APTITUDES MATHÉMATIQUES
Nous retrouvons la même puissance de réflexion et la même ardeur pour s'instruire dans l'immortel auteur des Principes.
« Sa mère, qui l'avait placé, à douze ans, dans la grande école de Grantham, l'en retira au bout de quelques années, afin qu'il s'accoutumât de bonne heure à prendre connaissance de ses affaires et à les gouverner lui-même, car Isaac Newton était chevalier baronnet et riche seigneur. Mais on le trouva si peu occupé de ce soin, si distrait par les livres, qu'il fut renvoyé au collège pour y suivre son goût en liberté.
« Pour apprendre les mathématiques , il n'étudia point Euclide , qui lui parut trop clair, trop simple , indigne de lui prendre du temps; il le savait presque avant de l'avoir lu, et un coup d'œil sur l'énoncé des théorèmes les lui démontrait. Il sauta tout d'un coup à des livres tels que la Géométrie de Descartes et les Optiques de Kepler. On lui pourrait appliquer ce que Lucain a dit du Nil, dont les anciens ne connaissaient point la source , « qu'il n'a pas été permis aux « hommes de voir le Nil faible et naissant. » Il y a des preuves que Newton avait fait à vingt-quatre ans ses grandes découvertes en géométrie et posé les fondements de ses deux célèbres ouvrages, les Principes et Y Optique-. »
L'Angleterre a ses Newton, la France ses Pascal et ses Ampère , génies précoces qui se passionnaient pour le calcul , résolvaient des problèmes et faisaient même de la géométrie presque avant de savoir parler.
André-Marie Ampère habitait le petit village de Poleymieux, près de Lyon. « La faculté qui chez lui se développa la première fut celle de l'arithmétique. Avant même de connaître les chiffres et de savoir les tracer, il faisait de longues
* Friedel, Revue scientifique, 1885, I, 99. ^Fotltenelle, Éloges.
opérations à l'aide d'un nombre très borné de petits cailloux et de haricots. Peut-être était-il déjà sur la voie des ingénieuses méthodes des Hindous ; peut-être ses cailloux se combinaient-ils entre eux comme les grains enfilés sur plusieurs lignes parallèles que les brahmanes mathématiciens de Pondichéry, de Calcutta ou de Bénarès, manient avec tant de rapidité, de précision et de sûreté. S'il me faut montrer à quel point extraordinaire l'amour du calcul s'était emparé du jeune écolier, je dirai que la tendresse maternelle l'ayant privé, pendant une grave maladie, de ses chers petits cailloux, il y suppléa avec les morceaux d'un biscuit qui lui avait été accordé après trois jours de diète absolue. S'il est des enfants dont rien ne peut surmonter l'apathie, d'autres au contraire s'intéressent à tout, s'amusent de tout, même d'opérations arithmétiques sans but^ »
Quand Ampère sut lire, il dévora, fort imprudemment du reste, tous les livres qui lui tombèrent sous la main, sans en excepter un énorme dictionnaire en vingt volumes in-folio. Très heureusement pour lui, sa foi fut sauve, car Ampère demeura toute sa vie un fervent chrétien. Mais qui dira toutes les idées fausses empruntées à ces lectures et qu'il lui fallut redresser dans la suite !
Nous aimons à rapprocher du nom d'André Ampère le nom d'un autre savant chrétien. Augustin Cauchy (1789- 1857), né à Paris, grandit à Arcueil, auprès de ce cercle de savants oii se rencontraient Berthollet, Laplace et Lagrange. « Ce dernier ne tarda pas à admirer l'aptitude du jeune Augustin pour les questions d'analyse. Un jour qu'il se trouvait chez M. Cauchy en compagnie du comte de Lacépède, il lui arriva de lui dire : « Voyez ce petit jeune homme, eh bien! « il nous remplacera tous tant que nous sommes de géo- « mètres. » On était alors en 1801, et Cauchy avait à peine douze ans-. » On sait si Lagrange fut en cette circonstance bon prophète.
* Arago, Notices biographiques , II, 3.
- Vie du baron Cauchy, Yalson, l, 18.
« Le père de Gaspard Monge, l'un des princes de la géométrie moderne, était un marchand ambulant. Dans ses courses autour de sa petite ville de Beaune, il ne dédaignait pas d'aiguiser les couteaux, les ciseaux des ménagères bourguignonnes.
