EXEMPLES DONNÉS A NOTRE SIÈCLE
Après avoir traversé les régions stériles et désolées du doute, le grand Ampère revint à la religion de sa jeunesse. Les convictions qui avaient éclairé sa route, il voulut en faire pareillement le flambeau destiné à faciliter le retour de bien des prodigues. Sa démonstration de la divinité du christianisme comprenait trois séries de témoignages : paroles des prophètes qui ont annoncé le Messie; aveux des incrédules, ses ennemis; voix des chrétiens, ses disciples. Ampère
fit mieux encore : il vécut, il mourut en chrétien. Ozanam nous a conservé quelques souvenirs pieux des dernières années de ce grand génie. A la première visite qu'il lui fit, Ampère lui dit :
(( Vous faites maigre, moi aussi; ma sœur, ma fille et mon fils dînant avec moi, ce sera une société agréable, qu'en pensez-vous? »
Un jour qu'il était agité par quelques doutes sur la foi, au milieu de ses études, Ozanam entre tout troublé dans une église. 11 y voit Ampère, prosterné dans un coin de l'église, récitant humblement son chapelet. A la vue d'un tel chrétien, tous ses doutes s'évanouissent.
Une autre fois, s'élevant avec ce pieux jeune homme de la contemplation de la nature à celle de son auteur. Ampère, mettant sa large tête entre ses deux mains, s'écria tout transporté :
« Que Dieu est grand ! Ozanam , que Dieu est grand ! »
Parole plus éloquente peut-être, dans la bouche d'Ampère, que sur les lèvres de Massillon.
Il faut avouer que cette fidélité aux plus intimes croyances est devenue trop rare, et que le courage nécessaire pour louer en public un savant resté chrétien semblerait de nos jours presque héroïque.
On raconte qu'au moment de se séparer de Liebig, son élève, qui retournait en Allemagne, Gay-Lussac lui dit:
« Avant tout, il faut être brave homme. »
N'est-ce point demander trop peu? Heureusement bien des savants se sont montrés accessibles à une plus noble ambition. Priestley et Faraday ont prêché l'Évangile mutilé de leur secte protestante avec un zèle digne d'une meilleure cause. Scheele était pareillement un homme non seulement honnête, mais pieux. Lorsque le pasteur Ahlstrom, son ami, lui annonça l'arrivée prochaine de la mort, le malade saisit sa main en lui disant :
(( Dieu tout-puissant, je suis donc si près de ma délivrance! Seigneur, me voici. Grâces, grâces à toi qui as toujours étendu la main sur moi, à toi qui m'as conduit jusqu'à la
tombe d'une façon si merveilleuse ! Combien souvent mon cœur a-t-il oublié son devoir, son salut ! Et pourtant, toi, le Saint des saints, tu n'as point repoussé ton serviteur ! Accepte les louanges que ma langue mourante bégaye ; je suis beaucoup trop indigne [de la grâce et de la miséricorde que tu m'as toujours témoignée'. »
Revenons aux savants français , et rappelons quelques-uns des exemples de vie chrétienne et charitable que plusieurs, et non des moindres, nous ont laissés. Il importe d'autant plus de les recueillir, quej leurs confrères se sont montrés plus discrets sur ce chapitre dans leurs éloges publics.
Citons les paroles de M. Gautier, de l'Institut, sur la tombe de A. Cahours, de la même Académie des sciences :
(( Il restait à Cahours, au milieu des plus douloureuses épreuves, un refuge, refuge qui n'est point fait pour tous, refuge ouvert à tous cependant, celui de ses sentiments religieux. Ils dataient de son enfance et l'avaient suivi au cours de la vie. De ses convictions intimes, aussi bien que de sa tolérante modération, il s'était formé autour de lui une atmosphère de paix et de repos que n'auraient, sous aucun prétexte, troublée les sentiments contraires de quelques-uns de ses meilleurs amis.
(( Savant consciencieux et perspicace, travailleur désintéressé, chef de laboratoire aimable et paternel, généreux d'idées, passionné pour ses élèves, caractère loyal et droit, facile et simple de relations, esprit religieux et sentimental, tel fut celui que nous venons de perdre'. »
On devine, sous ces rares paroles, quelle dignité et quelle consolation cette trop courte vie a dû emprunter à ces convictions religieuses.
M. Berthelot n'est guère plus explicite quand il nous révèle les dispositions intimes du célèbre botaniste Decaisne.
« La vie de Decaisne était régulière et modeste, non sans une nuance d'austérité. S'il était dur pour lui-même, si son
' Clève, Revue scientifique, 1886, I, 773. - Gautier, Éloge de Cahours, 1891.
premier abord avait parfois quelque raideur et je ne sais quelle nuance de méfiance, il savait être bon et indulgent pour les autres, surtout pour les jeunes gens et les hommes de bonne volonté.
« Sincère et sans grande malice, mais d'une extrême droiture , il avait l'amour passionné de la vérité , l'horreur du charlatanisme. Il faisait beaucoup de bien autour de lui, mais en secret, il visitait en personne les indigents de son quartier. Plus d'un botaniste de son temps lui dut une aide efficace. Après avoir épuisé les faibles ressources dont il disposait pour venir au secours des savants dans la détresse, il savait recourir à l'occasion à des amis plus riches ^ »
Tout le monde aura nommé le sentiment auquel Decaisne obéissait quand il visitait les pauvres de son quartier. Charité et religion sont sœurs et filles du Ciel. Mais il y a des mots que certains savants affectent de méconnaître. Ces grandes choses, ils ne les ont point retrouvées, semble-t-il, au fond de leurs creusets.