‹ Nos savants d'après leurs éloges académiquesChapitre 8 sur 88 · JEUNES ÉMULES DE BUFFON · texte numérisé non relu

JEUNES ÉMULES DE BUFFON

Georges Olivier nous a fait connaître ses débuts dans les sciences naturelles. « Le goût de l'histoire naturelle, raconte-t-il dans ses mémoires, me vint chez un de mes parents qui avait une jolie bibliothèque et possédait entre autres un exemplaire complet de Bufîon. Tout mon plaisir d'enfant était d'en copier les figures, et de les enluminer d'après les descriptions. J'ose dire que cet exercice m'avait rendu les quadrupèdes et les oiseaux tellement familiers, que peu de naturalistes en ont eu des idées aussi nettes que je les avais dès l'ài^e de douze à treize ans. »

« Charles Bonnet, né à Genève en 1720 d'une famille riche et distinguée par les places qu'elle avait remplies, fut destiné à la jurisprudence et reçut l'éducation convenable pour s'y préparer. Une conception facile, une imagination heureuse, lui donnèrent de prompts succès dans les lettres et dans la physique. Mais l'étude du droit ne pouvait contenter son esprit. Un hasard lui révéla sa vocation. Il lut un jour, dans le Spectacle de la nature, l'histoire de l'industrie singulière de l'espèce d'insecte appelée formica-leo (fourmilion). Vivement frappé de faits aussi curieux que nouveaux pour lui, il ne se repose plus qu'il n'ait trouvé un fourmilion. En le cherchant, il trouve bien d'autres insectes qui ne l'attachent pas moins. Il parle à tout le monde de l'univers qui se dévoile à lui. On lui apprend l'existence de l'ouvrage de Réaumur ; il l'obtient à force d'importuner le bibliothécaire public, qui ne voulait pas d'abord le confier à un si jeune homme. Il le dévore en quelques jours. Il court partout pour chercher les êtres dont Réaumur lui enseignait l'histoire. Il en découvre encore une foule d'autres dont Réaumur n'avait point parlé, et le voilà à seize ans devenu naturaliste. Il le serait probablement resté toute sa vie sans les infirmités qui le contraignirent de donner une autre direction à son esprit. « Il entra en quelque sorte à pas de géant dans la carrière

de l'observation. A dix -huit ans, il communiquait déjà à Réaumur quelques faits intéressants. L'admirable patience qu'un si jeune homme avait révélée, toute la sagacité, toutes les précautions qu'il lui avait fallu n'étaient rien moins que merveilleuses ; elles annonçaient un esprit dont on pouvait tout attendre, et l'Académie des sciences de Paris ne crut trop pouvoir se hâter d'inscrire ce jeune observateur parmi ses correspondants ^ »

Cuvier, à qui nous venons d'emprunter ces détails, parle ailleurs des débuts d'un autre naturaliste, son ami et son contemporain. « Bosc n'avait que dix ans quand son père le mit au collège de Dijon (1769), en priant ses maîtres de l'appliquer de préférence aux mathématiques et à tout ce qui pouvait être utile à un futur officier, direction qui, suivie trop à la lettre, lui fit négliger les langues anciennes et la littérature sans le rendre un grand mathématicien. Sa mère était fille et sœur de deux officiers généraux d'artillerie distingués dans leur arme, et cette circonstance eno-a^'-eait sa famille à le desliner de bonne heure au service militaire.

Rarement le génie d'un enfant se conforme à ces vocations arrangées d'avance. A peine Bosc savait- il marcher, que l'observation des objets naturels était devenue son unique passion. Il rassemblait des pierres et prenait des insectes bien avant de savoir écrire, et il a dit lui-même qu'il ne se souvenait pas d'avoir eu d'autres jouets. Au collège, aucune idée d'avancement ni de fortune ne pouvait le détourner de ses premiers goûts. Les petites ambitions' de collège ne le touchèrent pas plus que ne firent dans la suite celles du monde. Il ne prenait même qu'une faible part aux jeux de ses camarades, et ne se montrait guère au milieu de leurs ébats que lorsqu'il y avait des faibles à protéger, car dès lors une justice inflexible faisait le fond de son caractère. Le reste de ses récréations se passait, dans sa chambre, à arranger ses plantes ou ses insectes et à lire, sans choix, toutes sortes de

' Cuvier, Eloges historiques, I, 266.

livres; et, chaque fois quil pouvait sortir, il se hâtait de courir à La campa g-ne.