(( Le laborieux commerçant de la rue Couverte-de-Beaune, Jacques Monge, s'imposa de rudes, d'honorables privations et parvint ainsi à placer ses trois fils dans le collège de
Gaspard Monge, d'après une médaille.
cette ville, dirigé alors par les oratoriens. Les trois jeunes gens répondirent avec distinction à la sollicitude paternelle. L'aîné, Gaspard, le futur académicien, devint dès son début un sujet d'élite. Il remportait les premiers prix dans toutes les facultés ; ses maîtres trouvaient un plaisir particulier à inscrire, à côté de son nom, la formule quelque peu maniérée des écoles de cette époque : Puer aureus.
(( Jusqu'à la fm de sa vie, Monge conserva religieusement les petits bulletins hebdomadaires dont les oratoriens de Beaune s'étaient complu à le gratifier. Voulait-il témoigner ainsi, comme le grand Condé, que les succès du collège procurent seuls des plaisirs sans mélange ? Attachait-il plus de prix au souvenir d'un thème ou d'une version irréprochables qu'à celui de certains triomphes géométriques dont le monde lui fut redevable, et qui jetèrent tant d'éclat?
Les satisfecit du collège de Beaune réveillaient dans le cœur de l'illustre académicien un sentiment de tendresse filiale; il y retrouvait le souvenir des sacrifices qu'un père prévoyant s'était imposés, et celui des efïbrts que le fils avait faits pour les rendre fructueux.
a Le jeune Gaspard Monge , malgré ses succès , n'était pas tellement absorbé par les études littéraires qu'il ne trouva l'occasion de faire des excursions dans le domaine des sciences et des arts. A quatorze ans, l'élève rhétoricien exécuta une pompe à incendie dont les effets frappèrent d'îidmiration les personnes les plus instruites. « Comment, lui (( demandait-on, avez-vous pu, sans guide et sans modèle, « mener à bonne fin une pareille entreprise ? — J'avais, ré- « pondit-il, deux moyens de succès infaillibles : une invincible « ténacité et des doigts qui traduisaient ma pensée avec une « fidélité géométrique. »
(( La ténacité dans l'esprit, des doigts exercés et dociles, ne furent pas moins nécessaires au jeune Monge le jour où il entreprit de faire le plan détaillé de sa ville natale. Le géomètre improvisé eut à inventer les méthodes d'observation, à construire les instruments propres à mesurer les angles, à exécuter le tracé géographique. L'original de ce travail est conservé dans la bibliothèque de Beaune. Les chefs de cet établissement ne réussissent pas à convaincre les voyageurs, quand ils leur présentent ce plan célèbre comme le coup d'essai d'un enfant de seize ans, même après avoir ajouté que cet enfant fut, plus tard, l'illustre créateur de la géométrie descriptive. ' »
Avant d'être reçu comme professeur à l'école militaire de Mézières, où il devait inaugurer ses découvertes, Gaspard Monge enseigna la physique au célèbre collège^de l'Oratoire à Lyon. 11 n'avait que seize ans, son enseignement eut toutefois un succès extraordinaire; des manières afTables, la patience d'un bénédictin, une conduite dans laquelle on
' Arago, Notices biographiques, 11, 427.
aurait vainement cherché même de simples indices de l'esprit inconstant et léger qui semble le lot inévitable de la jeunesse, procurèrent au jeune professeur autant d'amis que ses leçons lui avaient donné d'admirateurs.
Les progrès sont rapides lorsqu'on est passionné pour l'étude : un bon vent ne décuple-t-il pas la vitesse du navire? On raconte de Jacques Bernouilli que son père, ministre protestant à Bâle, le destinait à lui succéder dans ses fonctions. (( En conséquence, on lui apprit du latin, du grec, delà philosophie scolastique, nulle géométrie ; mais, dès qu'il eut vu par hasard des figures géométriques, il en sentit le charme, si peu sensible pour la plupart des esprits. A peine avait-il quelque livre de mathématique, encore n'en pouvait-il jouir qu'à la dérobée: à plus forte raison il n'avait point de maître ; mais son goût, joint à son talent, fut son précepteur. Il alla même jusqu'à l'astronomie, et comme il avait toujours à vaincre l'opposition de son père, qui avait d'autre vues sur lui, il exprima sa situation par une devise 011 il représentait Phaéton conduisant le char du soleil, avec ces mots latins qui signifiaient: Je suis parmi les astres malgré mon père '. »
« A treize ans, Puissant fut placé chez un no taire -arpenteur de Château -Thierry, où il reçut les premières leçons de calcul et les premières notions de géométrie. Le besoin journalier de comprendre les principes de cette science, vers laquelle il se sentait d'ailleurs attiré, lui fit lire quelques ouvrages élémentaires, à l'aide desquels il parvint à se rendre compte des règles fondamentales des opérations de l'arpentage ^ »