‹ Nos savants d'après leurs éloges académiquesChapitre 64 sur 88 · AMOUR DU CLOCHER · texte numérisé non relu

AMOUR DU CLOCHER

Foucault fut un de ces savants aux mœurs simples, capable de goûter et de réaliser le vœu du poète :

Naître, vivre et mourir dans la même maison; N'avoir jamais changé de toit ni d'horizon.

Aussi sa vie n'a-t-elle connu d'autres événements que ceux qui signalèrent ses diverses inventions.

(( Le même cabinet de travail, à Paris, où, écolier peu studieux, il quittait à contre -cœur ses outils pour écrire d'excellents mais rares devoirs, a vu grandir sa science, mûrir son esprit et naître les travaux qui ont fait sa gloire.

« Jamais il n'a voyagé; jamais il n'a brigué ni accepté, même pour s'y faire suppléer, les fonctions de professeur. Il n'a composé aucun livre, et, quoique très habile à manier la plume, c'est dans les cabinets de physique, dans les observatoires, dans les ateliers, qu'il aspirait à laisser sa trace et que vivra surtout son souvenir*. »

^ Jamin, Éloge de F. Arago , Acad. des sciences, février 1885. ^ Éloge de Foucault, par J, Bertrand.

(( Les recherches de Scheele embrassent, d'une façon importante et fondamentale, toutes les parties de la chimie. »

Émule de Lavoisier et de Priestley, le chimiste suédois put à lui seul, par des recherches personnelles et indépendantes des travaux qui se poursuivaient alors en France et en Angleterre, constituer les bases d'une science rigoureuse et déjcà complète.

(( On reste étonné qu'un homme qui n'a atteint que sa quarante-troisième année ait pu pendant sa courte existence, encore affligée de préoccupations matérielles, arriver, par des moyens restreints et incomplets, à des résultats qui ont eu sur la chimie une influence si puissante. »

Scheele fut toute sa vie un homme simple autant que laborieux. Sa seule ambition fut de tenir un laboratoire de pharmacie. C'est à Kœping, petite ville de la Suède, qu'il fit toutes ses découvertes. De ce modeste laboratoire partirent les nouvelles de ses inventions, comme autant de bulletins de victoires salués par les applaudissements des sociétés savantes de l'Europe. Toutefois sa réputation s'était plus répandue au dehors que dans sa propre patrie. J.-B. Dumas a raconté, dans sa Philosophie chimique, « que le roi de Suède, dans un voyage hors de ses Etats, entendant sans cesse parler de Scheele comme d'un homme des plus éminents, fut peiné de n'avoir rien fait pour lui. Il crut nécessaire à sa propre gloire de donner une marque d'estime à un homme qui illustrait ainsi son pays, et il s'empressa de le faire inscrire sur la liste des chevaliers de ses ordres. Le ministre chargé de lui conférer ce titre demeura stupéfait : « Scheele ! Scheele ! c'est singulier! » dit-il. L'ordre était clair, positif, pressant, et Scheele fut fait chevalier. Mais, on le devine, ce ne fut pas Scheele rillustre chimiste, ce ne fut pas Scheele l'honneur de la Suède, ce fut un autre Scheele qui fut l'objet de cet honneur inattendu. »

Les sociétés savantes de Stockolm, de Berlin et de Turin reconnurent enfin son mérite et l'associèrent à leurs travaux.

Scheele n'assista qu'une seule fois aux séances de l'Académie des sciences de Stockolm. Les exigences de sa profession et son extrême modestie le retenaient dans son pauvre bourg.

(( Sur la recommandation de d'Alembert, on l'appelle à Berlin. Il refuse la chaire qui lui est offerte.

« — Je ne puis que manger à mon appétit, écrit-il à un de ses amis, et, si cela se peut, à Kœping ; je n'ai pas besoin de le chercher ailleurs. »

« D'ailleurs, dit-il à son frère qui faisait de nouvelles instances, il s'en faut de beaucoup que je sois aussi avancé dans l'étude de la chimie qu'un tel emploi l'exige, et je suis persuadé que, même à Kœping, je trouverai mon pain de chaque jour. ))

Il dit encore dans une autre lettre :

