PIETE FILIALE
Cette alliance de la science et de la modestie caractérisait Vauquelin. « Riche, considéré, entouré d'élèves dévoués, célèbre dans tous les pays oii Ton cultive les sciences, il n'avait rien changé dans les habitudes de sa jeunesse. Chaque année il retournait à son village, où il possédait de grandes propriétés.
(( Il y renouvelait amitié avec les paysans qui avaient été ses camarades de jeux et de travail ; il y retrouvait surtout sa vieille mère, filant comme au temps oii elle n'avait à elle que sa pauvre chaumière ; il la promenait dans la campagne, la conduisait avec lui dans ses visites, et ne se laissait point inviter sans elle, c{uels que fussent le rang et l'opulence de ceux qui l'invitaient.
«A Paris, sa vie n'était guère moins simple; il la partageait entre son laboratoire et quelques amis qui encore, pour la plupart, étaient ses compagnons de laboratoire. Sa douceur, son beau regard, des idées fines et quelquefois plaisantes, mais toujours présentées avec réserve, donnaient à sa conversation un caractère tout particulier. Son langage était le même dans cet humble cercle et dans la société des personnages les plus élevés, et il ne faisait pas plus de façon avec le dominateur de l'Europe , qui voulait le voir quelquefois, qu'avec le moindre des pharmaciens qui suivaient ses course »
« La conduite de Poisson envers ses parents fut toujours un modèle dans le fond et dans la forme. Son père recevait le premier exemplaire de tous les mémoires que l'illustre académicien publiait. L'ancien soldat, quoique entièrement étranger aux mathématiques, en faisait sa lecture quotidienne. L'introduction dans laquelle notre confrère présentait l'historique de la question et caractérisait nettement son but finissait
^ Cuvier, 111,173.
à la longue par disparaître sous le frottement continuel des doigts tournant et retournant les feuillets, La partie centrale des mémoires oii se trouvaient si souvent des signes de différentiation et d'intégration était moins détériorée; mais on voyait par des traces évidentes que le père était souvent resté en contemplation devant l'œuvre de son fils.
(( Après la mort de Siméon Poisson , son fils reporta toutes ses affections sur sa respectable mère. Il lui écrivait avec une grande régularité. La pauvre femme ne se mettait guère en frais de rédaction dans ses réponses. Ses lettres étaient les copies de celles de son fils, avec un simple changement dans les pronoms. Si Poisson avait écrit: « Je prépare un « mémoire d'astronomie, je m'occuperai ensuite de la « seconde édition de ma Mécanique, etc., » on était certain de trouver dans la réponse datée de Pithiviers : « Tu préce pares un mémoire d'astronomie, tu t'occuperas ensuite delà « seconde édition de ta Mécanique, etc. » Dans ces habitudes maternelles, dont Poisson ne faisait pas mystère à ses amis, l'on trouve l'empreinte naïve de l'admiration profonde que la mère professait pour son fils adoré. Elle faisait, ajoute Arago, la sincérité des sentiments mise à part, elle faisait comme les rédacteurs des réponses des chambres constitutionnelles aux discours du trône. Je me trompe, les lettres de M™^ Poisson renfermaient invariablement quelques paroles puisées au fond de son âme ; l'expression : « Tu te portes bien, » était suivie de : « Dieu soit loué ! » L'indication des travaux entrepris ou projetés de ces cinq mots : « Dieu te soit en aide^ ! »
On rapporte que le jeune pâtre qui devait être un jour créé baron Thénard quitta son pauvre village champenais de la Louptière, léger d'argent autant que de science. 11 allait chercher fortune à Paris. « Si je réussis, disait-il, je me ferai payer mes journées à trente sols, pour en donner vingt à ma mère. » Il avait dix-sept ans. Quinze ans après, il remplaçait Fourcroy, son maître, à l'Institut. La grande émotion
* Arago, II, 658. ' - '
que ce succès causa à Thénard n'exalta point sa tête ; elle alla droit à son cœur. « Dès que je fus bien sûr que je pouvais y croire, racontait-il, je pris mon paquet et je partis pour la Louplière: quelle joie j'allais causer à ma mère ! Pour comble de bonheur, j'avais dans mon bagage un livre qu'elle m'avait demandé : V Imitation de Jésus- Christ en gros caractères , dans lequel elle pourrait lire sans lunettes. Cet exemplaire tant cherché, lorsqu'il m'était tombé sous la main, m'avait paru la plus précieuse de mes découvertes ^ » Pensée religieuse trop souvent absente des discours du trône et aussi des Eloges académiques, mais nécessaire pour achever ces tableaux d'intérieur.