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TEMPÉRAMENTS EXTRÊMES

Les pages qui suivent sont empruntées à l'éloge d'Arago par Jamin, comme lui physicien et secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences. En nous introduisant au foyer du célèbre astronome, elles nous montreront de quelles chaudes amitiés il y était entouré.

« Les physiciens disent d'un climat qu'il est extrême ou égal : c'est le caractère du pays. De même, on peut résumer le caractère d'un homme en disant qu'il est orageux ou calme : c'est sa nature. Celle d''Arago était extrême. Il passait des plus violentes tempêtes aux plus séduisantes sérénités, et il ne savait pas toujours épargner les bourrasques à sa famille, pourtant si dévouée et qu'il aimait sincèrement. 11 avait eu à l'École polytechnique un condisciple nommé Mathieu, fils d'un menuisier de Màcon, qui avait été menuisier lui-même, et qui avait conservé de cette simple origine des habitudes de modestie qui cachaient une grande valeur et un cœur aimant qui savait se donner et ne plus se reprendre. Quand il sortit de l'École, le premier sur la liste des ponts et chaussées, il n'hésita point à renoncer à la carrière d'ingénieur pour venir avec son ami, dans une situation précaire, habiter à l'Observatoire une froide masure, qui abritait aussi un camarade commun, de Humboldt. On ne sait pas assez combien sont durs les premiers pas dans la vie.

« La renommée les y vint chercher tous les trois l'un après l'autre. Mathieu, qui, au rebours de tant d'autres, faisait du travail et pas de bruit, fut bientôt nommé professeur à l'École

polytechnique, pnis examinateur de sortie, membre du Bureau des lon^^itudes et de l'Institut ; et enfm il resserra les liens qui l'unissaient à Arago en épousant sa sœur. Alors commença une vie commune qui ne devait jamais cesser. Un jour, on offrit à Mathieu la direction des études à l'École polytechnique, fonction qui aurait comblé ses vœux, mais qui l'aurait éloigné de l'Observatoire. Il refusa, aimant mieux continuer auprès de son grand beau -frère le rôle effacé de conseiller, qui suffisait à son ambition et contentait son amitié. Il était le lecteur, le correcteur d'épreuves de ce grand esprit, qui pourtant se défiait de lui-même et ne signait aucun bon à tirer sans l'estampille de Mathieu.

« Ce dernier eut une fille. Élevée à l'Observatoire, elle prit de bonne heure l'esprit sérieux et sévère de cette froide demeure et partagea en l'augmentant l'admiration qu'on y professait pour son oncle. Elle eût été capable, disait-il, après un mois de préparation, d'entrer la première à l'École polytechnique. Elle se contenta d'être sa secrétaire; il n'en eut jamais d'autre. Elle 'lui faisait des lectures sans fin. C'est elle qui rassemblait les matériaux de ses notices. Quelquefois elle signa sa correspondance de cette signature grandiose et soignée dont le large paraphe reproduisait par transparence le nom d'Arago. Une indiscrétion, qui ne me lie pas, m'a appris qu'un jour Arago, sollicité par ses amis, avait consenti à grand'peine à écrire au roi de Naples pour demander la rentrée de Melloni, qui, réfugié en France, y avait exécuté les travaux qui l'ont rendu célèbre. La lettre écrite et signée, prête à partir, fut tachée d'encre par accident : il fallait la refaire, et personne n'osait demander à Arago qu'il recommençât une supplique qui lui avait tant coûté.

« Ce fut sa nièce qui la recopia, la signa, l'envoya et n'en fit l'aveu à son oncle que le lendemain.

« M"" Lucie Mathieu épousa Laugier, jeune astronome sortant de l'École polytechnique, dont elle avait pu apprécier les qualités et qui bientôt entra à l'Institut. Elle sut concilier ses devoirs d'épouse et de mère avec son dévouement à

son oncle. Elle fit plus, elle sut le faire partager à son mari.

« C'est au milieu de cette admirable famille qu'Arago vécut, choyé, aimé; il pouvait sans appréhension y donner carrière à son despotisme intermittent, tempéré par une affection constante. On ne lui résistait pas, on laissait passer l'orage, et l'on retrouvait bientôt le cœur aimant qui lui-même recevait en grâce des amis dévoués. »

Cet intérieur est rappelé à Perpignan, sur le socle du monument d'Arago.

(( Une jeune femme, penchée sur une table, attentive et émue, recueille, la plume à la main, les paroles d'un vieillard aveugle et attristé. C'est M"" Laugier. Inséparables dans la vie, le grand homme et son Antigone sont à jamais unis dans notre reconnaissance ^ »

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