« Je crois véritablement que Ton me tient pour un des plus grands chimistes de ce temps, et je pourrais bientôt m'en sentir fier. Si l'on continue ainsi, je risquerais de me croire en possession d'autant d'expérience et d'ingéniosité qu'un Macquer et un Bergman. A dire mon opinion véritable cependant, ces hommes de mérite avaient plus de savoir dans leurs doigts que je n'en ai dans toute ma tête. »

« Scheele, qui était pourtant d'une constitution forte et saine, succomba à la phtisie le 21 mai 1786, le surlendemain de son mariage. Ses funérailles furent sans éclat, comme toute son existence. La Suède a célébré le centenaire de sa mort. On sait qu'il fut enterré dans le cimetière de Kœping, mais sa tombe n'est pas connue d'une manière certaine \ »

Ahel (1802-1829), géomètre norvégien, grandit et mourut dans les mêmes habitudes de modestie.

« Il étudia seul les hautes mathématiques. Au cours d'un voyage que le gouvernement lui avait accordé pour lui permettre de poursuivre ses études, il vint à Paris (1826).

« Naturellement, il n'y fit point sensation. Abel était d'un

* Clève, Revue scientifique, 1886, I, 769, passim.

caractère doux, ouvert, communicatif, très jovial, et, pour comble, d'une extrême modestie. Son physique et sa tenue rappelaient une origine Scandinave. Cette tenue, dit Terquem, n'a pas permis aux grands géomètres de Paris de deviner le génie d'Abel. En effet, comment soupçonner qu'un homme qui se présente en casquette puisse avoir du génie?

« Abel n'eut pas le temps de communiquer par la parole ses trésors scientifiques. Ses œuvres ont été réunies et publiées par les soins du gouvernement norvégien'. »

La lettre que nous allons citer méritait de prendre place dans la préface des œuvres du jeune mathématicien. Adressée au roi de Suède, elle porte les signatures de nos plus grands géomètres: Legendre, Poisson et Lacroix.

(( Sire, les princes éclairés et généreux aiment à découvrir le mérite modeste et à réparer envers lui les torts *de la fortune. Ils se plaisent à donner à l'homme de génie les moyens de jeter sur les sciences cet éclat qu'elles recevront de ses travaux et qui réfléchit sur leur gouvernement. A ce titre, les soussignés, membres de l'Institut de France, se permettent de signaler à la royale bienveillance de Votre Majesté un jeune géomètre, M. Abel, dont les productions annoncent un esprit de premier ordre, et qui néanmoins languit à Christiania dans un poste peu digne de son rare et précoce mérite. »

Une mort prématurée vint briser toutes ces espérances. Abel, l'un des grands géomètres de ce siècle, mourait l'année suivante à vingt- sept ans.

La casquette d'Abel nous fait souvenir de la calotte de Pasteur. La médaille de son jubilé représente ce savant avec cette modeste coiffure. Il la portait si habituellement, qu'il lui arriva, un jour d'oubli, de se rendre à la Chambre des députés dans ce simple appareil.

Il nous eût été facile de multiplier ces exemples. On peut répéter au sujet de bien des savants ce que Fontenelle a dit de Varignon :

' Nouv annales de mathém., 1855, p. 57.

« Son caractère était aussi simple que sa supériorité d'esprit pouvait le demander. J'ai déjà donné cette même louange à tant de personnes de cette Académie, qu'on peut croire que le mérite en appartient plutôt à nos sciences qu'à nos savants. »

ORIGIXALITÉS DE CARACTÈRE

Cuvier nous a fait connaître quelques-unes des bizarreries de caractère de Werner, le célèbre géologue saxon.

(( Sa vie se passait tout entière ou dans les régions élevées de la contemplation ou dans les douceurs d'un entretien savant et amical; étranger à tout ce qui arrivait au loin, sans lire même les journaux littéraires, sans s'informer seulement si l'envie s'y occupait de lui. Elle aurait pu se prolonger encore longtemps; car, de toutes ces méthodes qu'il avait étudiées, celle de soigner sa santé n'était pas une de celles qui l'occupaient le moins. Mais de toutes ces précautions la plus sûre était, sans contredit, ce calme d'une àme douce qui ne veut pas même apprendre ce qui pourrait exciter en elle des sentiments haineux*. »

Semblables singularités se retrouvent dans les rangs de l'Institut. Tenon avait fait faire à l'anatomie de grands progrès. Une question l'avait plus particulièrement captivé, celle de la structure et de la formation des dents.

