DÉSINTÉRESSEMENT ET CHARITÉ
Le discours prononcé par Arago sur la tombe de Dulong nous révèle un côté moins connu de la vie et du caractère de cet éminent physicien. Il avait dû abandonner l'École polytechnique et l'étude des sciences pour se livrer à la pratique de la médecine.
« Il commença même à l'exercer dans l'un des quartiers les plus pauvres du douzième arrondissement. La clientèle augmentait à vue d'œil, mais la fortune diminuait avec la même rapidité, car Dulong ne vit jamais un malheureux sans le secourir. Il s'était cru obligé d'avoir un compte ouvert chez le pharmacien au profit des malades qui, sans cela, n'auraient pas pu faire usage de ses prescriptions. Les sciences parurent une carrière moins ruineuse, et Dulong quitta la médecine pour les cultiver. »
Il est, en effet, donné aux savants médecins d'exercer la charité en cultivant leur art.
Halle fut, avec Croisart, un des plus célèbres praticiens du commencement de ce siècle.
« Sa pratique était extrêmement étendue, mais une pratique singulière : l'aisance dont sa famille jouissait depuis longtemps lui permettait de rechercher de préférence les malades pauvres, et c'est ce qu'il faisait soigneusement; il les secourait de ses dons autant que de ses conseils, et dans son ingénieuse charité il savait laisser ignorer ses bienfaits à ceux dont la délicatesse ne les aurait pas acceptés. Plus d'un homme dans le malaise trouvait, après la guérison, ses dépenses payées chez tous ses fournisseurs, et n'apprenait qu'à force d'instances que son médecin avait pourvu à tout. Sa charité trouva une grande récompense, et celle qui pouvait lui convenir le mieux : la faculté de l'exercer encore à l'époque où elle devint le plus nécessaire. Son père et son grand-père avaient reçu le cordon de Saint-Michel; l'anoblissement qui précédait toujours l'admission dans l'ordre
était pour lui un arrêt d'exil lorsque la Convention ordonna aux nobles de quitter Paris. Mais, comme médecin des pauvres , il fut excepté de cette règle , et ce fut alors un autre genre de malheur qu'il eut à secourir. Avertir des dangers qui menaçaient chacun, donner, lorsque cela était possible, des moyens d'y échapper, devinrent à ses yeux des devoirs non moins sacrés que ceux de sa profession.
« Il avait surtout, dans un degré éminent, le mérite de se faire aimer de ses malades. La plupart n'étaient pas de la classe envers qui il aurait pu exercer sa charité, mais la bonté sait prendre toutes les formes ; ceux qu'il soignait devenaient en quelque sorte ses enfants : c'était un ami, un parent, qu'ils voyaient en lui, bien plus qu'un médecin. Il ne recevait rien des ecclésiastiques, parce que, s'ils n'avaient que le nécessaire, ils ne devaient pas le réduire, et que, s'ils avaient du superflu, il appartenait aux pauvres. Des raisons semblables ne lui manquaient jamais : il fallait presque être privilégié pour lui faire accepter des rétributions. Mais il y avait un autre privilège, et le premier de tous, à ses yeux : c'était celui des personnes qui ne pouvaient pas le rétribuer; elles passaient avant toutes les autres ' . »
Halle pouvait dire, comme Boerhaave : « Mes meilleurs malades sont les pauvres, parce que Dieu s'est chargé de me payer pour eux. »
Un médecin distingué, membre de l'ancienne Académie des sciences, a fait cet aveu :
« J'ai désiré la célébrité dans ma première jeunesse ; mais j'en ai été bientôt désabusé, et je ne suis plus sensible qu'à la gloire d'être utile aux hommes. »
Cette maxime, digne de l'Ecclésiaste, est devenue la règle de conduite des hommes de bien dont nous sommes heureux d'évoquer le souvenir.
Souvent il arrive qu'une âme compatissante et même
1 Cuvier, III, pp. 11 et 17.
tendre à la souffrance se cache sous des dehors sévères ou indifférents.
Gondorcet dit de l'un de ses confrères de l'Académie des sciences, dont on avait pu connaître le caractère aigri :
(( Peut-être y a-t-il, dans cette assemblée même, plusieurs personnes qui, n'ayant connu M. Guettard que par quelques réponses brusques ou même dures, par quelques traits d'humeur, seront étonnées d'apprendre que cet homme en apparence si sévère, si difficile, forcé, par sa position, à vivre isolé, avait adopté la famille très nombreuse d'une femme qui le servait, en faisait élever tous les enfants, et veillait lui-même sur les plus petits détails de leur éducation; qu'il ne pouvait voir un malheureux, non seulement sans le soulager, mais sans pleurer avec lui; qu'il étendait sa sensibilité jusque sur les animaux, et qu'il avait expressément défendu qu'on en tuât aucun pour lui ou chez lui^ »
Un acte de désintéressement,- emprunté à la vie de la Caille, est trop rare pour ne point être rapporté ici. Il avait reçu du ministère une somme de dix mille livres pour son expédition au Gap. N'en ayant dépensé que neuf mille cent quarante -cinq, il rapporta le reste au trésor et fut fort surpris que les employés ne consentirent point à recevoir Texcédent, pour lequel aucune colonne n'avait été prévue.
