QUELQUES « SAINTS )) DE L ANCIENNE ACADEMIE
Fontenelle, auquel nous revenons encore, s'est plu à exalter le mérite et la vie chrétienne d'un grand nombre de ses confrères de l'Académie. Il avoue parfois son embarras en présence de plusieurs vies qu'il croit trop parfaites pour se permettre de les louer,
(( Jusqu'ici, dit-il de l'abbé Duhamel, également versé dans la théologie et dans les connaissances physiques, nous ne l'avons presque représenté que comme savant et comme académicien. Il faudrait maintenant le représenter comme homme et peindre ses mœurs. Mais ce serait le panégyrique d'un saint, et nous ne sommes pas dignes de toucher à cette partie de son Éloge, qui devrait être faite à la face des autels et non dans une académie. »
Bourdelin, médecin du roi Louis XIY, « vécut à Versailles comme il avait fait à Paris, dit encore Fontenelle, aussi appliqué, sans aucun intérêt, aussi infatigable, ou du moins aussi prodigue de ses peines que le médecin du monde qui aurait le plus besoin et impatience d'amasser du bien. Son goût pour les pauvres le dominait toujours. Au retour de ses visites, où il en avait vu plusieurs dans leurs misérables lits, il en trouvait encore une troupe chez lui qui l'attendait.
« On dit qu'un jour, comme il passait dans une rue de Versailles, quelques gens du peuple dirent entre eux : Ce n'est pas un médecin, c'est le Messie, exagération insensée en elle-même, mais pardonnable en quelque sorte à une vive reconnaissance et à beaucoup de grossièreté. »
Fontenelle relève son portrait par ce dernier trait :
« Enfin, après être tombé par degrés dans une grande exténuation, il mourut le 20 avril 1711. Ses dernières paroles furent : In te. Domine, speravi, non confundar... Il n'acheva
pas les deux mots qui restaient. Une vie telle que la sienne était digne de finir par ce sentiment de confiance. »
Méry, autre académicien loué par le même secrétaire, fut à la même époque le plus grand chirurgien de la capitale. Son Éloge renferme ces paroles :
(( Il a eu toute sa vie beaucoup de religion, et des mœurs telles que la religion les demande. Ses dernières années ont été uniquement occupées d'exercices de piété. » Il mourut en 1722, à soixante-dix-sept ans.
« Nous avons dit de feu M. Cassini, ajoute Fontenelle, que les cieux lui racontaient sans cesse la gloire de leur Créateur ; les animaux la racontaient aussi à M. Méry. L'astronomie et l'anatomie sont, en effet, les deux sciences où sont le plus sensiblement marqués les caractères du souverain Être. L'une annonce son immensité par celle des espaces célestes; l'autre, son intelligence infinie par la mécanique des animaux. On peut même croire que l'anatomie a quelque avantage : l'intelligence prouve encore plus que l'immensité. »
Méry ne se faisait d'ailleurs pas illusion sur l'étendue de nos connaissances. Il disait, en effet :
« Nous autres anatomistes, nous sommes comme les crocheteurs de Paris, qui en connaissent toutes les rues, jusqu'aux plus petites et aux plus écartées , mais qui ne savent pas ce qui se passe dans les maisons. »
Notre siècle n'a rien à envier à ceux qui l'ont précédé, même sous ce rapport. S'élever jusqu'aux astres ne suffisait pas à l'ambition de plusieurs, ils ont cherché à parvenir plus haut encore, jusqu'au ciel. Il a manqué trop souvent à nos savants chrétiens de rencontrer un Fontenelle ou un Dumas pour faire ressortir le haut exemple qu'ils nous ont légué avec tant de vertus.