« Ses découvertes avaient si bien charmé sa retraite , qu'il ne lisait même pas de journaux et ne s'informait en aucune façon de ce qui se passait sur le théâtre des révolutions. Il l'ignorait si bien, que, lorsqu'il reçut du ministre Bézenech l'avis de sa nomination à l'Institut national, il se figura que c'était encore là quelqu'une de ces assemblées politiques auxquelles il se trouvait heureux d'être devenu étranger, et qu'il hésita longtemps pour se décider à venir prendre une information plus exacte. Enfin, se retrouvant au Louvre avec

' Cuvier, II, p. 232.

ses vieux collègues de l'Académie et dans son ancienne salle, il vit très bien qu'il était arrivé quelque changement dans les affaires, et il se décida à rester. Il s'aperçut promptement aussi qu'il était arrivé quelque changement dans les idées, et que l'on ne regardait plus l'anatomie comme une science faite. »

Les instances de ses confrères ne purent le décider à faire paraître son travail avant le temps qu'il s'était fixé. « Il aurait été pour la première fois infidèle à cette minutieuse exactitude qui faisait sa seconde nature; et comme, depuis quatre-vingts ans, il réussissait à tout par la persévérance, il oubliait que l'homme peut tout, excepté d'épuiser la connaissance de la nature, même sur la plus limitée de ses productions. Son ouvrage est donc resté manuscrit, au grand regret de ses confrères; mais ils n'osèrent insister. M. Tenon leur imposait : son visage austère, sa haute stature que l'âge n'avait point courbée, son costume antique, sa démarche grave, en faisaient en quelque sorte, vis-à-vis de nous, le représentant de la génération précédente. Il nous disait quelquefois comme Nestor :

(( — Écoutez-moi, car j'ai vécu avec des hommes qui valaient mieux que vous. »

« Mais nous étions si disposés à l'entendre, que cet exorde habituel ne nous refroidissait pas. »

On accordait à un homme de son mérite d'être fort original. « Il surprenait ses malades par les questions et les conseils les plus imprévus, regardant les gencives ou les ongles à tel qui le consultait sur sa poitrine; ordonnant un purgatif pour une douleur de genou, et produisant souvent ainsi des soulagements presque miraculeux.

« Une dame de ma connaissance, dit encore Cuvier, lui demandait un jour un remède pour un mal de joue; il commença par s'informer si son mari n'avait pas la goutte , et il régla le traitement en conséquence.

« Son hygiène semblait particulièrement minutieuse, toujours pour les mêmes raisons : comme il avait calculé l'action

de tout, tout lui paraissait pouvoir devenir remède ou poison, selon les circonstances, et son propre régime l'emportait encore en rigueur et en singularité sur celui qu'il prescrivait à ses malades. Il ne prenait rien ni ne faisait rien sans un motif déterminé, et il voyait de l'inconvénient ou de l'avantage à une multitude de choses que le commun des hommes croit indifférentes. Ses travaux sur les hôpitaux le confirmèrent dans cette habitude de tout mesurer, de tout peser, de tout apprécier avec rigueur. Il savait par pouces et par lignes ce qu'il faut d'air à un homme pour respirer; ce qu'il lui faut d'espace pour être couché, pour être enterré. Il avait parcouru , la toise à la main , les hôpitaux d'Amsterdam, de Londres, de Plymouth; et nous ne l'avons jamais vu assister aux obsèques d'un de nos confrères qu'il n'ait mesuré la fosse, pour juger si elle était conforme aux règlements ' . »

Fontenelle a dit de Dodart, l'un de ses confrères à l'x^cadémie des sciences, qui, en observant rigoureusement les jeûnes prescrits par l'Église, faisait des expériences exactes sur les changements que son abstinence produisait en lui, qu'il était le premier qui eût pris le même chemin pour arriver au ciel et à l'Académie.

Ce vieux médecin du roi « se pesa, en effet, le premier jour du carême; il fit ensuite le carême comme il a été fait par l'Église jusqu'au xii" siècle, il ne buvait et ne mangeait que sur les six ou sept heures du soir... Le jour de Pâques, il trouva qu'en quarante -six jours d'une vie austère il avait perdu huit livres cinq onces. Au bout de quatre jours, après avoir repris la vie ordinaire, il avait regagné quatre livres; ce qui marque, ajoute Fontenelle, qu'on répare facilement ce que le jeûne a dissipé. »

Autre bizarrerie de caractère :

Longtemps le géomètre Lagrange avait souhaité vivre à Paris au milieu de savants qui parleraient sa langue et

^ Cuvier, II, pp. 102 et 109.

partageraient ses goûts. Une fois dans cette ville, ses idées furent tout autres.

