METTRE SA VIE D ACCORD AVEC SES CONVICTIONS
Un savant n'est point regardé comme complet s'il n'est à la fois instruit et lettré. Aussi les maîtres de la science se sont-ils efforcés d'exceller par les connaissances scientifiques et par le don de les exposer. Savants et lettrés, ils n'ont même rien négligé pour devenir éloquents; tous n'y ont pas réussi. Thénard voulait le succès dans l'enseignement.
(( Ne prisant pas assez, dit Flourens, tout ce que valait sa nature un peu lourde , mais excellente , il se laissa prendre de l'envie de se transformer : ce fut probablement la seule expérience qu'il manqua. Vainement demanda-t-il à la société des modèles, à ses amis des conseils, à nos grands acteurs. Mole et Talma, des leçons, tout cela resta sans eff"et; le campagnard ne se laissa pas effacer, et bien lui en prit, car un cachet original, un peu rustre, mais tout fran-
çais, a fait de M. Thénard un type que la nation entière a connu, qu'elle a aimé, et dont elle s'honore ^ »
Il ne suffit pas davantage à un savant de n'être pas athée, il doit être chrétien pratiquant; car à la foi religieuse il doit joindre, pour être conséquent avec lui-même, l'accomplissement de ses devoirs religieux. Lui serait-il permis de manquer de logique sur ce seul point, assez important, il faut l'avouer, pour s'imposer aux réflexions de tous? son savoir, si étendu qu'il puisse être, ne saurait le dispenser d'aucun des devoirs de Thomme.
(( Il en est cependant, dit Bossuet, qui, enflés de leur vaine philosophie, parce qu'ils seront ou physiciens, ou géomètres, ou astronomes, croiront exceller en tout et soumettront à leur jugement les oracles que Dieu envoie au monde pour le redresser : la simplicité de l'Écriture causera un dégoût extrême à leur esprit préoccupé; et autant qu'ils sembleront s'approcher de Dieu par l'intelligence, autant s'en éloigneront- ils par leur orgueil. Voilà ce que fait dans l'homme la philosophie, quand elle n'est pas soumise à la sagesse de Dieu : elle n'engendre que des superbes et des incrédules. »
Ce vin de la science porte facilement à la tête. Presque tous les siècles ont connu quelques cas de ce genre d'ivresse, car l'humanité y échappe difficilement; mais la religion doit servir d'antidote à ce subtil poison. Écoutons le jugement porté par un incrédule sur le chef de l'école positiviste.
a M. Comte, disait Renan, croit que l'humanité se nourrit exclusivement de science, que dis-je? de petits bouts de phrase, comme les théorèmes de géométrie, de formules arides 1 »
Avec cette seule nourriture, l'intelligence se dessèche, l'homme périt et la société languit. Celui-là seulement qui a allumé le flambeau de notre raison peut lui donner, avec la vérité intégrale, l'aliment qui lui est nécessaire. La sagesse
1 Flourens, III, p. 217.
antique ne faisait point difficulté de reconnaître que ce dépôt des éternelles vérités ne lui avait point été confié. Aussi recommandait- elle à ses disciples d'achever de s'instruire auprès des prêtres, éclairés de Dieu.
DIEU NE NOUS LAISSE POINT SANS TEiMOIGNAGES
N'est-ce point le conseil que la science moderne a pu entendre, elle aussi, à ses heures? Voix aimée d'une mère heureuse des succès de son enfant, mais inquiète de voir son esprit uniquement préoccupé de stériles connaissances.
« Je prie Dieu, écrivait la mère de Fresnel à son fils, de faire à mon fils la grâce d'employer les grands talents qu'il a reçus pour son utilité et pour le bien général. »
« Votre fils, disait quelqu'un au père de Lagrange, marche rapidement vers la célébrité. »
Et cet homme aux mœurs simples de répliquer :
(( Voilà mon fils grand devant les hommes, puisse-t-il être aussi grand devant Dieu! »
Voix écoutées des prêtres qui furent les maîtres des Monge, des Laplace, des Legendre, des Flourens, des Elie de Beaumont. Leur dévouement intelligent devait laisser dans ces jeunes âmes d'ineffaçables souvenirs. Un mot suffit parfois pour éclairer toute une vie. Le P. Gratry n'oublia jamais la parole qu'un prêtre lui glissa à foreille, en étude, tandis qu'il faisait sa seconde.
(( Mon enfant, lui dit-il, quand vous aurez quelque difficulté dans votre travail , élevez votre esprit à Dieu et priez-le de vous aider, et Dieu vous aidera. »
Legendre (1752-1833) termina de bonne heure ses études au collège Mazarin, où fabbé Marie, chargé du cours de mathématiques, le distingua et le prit en affection.
(( C'est à cet excellent maître, ajoute Max Marie dans son Histoire des mathématiques \ que Legendre dut l'aplanissement des premières difficultés de l'entrée dans la vie. »
^ Hist. des mathém., X, p. 110.
Flourens dit à propos de Blainville ces paroles, qui font l'éloge de ses maîtres :
« De Blainville rejoignit son frère aîné à l'École militaire de Beaumont-en-Auge. La direction de cette école était confiée à des moines bénédictins de Saint- Maur. Un mot suffira à son éloge : elle a eu l'honneur de compter Laplace parmi ses élèves. »
Le père d'Élie de Beaumoyit confia l'éducation de ses deux fils à un religieux, dom Raphaël de Hérino. « Ce maître habile déposa dans leur esprit les premières semences du savoir et du goût de l'étude, » et dans leur cœur le germe des plus solides vertus.
(( Charmé de leur zèle, fier de leurs progrès, dit M. J. Bertrand, se promettant tout de ces heureuses prémices, l'habile précepteur conduisit les deux frères à Paris, et, au concours général de 1817, Eugène remportait le prix d'honneur de philosophie, et Léonce -Elle le premier prix de mathématiques spéciales et celui de physique. La môme année, il entrait le second à l'École polytechnique, dont il devait sortir, deux ans après , avec le premier rang et le titre d'élève ingénieur des mines. »
Ce digne prêtre devait avoir devant Dieu un succès et un mérite plus grands encore, car Élie de Beaumont demeura toute sa vie fidèle aux enseignements de son enfance.
« Les pratiques commandées, comme le constate encore son Éloge académique, étaient accomplies avec l'assiduité tranquille qu'il apportait à tous ses devoirs; mais, responsable pour lui seul, il ne voulait connaître la foi ni scruter la conscience de personne : sa tolérance était sans limites ^ »
Voix du bon exemple. La patience et la résignation d'un saint prêtre, qui entend sans se troubler Dupuytren lui annoncer qu'il ne doit plus compter sur la vie, touchent le grand médecin plus que toutes les paroles. Le bon curé guérit, et c'est lui qui entendra la dernière confession du célèbre praticien.
* J. Bertrand, Éloges académiques, pp. 79 et 102.
Voix de Dieu, qui se fait entendre au milieu de l'étude et persuade au savant de faire de ses travaux et de toute sa vie un hymne au Créateur; car Dieu ne se laisse point sans témoignage.
(( Quiconque, a dit Fontenelle, a le loisir de penser ne voit rien de mieux à faire que d'être vertueux. »
Ces grands exemples de vertu n'auront pas manqué à notre siècle, pas plus qu'aux âges précédents. Peut-être cependant les auteurs des Éloges ont-ils été de nos jours moins exacts à recueillir ces détails biographiques, indispensables pourtant pour achever les portraits qu'ils traçaient.