Enfin ses maîtres imaginèrent de Tenvoyer au cours de botanique de Durande, qui avait alors à Dijon quelque célébrité, et

Le Jardin du roi sous Louis XIV.

il se crut éclairé d'un jour nouveau. L'étude méthodique de ces objets, que jusqu'alors il n'avait recueillis et observés que dans une sorte de confusion, s'empara de son esprit. Ce même écolier, pour qui le latin de Cicéron n'avait point eu d'attrait, se passionna pour celui de Linné. Il ne voulait plus en écrire d'autre, et son français même, nous devons l'avouer,

eut quelquefois avec son latin une trop grande ressemblance. » Bosc avait trouvé sa voie ; ses parents et les circonstances lui permirent de la suivre. Sa longue existence fut consacrée presque exclusivement à l'étude des sciences naturelles.

Un autre botaniste non moins distingué, André Thouin, n'eut pas à contrarier les desseins de ses parents pour suivre sa vocation. « Son père, qui s'était fait une réputation comme habile pépiniériste, fut nommé par Buffon, en 1745, jardinier en chef du Jardin du roi. C'est pendant qu'il exerçait cet emploi et dans le jardin même que naquit M. André Thouin, le 10 février 1747. Le modeste logement de sa famille était une annexe des serres, et il vit le jour, pour ainsi dire, au milieu des arbustes étrangers. On le berça à l'ombre des palmiers et des bananiers ; il y fit ses premiers pas , et il connut les plantes de la Chine et de l'Amérique bien avant celles de l'Europe. Dès ses premières années , ses petites mains s'exerçaient à les soigner, en même temps que sa mémoire se meublait de leurs noms scientifiques. Tout jeune encore, en portant ces plantes aux leçons publiques et en prêtant son attention à ce que le professeur en disait, il s'habitua à saisir leurs caractères distinctifs et les règles de leur distribution. Il devint donc un savant botaniste par une voie toute particulière. Ce fut de la pratique qu'il remonta à la théorie : son instruction commença par où elle finit d'ordinaire. Mais cette éducation, faite on quelque sorte en rétrogradant, n'en fut que plus prompte sans être moins solide; car, pour les avoir appris après coup, il n'en a pas moins très bien possédé les éléments des sciences, et même tout ce qui appartenait aux lettres et aux humanités.

« C'est du Jardin du roi, pendant le temps de la grande activité de M. Thouin, que sont sorties ces fleurs si belles ou si suaves qui ont donné au printemps des charmes nouveaux : les hortensias, les daluras, les verbena triphylla, les banisterias; et ces fleurs tardives, les chrysanthèmes, les dahlias, qui ont prêté à l'automne les couleurs du printemps ; et ces beaux arbres qui ombragent et varient nos promenades :

les robinias glutineux, les marronniers à fleurs rouges, les tilleuls argentés, et vingt autres espèces ^ »

Flourens, à la grande surprise de ses parents, déclara, jeune encore, ce qu'il entendait faire de sa vie.

Il naquit à Maureilhan, près de Béziers, le 13 avril 1794, dans le château de la Trésorière. Lorsqu'il eut atteint l'âge de neuf ans, ses parents se trouvèrent bien embarrassés pour lui faire commencer ses études.

A cette époque , les établissements d'enseignement secondaire n'avaient pas encore été réorganisés partout, et l'on hésitait à l'envoyer dans un collège éloigné. Pendant qu'on formait chaque jour de nouveaux projets, abandonnés le lendemain, le château de la Trésorière reçut la visite d'un ancien oratorien qui avait émigré, et qui, rentré en France, avait accepté un poste de desservant dans un hameau de l'arrondissement de Lodève, dans le département de l'Hérault. Cet oratorien avait été professeur de rhétorique avant la dispersion de son ordre. Il vit le jeune Flourens, le fit parler et fut séduit par la vivacité de son intelligence. Mis au courant des préoccupations de la famille, il proposa d'emmener l'enfant avec lui. Il se chargeait de l'instruire et assurait qu'il en ferait un bon rhétoricien. Ses parents comprirent qu'il fallait se résigner à cette séparation, et ils acceptèrent la proposition. Dès le lendemain, au point du jour, l'oratorien quittait la Trésorière sur sa mule, emmenant en croupe le jeune Flourens, et le conduisait ainsi à Payguerolles, où il allait exercer ses fonctions de curé. C'est dans ce village que Flourens fit toutes ses études.

Quand le vieil oratorien crut n'avoir plus rien à lui apprendre, il ramena son élève à Maureilhan dans le même équipage. Flourens avait alors seize ans.