« La satisfaction dont il jouissait se répandait peu au dehors : toujours affable et bon quand on l'interrogeait, il se pressait peu de parler, paraissait distrait et mélancolique. Souvent dans une réunion qui devait être selon son goût, au milieu de ces savants qu'il était venu chercher de si loin, parmi les hommes les plus distingués de tous pays qui se rassemblaient toutes les semaines chez l'illustre Lavoisier, je l'ai vu rêveur, rapporte Delambre, debout contre une fenêtre où rien pourtant n'attirait ses regards; il y restait étranger à ce qui se disait autour de lui, il avouait lui-même que son enthousiasme était éteint. »

Mais comme Lagrange ne pouvait se dispenser de penser, s'il avait perdu le goût des recherches mathématiques, il méditait sur tant de sciences nouvelles qui se fondaient à cette époque.

SAVANTS BUVEURS d'eAU

Sans aller jusqu'au jeûne pratiqué avec la même rigueur que Dodart, bon nombre de géomètres ont gardé une louable abstinence. Newton ne buvait que de l'eau, et son exemple a fait école.

« La santé de M. Chastes (Michel) était excellente, dit J. Bertrand dans son Éloge; depuis son enfance cependant il ne buvait que de l'eau. Son père, en le soumettant selon la règle à l'inspection médicale de l'École polytechnique, voulut profiter de l'occasion.

« — Ce garçon-là, dit-il au célèbre docteur Chaussier, a une bonne constitution ; veuillez lui dire qu'en refusant de boire du vin il s'expose à l'affaiblir et à la ruiner.

(( — Pourquoi? répondit Chaussier, est-ce qu'un cheval boit du vin? »

« Souvent, depuis, on a pressé Chasles de changer de régime. Un géomètre illustre a trouvé plaisant de dire :

« — Si M. Chasles buvait du vin, il ferait peut-être du calcul intégral ! »

c( Fidèle à la géométrie, Chasles a continué, en buvant de l'eau, à suivre dans la science la voie qui lui plaisait, et, quand elle Fa conduit au calcul intégral, il y a rencontré, comme sur toutes les routes de la science, des vues ingénieuses et profondes. »

Le comte de Lacépède avait renoncé aux habitudes faciles de la vie du monde, pour adopter un régime plus favorable à l'étude.

(( Depuis Tàge de dix-sept ans, il n'avait pas bu de vin; un seul repas, et assez léger, lui suffisait. Sa mise n'était pas moins simple que sa nourriture. Hors ce que la représentation de ses places exigeait, il ne faisait aucune dépense. Il ne possédait qu'un habit à la fois, et on le taillait dans la même pièce de drap tant qu'elle durait. Il mettait cet habit en se levant, et ne faisait jamais deux toilettes. Dans sa dernière maladie même, il n'a pas eu d'autre vêtement. »

Cet homme, qui à tant de titres pouvait prétendre faire quelque figure dans le monde, « y entra bien résolu à ne marquer sa naissance que par une politesse exquise. Chacun peut se souvenir, dit Cuvier dans son Éloge, que c'est une résolution à laquelle il nVi jamais manqué; quelques-uns ont pu trouver même qu'il mettait à la remplir une sorte de superstition. Et il est très vrai qu'il ne passait pas volontairement le premier à une porte, qu'il rendait toujours le dernier salut, et qu'il n'y avait point d'auteur, si vain qu'il fût, qui, lui présentant un ouvrage, ne s'étonnât lui-même des éloges qu'il en recevait. Mais ce qui n'est pas moins vrai, c'est que ces démonstrations n'avaient rien de calculé ni de factice, et qu'elles prenaient leur source dans un sentiment profond de bienveillance et de bonne opinion des autres. Aussi tout le monde rendait-il à M. de Lacépède la justice de reconnaître qu'il était encore plus obligeant que poli, et qu'il rendait plus de services, qu'il répandait plus de bienfaits, qu'il ne donnait d'éloges'. »

1 Cuvier, II , pp. 407 et 373.

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