais pas. »
« Si, pour ceux qui ne connaissent que leurs œuvres, ils comptent parmi les génies qui sont l'orgueil des fils des hommes, pour ceux qui ont connu leurs personnes, ces grands esprits se placent parmi les plus humbles et les plus soumises des créatures de Dieu^ »
Ainsi se sont montrés les vrais savants. Nous n'avons eu qu'à glaner dans les recueils qui renferment fleurs éloges pour rappeler leurs habitudes; mais combien d'autres traits seraient encore à citer qui leur feraient pareillement honneur!
* V. son Éloge, par Condorcet.
^ Condorcet, Éloges, II, C21.
^ Dumas, Éloge de Faraday.