Il fallait lui trouver une carrière. La famille tint conseil. Quelques parents songèrent à l'état militaire, — on était en 1810, — et naturellement le voyaient déjà général;

1 Guvier, II, 35G.

d'iiiilres , moins belliqueux , opinaient pour la diplomatie. Ambassadeur leur plaisait mieux que général. On ne parvenait pas à se mettre d'accord. Le principal intéressé dans cette affaire fut mandé et questionné. « Je veux être académicien, dit-il, et si je ne meurs pas à la peine, je serai run des Quarante. » On sait que Flourens devait atteindre plus tard le but qu'il se proposait ainsi à l'âge de seize ans. « Le chemin qu'on lui fit prendre n'était pas la ligne droite ; cependant, en dépit de l'axiome, qui soutiendrait qu'il ne fut pas le plus court ^? »

LES VAUCAXSON

James Watt, comme d'ailleurs notre Vaucanson, vint au monde pour faire une révolution dans la mécanique. Un ami de son père rencontra un jour le petit James étendu sur le parquet et traçant avec de la craie toutes sortes de lignes entre-croisées. « Pourquoi permettez-vous, s'écria-t-il, que cet enfant gaspille ainsi son temps ? P:]nvoyez-le donc à l'école publique. » M. Watt repartit : « Vous pourriez bien. Monsieur, avoir porté un jugement précipité. Avant de nous condamner, examinez attentivement ce qui occupe mon fils. » La réparation ne se fit pas attendre : l'enfant de six ans cherchait la solution d'un problème de géométrie.

On avait mis de bonne heure un certain nombre d'outils à la disposition du jeune écolier. Celui-ci s'en servait avec la plus grande adresse; il démontait et remontait les jouets d'enfant qui tombaient sous sa main , il en exécutait sans cesse de nouveaux. Plus tard il les appliqua à la construction d'une petite machine électrique dont les brillantes étincelles devinrent un vif sujet d'amusement et de surprise pour tous ses camarades.

Toutefois ses aptitudes singulières n'inspiraient pas également confiance à tous les membres de sa famille. « James,

^ Vulpian, Acad. des sciences, décembre 1886.

lui dit un jour Tune de ses tantes, je n'ai jamais vu un jeune homme plus paresseux que vous. Prenez donc un livre et occupez-vous utilement. Il s'est écoulé plus d'une heure sans que vous ayez articulé un seul mot. Savez-vous ce que vous avez fait pendant ce long intervalle? Vous avez ôté, remis et encore ôté le couvercle de la théière ; vous avez placé dans

James Watt (1736-1819).

le courant qui en sort tantôt une soucoupe, tantôt une cuiller d'argent ; vous vous êtes évertué à examiner, à réunir entre elles et à saisir les gouttelettes que la condensation de la vapeur formait à la surface de la porcelaine ou du métal poli. N'est-ce pas une honte que d'employer ainsi son temps ^? »

James Watt préludait ainsi à l'une de ses plus remarquables découvertes. Cette condensation de la vapeur deviendra entre ses mains un moyen d'augmenter puissamment la force des machines à vapeur. Les phénomènes les plus simples peuvent donner naissance aux plus belles découvertes, pourvu qu'on sache y penser toujours, comme faisaient Watt et Newton.

' Arago, Notices biographiques, I, 374.

Les places obtenues par Augustin Fresnel dans les compositions de collège n'auraient jamais fait deviner le rang qu'il devait un jour occuper parmi les savants de ce siècle,

« Quant à ses jeunes camarades, dit Arago, ils l'avaient au contraire jugé avec cette sagacité qui les trompe rarement. Ils l'appelaient l'homme de génie. A Tàge de neuf ans, cet enfant s'était livré à des recherches expérimentales, soit pour fixer les rapports de longueur et de calibre qui donnent la plus forte portée aux petites canonnières de sureau dont les enfants se servent dans leurs jeux, soit pour déterminer quels sont les bois verts ou secs qu'il convient d'employer dans la fabrication des arcs, sous le double rapport de l'élasticité et de la durée. Le physicien de neuf ans avait en effet exécuté ce petit travail avec tant de succès, que des hochets jusque-là inoffensifs étaient devenus des armes dangereuses, qu'il eut l'honneur de voir proscrire par une délibération expresse des parents assemblés de tous les combattants. •»

« Encore enfant, Charles Wurtz se livrait, dans la buanderie dont était pourvue la cure paternelle, — car son père était pasteur protestant à Wolfisheim, en Alsace, — à des expériences de physique et de chimie, répétition de celles qu'il voyait faire à ses professeurs du gymnase protestant. Ces expériences, la mère les tolérait de la part de son fils préféré ; le père les avait vues de mauvais œil, car elles coûtaient beaucoup de temps et d'argent. Il faisait même parfois démolir par son sacristain les petits fourneaux de briques que le futur chimiste s'était ingénié à construire.

ce Aussi, lorsque sa passion, grandissant de plus en plus, fut devenue consciente d'elle-même , Wurtz déclara qu'il voulait se vouer à la chimie. Le sacristain de l'église Saint- Pierre-le-Jeune , familier de la maison et ne voyant rien audessus de la charge pastorale, s'exclama :

« — Le père et moi, nous avions dit depuis longtemps que, de toute cette cuisine, il ne sortirait rien de bon. »

« Charles Wurtz fat admis à faire ses études de médecine à Strasbourg ^ »

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