‹ Nos savants d'après leurs éloges académiquesChapitre 78 sur 88 · VIE CHRÉTIENNE DE PASTEUR · texte numérisé non relu

VIE CHRÉTIENNE DE PASTEUR

Pasteur n'a connu ni cette ignorance ni cette lâcheté de certains savants trop inconséquents. Sans la chercher, il a trouvé dans l'étude des infiniment petits une nouvelle démonstration de la nécessité d'un Dieu créateur. Tandis que cette preuve ruinait bien des objections déjà triomphantes, elle affermissait sa foi, qui n'a jamais connu le doute.

« Quand on a bien étudié, disait Pasteur, on revient à la foi du paysan breton; si j'avais étudié plus encore, j'aurais eu la foi de la paysanne bretonne. »

Cette foi religieuse , cette inébranlable croyance à l'Infini , il Fa proclamée devant TAcadémie avec la simplicité qu'il mettait dans l'accomplissement de chacun de ses devoirs.

« Le doute est permis quand il y a lieu de douter, disait-il au sceptique Renan , chargé de le recevoir à l'Académie ; mais il doit cesser devant la certitude. » Et il ajoutait : « Rien ne prouve que l'Infini n'existe pas, il est au contraire certain qu'il existe! »

Nous pouvons dire ici ce que toute la France connaît et que les Éloges académiques ne proclameront pas : Pasteur était chrétien à la fois croyant et pratiquant. Ce savant, dont le nom brillera dans l'histoire du genre humain d'un incomparable éclat, a vécu en catholique attaché à tous ses devoirs. Pasteur, comme Ampère, disait son chapelet dans nos églises ; il y recevait les sacrements et prenait part aux solennités des processions. La religion est venue à son appel fortifier son âme pour le grand voyage , et il s'est endormi un crucifix entre les bras.

Cet exemple ne suffirait-il point pour convaincre que la religion n'empêche point de penser? Pasteur aurait été un athée, comme Renan, la religion catholique n'en serait pas moins vraie; mais de quel poids doit peser l'autorité d'un pareil nom pour confondre les incrédules !

UN MAITRE CHRÉTIEN DE l'ÉCOLE XORMALE

L'exemple donné par Pasteur n'est pas une exception. D'autres noms, moins illustres peut-être, mais encore du plus grand mérite, doivent être rapprochés du sien ; car ces hommes éminents étaient frères par le génie comme par la foi.

Sans sortir de la seule École normale, oii Pasteur eut une chaire et fonda un laboratoire, nous trouvons parmi ses contemporains ou ses élèves Cauchy, Rriot, Bouquet, Puiseux, pour ne nommer aucun de leurs survivants. Arrêtons-nous à ce dernier nom; l'histoire de l'enseignement en ce siècle n'en a peut-être pas de plus respecté.

« Les élèves jugent leurs maîtres. Leur plus sévère critique aux leçons de Puiseux adressait un seul reproche : elles étaient

Pasteur dans son laboratoire.

trop parfaites. C'est un tort quelquefois, dit le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, lui-même le plus ancien professeur de l'École polytechnique. La perfection est

toujours un peu froide. C'est par là qu'on peut en médire. »

Mais voici qui corrige ce défaut. On ne se lasse jamais de rencontrer dans une même vie à la fois dévouement, abnégation et inaltérable modestie.

« Puiseux, dans la distribution du travail nécessaire, laissait chacun choisir avant lui : la tâche la plus lourde était son lot; on pouvait la doubler et la doubler encore, ni ses amis n'entendaient une plainte, ni ses collègues une réclamation, jusqu'au jour où, au grand étonnement de tous, Puiseux quitta successivement l'Observatoire et le Bureau des longitudes. « Le travail surpasse mes forces, » dit-il simplement. Son renoncement ne fit tort qu'à la fortune de sa famille. Il abandonnait les appointements, non les travaux d'astronomie ^ »

Puiseux était entré à l'Académie des sciences dans des conditions exceptionnellement honorables. Il répugnait à son caractère de faire ni demande ni démarche ; il acceptait les occupations, mais fuyait les honneurs. \u jour de son élection, son nom réunit l'unanimité des suffrages. « L'élection de Puiseux, dit le secrétaire de l'Académie, était due à son mérite; l'unanimité, à son caractère. »

Ses élèves n'ont pas attendu ces jours de gloire pour rendre justice au mérite de leur professeur. Voici ce que l'un d'eux a écrit de Y. Puiseux :

« Les jeunes gens ont un heureux don : ils savent rire des maîtres qu'ils respectent le plus. Comme leurs joyeuses plaisanteries rajeuniraient ceux qui en sont l'objet, s'ils pouvaient les entendre! La plaisanterie s'arrêtait toujours devant Puiseux; il y avait en lui je ne sais quoi de sérieux, de triste peut-être, qui refroidissait toute gaieté intempérante.