LES SAVANTS DANS l'iNTIMITÉ DE l'ÉCOLE
G'est surtout dans l'intimité des travaux du laboratoire que bien des élèves ont appris à connaître leurs maîtres. En même temps qu'ils recueillaient les leçons de leur longue expérience, ils s'attachaient à l'homme qui veillait sur leurs débuts avec une sollicitude paternelle. Le savant se sentait revivre au milieu des ardentes sympathies de cette studieuse jeunesse.
(( A mesure qu'il découvrait ces terres inconnues de la
* Gondorcet, Éloges, III, p, 238.
science, J.-B. Dumas, l'ardent pionnier, formait la génération de ceux qui devaient poursuivre ses conquêtes. Et quels noms! Malaguti, Péligot, Melsens, Piria, Favre, Gahours, Henri Sainte-Claire Deville, Victor Regnault, Wùrtz, notre Pasteur et tant d'autres.
« C'est dans son laboratoire privé de la rue Cuvier, laboratoire entretenu depuis plus de quinze années de ses propres deniers, qu'il a élevé ces hommes, la gloire de la science et de leur pays. C'est par eux qu'il a partout répandu les idées et l'amour de la patrie française. C'est ce sanctuaire du travail qui devint le premier modèle des laboratoires des hautes études'. »
Ces élèves perpétuaient les traditions de la savante école.
Wûrtz enseignait la chimie à l'École de médecine.
« C'est là qu'il fallait le voir, maître de son sujet, sûr de son auditoire, marchant à grands pas de la table où se trouvaient préparées les expériences au tableau noir; trouvant, chemin faisant, des mots d'une éloquence familière et vivante, parlant avec enthousiasme des combinaisons chimiques comme s'il s'était agi du salut des Etats, étonnant quelquefois ceux qui ne le connaissaient pas, et que cette exubérance, inaccoutumée dans un cours de sciences, troublait, mais qui revenaient, aux leçons suivantes, captivés et charmés; déroutant souvent ses préparateurs par l'imprévu de son exposition et de ses gestes, quoique ses leçons fussent toujours préparées à l'avance , et cela de plus en plus à mesure que sa carrière de professeur avançait.
« Dès qu'il arrivait au laboratoire, c'était à qui lui parlerait de ses recherches, le consulterait sur tel point embarrassant de pratique ou de théorie. Les réponses ne se faisaient pas attendre, et, tout en poursuivant ses propres expériences, le maître donnait son avis à chacun.
« Parfois pourtant le maître arrivait préoccupé. Pas de réponse aux salutations qu'on lui adressait. Pas de réponse
1 Gautier, 1889,
aux questions. On le voyait se parler à lui-même, en accompagnant cette conversation intérieure de gestes, comme il avait d'ailleurs l'habitude de faire en marchant dans la rue. Les élèves continuaient chacun leur travail; après quelque temps, lui semblait sortir comme d'un songe, répondait à la question qu'on avait presque oubliée, et se retrouvait, comme d'habitude, à la disposition de tous^ »
Aussi quel affectueux et reconnaissant souvenir des élèves, dignes d'ailleurs de leurs maîtres, ont conservé de l'accueil qu'ils trouvaient auprès d'eux!
« J'étais arrivé à Paris avec un bagage scientifique bien mince, dit de Quatrefages; et par suite de circonstances que j'aime à oublier, Milne- Edwards avait de moi une fort triste opinion. Ma première campagne aux îles Chausey suffit pour faire tomber ces préventions. Le maître vint dans ma mansarde feuilleter les cartons de l'élève, vérifier l'exactitude de ses observations. Dès ce jour sa bienveillance me fut acquise, et il m'en donna une bien grande preuve. Il veillait fort tard dans son cabinet de travail situé au rez-de-chaussée; il m'engagea à venir l'y trouver. Que de fois j'ai frappé à la vitre de son cabinet, quand je rentrais le soir de ma promenade quotidienne ! Comme il quittait sa table et m'ouvrait la porte de la rue, ayant l'air d'être aussi content de me recevoir que je me sentais honoré d'être reçu ! Et que de choses j'ai apprises dans ces causeries où le savant, déjà illustre, semblait s'oublier avec autant de plaisir que si j'eusse été son égalai »
1 FriedeL
^ De Quatrefages, Disc, tombe H. Milne- Edwards, août 1885.
« Sainte Église de Dieu, tous les grands hommes t'appartiennent. »