SIMPLICITÉ DE MOEURS
(( Il advient aux véritables savants, dit Montaigne, ce qu'il advient aux épis de blé ; ils vont s'élevant et haussant leur tête droite et fière tant qu'ils sont vuides ; mais quand ils sont pleins et chargés de grains en leur maturité, ils baissent les cornes. » Pour être plus chargés de science, les savants que nous rencontrerons dans ces pages n'en sont pas d'ordinaire plus fiers; aussi Fontenelle dira-t-il de ces savants : « Quand on a bien du mérite, c'est le comble d'être fait comme tout le monde'. »
i( Volta avait vu toutes les grandes académies de l'Europe l'appeler dans leur sein. Il était l'un des huit associés étrangers de la première classe de l'Institut. Tant d'honneurs n'éveillèrent jamais dans son àme le moindre mouvement d'orgueil. La petite ville de Côme fut constamment son séjour favori. Les offres séduisantes et réitérées de la Russie ne purent le déterminer à échanger le beau ciel du Milanais contre les brumes de la Newa.
(( Intelligence forte et rapide, idées grandes et justes, caractère affectueux et sincère, telles étaient les qualités
1 Flourens, III, p. 224.
dominantes de l'illuslre professeur. L'ambition, la soif de l'or, l'esprit de rivalité, ne dictèrent aucune de ses actions. Chez lui, l'amour de l'étude, c'est l'unique passion qu'il ait éprouvée, resta pur de toute alliance mondaine.
(( Volta avait une taille élevée, des traits nobles et réguliers comme ceux d'une statue antique, un front large que de laborieuses méditations avaient profondément sillonné, un regard où se peignaient également le calme de l'âme et la pénétration de l'esprit. Ses manières conservèrent toujours quelques traces d'habitudes campagnardes contractées dans la jeunesse. Bien des personnes se rappellent avoir vu Volta, à Paris, entrer journellement chez les boulangers et manger ensuite dans la rue en se promenant les gros pains qu'il venait d'acheter, sans même se douter qu'on pourrait en faire la remarque ' . »
Ces habitudes austères sont le meilleur préservatif dans la bonne fortune, et la plus douce consolation dans la mauvaise. L'abbé Haûy connut l'une et l'autre.
« Au milieu de sa gloire et de sa fortune, il n'avait quitté ni les habitudes de son collège, ni celles de son village. Jamais il n'avait changé les heures de ses repas, de son lever et de son coucher; chaque jour il faisait à peu près le même exercice, se promenait dans les mêmes lieux, et il savait encore, en se promenant, exercer sa bienveillance; il conduisait les étrangers qu'il voyait embarrassés, il leur donnait des billets d'entrée dans les collections, et beaucoup de gens lui ont dû ces petits agréments qui ne se sont point doutés de quelle main ils les tenaient. Son vêtement antique, son air simple, son langage toujours d'une excessive modestie, n'étaient pas de nature à le faire reconnaître. Lorsqu'il allait passer quelque temps dans le bourg de Saint- Just, où il avait pris naissance, aucun de ses anciens voisins n'aurait pu soupçonner à ses manières qu'il fût devenu à Paris un personnage considérable ^ »
1 Arago, I, p. 237.
^Cuvier, II, p. 291.
Vers la même époque, la France vit le géologue Desmarets conserver dans ses voyages presque continuels les mêmes habitudes simples et rustiques. Le roi Favait nommé, en 1788, inspecteur général et directeur des manufactures de France, en raison des services qu'il avait rendus à notre industrie renaissante. Puis la Révolution l'avait jeté dans ses cachots, et il n'avait échappé au 2 septembre 1792 que par miracle. Aussitôt que l'ordre commença à se rétablir, il reprit les mêmes occupations et le même genre de vie.
« Il faisait tous ses voyages à pied, avec un peu de fromage pour toute provision ; aucun sentier ne lui semblait impraticable, aucun rocher inaccessible. Il ne cherchait point les châteaux ni ne s'arrêtait dans les auberges; passer la nuit sur la dure, dans quelque cabane de pâtre, n'était pour lui qu'un jeu. Il accostait ceux qui fouillent la terre, ceux qui travaillent aux mines ; il entrait en conversation avec les forgerons et les maçons du pays plus volontiers qu'avec les savants ; et c'est ainsi qu'il s'était procuré cette connaissance détaillée du sol de nos provinces dont il a nourri ses ouvrages ' . »
Thouin fut également et en même temps que Desmarets l'un de ces hommes qui servent la France humblement, sans se douter qu'ils l'honorent grandement. Son mérite comme professeur de culture au Jardin du roi l'avait fait entrer à l'Académie des sciences sans rien changer à ses habitudes ni à son intérieur.
« Avec sa modestie ordinaire, il voulait réserver ses leçons aux jardiniers, et dans ce but il les faisait à six heures du matin ; mais cette précaution n'effraya point une multitude de propriétaires et d'amateurs étonnés d'apprendre ainsi, outre les secrets de la culture, celui du plaisir et de la santé que donne l'air du matin. Vingt années de suite cette école a distribué l'instruction à des hommes de tous les rangs, qui l'ont disséminée à leur tour sur tous les points de la France et de l'Europe. »
1 Cuvier, II, p. 147.
Alors que, sous un régime démocratique, il eût été facile à ce jardinier de profiter de la faveur qui venait à lui, « il n'a voulu être ou paraître que ce qu'il avait été dès l'enfance. Les moyens qui lui avaient suffi à dix- sept ans pour nourrir et élever sa famille devaient, disait-il, lui suffire lorsque, ayant placé chacun de ses frères et sœurs, il n'avait plus à songer qu'à lui-même. La vanité n'agissait pas plus sur lui que l'intérêt. Sa mise fut toujours aussi simple que sa vie; il trouvait que les décorations et les broderies allaient mal à un jardinier. On l'a vu, un jour qu'il devait haranguer un souverain au nom de l'Institut, obligé d'en emprunter l'uniforme. On se souvient qu'un de ses anciens amis, élevé subitement à une position toute-puissante, continuait de venir du Luxembourg passer ses soirées chez lui. Il le reçut toujours au même foyer, l'éclaira de la même lampe, comme s'il eût voulu ne pas lui laisser perdre les habitudes de la vie privée.
« Les personnages les plus élevés aimaient à parcourir avec lui le jardin et à l'entendre parler sur les végétaux remarquables par leurs formes ou leurs propriétés. Il n'est aucun des souverains étrangers venus à Paris qui n'ait pris plaisir à ces entretiens. Mais aucune de ces tentations ne put attirer M. Thouin hors de ce jardin oii il était né, dont il s'était fait une patrie et comme un domaine héréditaire, où il avait en un mot placé toute son existence'. »
N'était la gravité de l'histoire, nous trouverions dans nos Eloges académiques de nombreux traits de cette aimable simplicité, et nous l'admirerions surtout lorsqu'elle incline ces fiers génies vers l'enfance pour partager ses jeux.
Victor Puiseux ne vivait que pour ses élèves et pour ses enfants.
« Pour ceux-ci, il redevenait écolier, dirigeait leurs voyages, leurs amusements, leurs études, et épelait à nouveau l'alphabet des mathématiques, dont il possédait tous les secrets. »
iGuvier, II, 365.
Euler était pareillement très simple de manières et de goûts. Il se délassait de ses grands travaux en s'amusant au jeu de marionnettes avec le même plaisir que ses petits enfants.
(( Puissant parlait peu en société, dit Élie de Beaumont, mais il l'embellissait par ses talents. Excellent musicien, il était très fort sur le violon et sur l'alto. »