« L'aspect physique était étrange : une broussaille de cheveux roux, ébouriffés, autour d'un grand front penseur; des yeux bleus extraordinairement vifs et brillants ; un visage rouge, entièrement rasé, avec de grandes rides autour de la

^ J. Bertrand, Éloges, p. 283.

bouche; le nez allongé, le menton absent; Tallure un peu voûtée, un certain embarras de sa personne, une modestie intimidante; une voix un peu flûtée, d'un éclat adouci. Il imposait le respect à tous; quelqu'un lui a-t-il jamais parlé qu'avec déférence? a-t-on jamais osé penser autrement à lui?

« Ceux qui l'ont connu dans l'intimité savent quelle était la bonté de son cœur; mais la pensée de l'aborder familièrement, de s'ouvrir à lui, ne venait pas.

« Sa patience et sa politesse étaient admirables, dit encore M. Tannery, qui a fait de son vénéré maître un portrait vivant. En ce temps-là, il arrivait quelquefois aux élèves de répondre des énormités quand on les interrogeait sur ce qu'ils savaient mal. Puiseux se contentait de dire alors d'un ton très doux : « Je ne sais si j'ai bien entendu ou si je me suis « trompé , mais il me semble que ce que vous avez dit n'est « pas tout à fait exact. »

(( La perfection de l'ordre, l'extrême lucidité dans l'ensemble et dans les détails, l'élégance et le fini des démonstrations, la sûreté au milieu des calculs les plus longs et les plus pénibles, frappaient ceux même qui ne venaient à son cours de la Sorbonne que pour accroître leurs connaissances générales : toujours une entière possession de lui-même, une parole toujours précise et définitive.

« A l'École, sur des matières d'ailleurs difficiles, c'étaient les mêmes qualités. Ceux qui ont passé par ses mains n'ont eu aucun mérite à réussir à leurs examens, tant la préparation était parfaite, tant les devoirs étaient judicieusement donnés et corrigés en détail, tant il prenait soin de s'assurer que tout était bien compris , et de tous. On disait communément qu'il suffisait d'écouter pendant la moitié de ses conférences. Que les élèves de l'École sachent bien qu'ils ne retrouveront jamais un pareil maître.

(( Sa conscience était excessive. On racontait que, frappé par un deuil singulièrement cruel, il était venu à l'École à l'heure habituelle, malgré tout, remplir ce qu'il regardait comme son devoir, et qu'il se détournait pour cacher ses

larmes. Ceux qui ont vu couler les larmes de cet homme si maître de lui, si dur pour lui-même, en ont gardé un souvenir plein d'angoisse.

« Un jour il arriva en retard, tout courant. Ses élèves, très étonnés, l'attendaient depuis une demi-heure. « Je vous « demande bien pardon, leur dit-il humblement, je m'étais « oublié dans un développement en série'. »

Mais combien y en a-t-il, parmi ses collègues ou ses élèves, qui ont deviné le secret de celte constante fidélité au devoir !

« Victor Puiseux, dit l'un de ces derniers, était un homme de convictions sérieusement chrétiennes, fidèle aux devoirs que lui imposait la foi de son enfance développée par la maturité de sa raison. Dès son séjour à l'École normale, il avait eu l'occasion de professer ses croyances religieuses, de les tremper dans le feu de la contradiction et de les épancher dans de précieuses amitiés. C'était l'instant où les conférences célèbres du P. Lacordaire avaient leur retentissement partout, jusque dans le sanctuaire de l'étude. Les discussions religieuses y étaient fort vives. Puiseux y prenait une part active et mettait au service de ses convictions catholiques l'ascendant naturel que lui valaient son intelligence et l'aménité de son langage.

« Mais les premiers rôles allaient mal à sa modestie. Dans ces luttes courtoises, il aimait à s'effacer et à se faire le second de Pierre Olivaint, alors élève de la section des lettres, entré depuis dans la Compagnie de Jésus et tombé héroïquement en 1871 sous les balles de la Commune. Toujours Victor Puiseux a gardé un souvenir d'admiration émue pour ce cœur plein de générosité et de conviction, né pour le commandement par le dévouement, comme l'a dit un de ses biographes.

(( Leur association ne se bornait pas à ces discussions rarement fructueuses. Ensemble ils donnaient aux œuvres de charité une partie de leurs jours de congé. Ensemble ils fon-

* J. Tannery, les Mathématiques à l'École normale, Revue scientifique, 1895, I, p. 457.

dèrent une des conférences de Saint-Vincent- de -Paul de Paris, aujourd'hui encore (1884) jeune et vivante, composée en grande partie d'élèves des Écoles, et qui garde pieusement le souvenir de ses fondateurs.

« L'extrême modestie de V. Puiseux lui faisait éviter l'occasion de parler en public en dehors des sujets de mathématiques, bien que sa parole simple et persuasive, toujours mise au service de la vérité , lui assurât une réelle influence dans les discussions. Il faisait exception parfois cependant en faveur des œuvres de moralisation et de charité. Plusieurs personnes se souviennent de l'avoir entendu, devant les membres des cercles catholiques d'ouvriers, dévoiler les grandeurs de Dieu dans l'harmonieuse beauté des mouvements célestes*. »

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