‹ Nos savants d'après leurs éloges académiquesChapitre 81 sur 88 · SAVOIR .MOURIR, SCIENCE NECESSAIRE · texte numérisé non relu

SAVOIR .MOURIR, SCIENCE NECESSAIRE

« Il y a deux choses, a dit la Bruyère, que l'homme ne sait pas regarder en face : le soleil et la mort. » Cependant

cette dernière pensée s'impose à tous les hommes. Les mieux avisés sont ceux qui se préparent à cet inévitable voyage. Les chrétiens sont une race qui sait mourir. Si éclairé qu'il puisse être, un savant doit à sa conscience de (( recevoir la religion comme on prend un flambeau avant d'entrer dans les ténèbres ».

Fontenelle dit de l'un de ses confrères de l'Académie : « Il mourut, en moins de cinq heures, d'une mort qu'on pourrait peut-être nommer subite, mais qui n'était certainement pas imprévue, ayant mis ordre, quelques jours auparavant, à ses affaires temporelles et reçu les derniers sacrements avec les sentiments les plus marqués de la piété et de la religion, qui avaient toujours été la règle de sa conduite*. »

Condorcet nous parle de ces hommes qui mettaient en pratique la sage maxime : « Vivez toujours comme devant toujours mourir. » Il dit d'un célèbre naturaliste :

(( M. Guettard était né avec une constitution très saine, que des voyages, une vie dure et la sobriété, avaient fortifiée ; mais il était devenu sujet à des accès de sommeil léthargique. Dans un de ses accès, il se brûla le pied. L'idée du genre de mort qui devait terminer sa vie ne le quittait plus, mais n'altérait en rien sa gaieté; il venait assidûment à l'Académie, allait seul à pied, avec la précaution seulement d'avoir dans sa poche une adresse détaillée, afm qu'on pût le rapporter chez lui. Il refusait de dîner chez ses amis, allait rarement les voir, et alléguait tranquillement pour excuse la crainte de les affliger par le spectacle de sa mort^ »

Dans ses derniers jours, un de ses amis recommandait à Ampère de garder le silence et le repos réclamés par l'état de sa santé.

« Ma santé! ma santé! s'écria-t-il avec vivacité, il s'agit bien de ma santé. Il ne doit être question ici, entre nous deux, que des vérités éternelles.»

Une semaine plus tard. Ampère mourait à Marseille dans

* Fontenelle, Éloge du duc de Chaidnes. 2 Condorcet, III, 239.

le cours d'une tournée d'inspection. Un de ses amis, sûr de répondre aux désirs de sa piété , lui proposa la lecture d'un chapitre de V Imitation de Jésus -Christ:

« Je la sais par cœur tout entière, » répondit ce fervent chrétien.

De tels souvenirs ne dépareraient pas les notices ou éloges consacrés de nos jours à la mémoire de nos savants chrétiens. Il faut regretter que les exemples donnés par Fontenelle n'aient pas été en ce point imités. « Il y a des mortels, dit Bossuet, qui n'ont pas moins de soin d'ensevelir la pensée de la mort que d'enterrer les morts mêmes. »

Cauchy s'éteignit sans grandes souffrances et presque sans maladie. La veille de sa mort, il reçut la visite d'un Père jésuite qui lui proposa de recevoir les derniers sacrements.

« Oh ! bien volontiers, s'écria-t-il ; mais avant tout je veux que le grand escalier par où doit passer Notre-Seigneur soit orné de toutes les plus belles fleurs du jardin. »

Et aussitôt il ajouta :

(( Mais je désire me confesser.

— Vous l'avez fait hier, cela n'est pas nécessaire.

— Je le désire, car le P. Lefebvre a eu peu de temps à me donner. »

Après avoir reçu le saint viatique et l'extrême -onction, il dit encore :

(( Mon Père, comme confrère de Saint-Vincent-de-Paul, j'ai droit à une indulgence plénière à la mort. »

Sa grande, sa dernière préoccupation fut pour les pauvres et les écoles libres de la paroisse de Sceaux. « Les hommes passent, les œuvres restent,» dit-il à son curé. Le lendemain l'illustre Cauchy rendait sa belle âme à Dieu, après avoir prononcé une dernière fois les saints noms de Jésus, Marie, Joseph.

Telle fut également la fm de Biot, qui était en droit de se dire, après Fontenelle, le Nestor de trois Académies.

« Après la mort du P. de Ravignan, M. Biot, membre de

l'Académie française, de F Académie des sciences et membre libre de TAcadémie des inscriptions, avait pris le P. de Pontlevoy pour directeur. Vers la fin de sa vie, à l'âge de quatrevingt-quatre ans, ne pouvant plus facilement le visiter, il priait son bon Père de venir le confesser'. »

Ecoutons M. J. Bertrand nous parler des derniers jours de Dupuy de Lôme.

« La santé de Dupuy de Lôme, toujours robuste aux jours de travail, déclinait rapidement pendant les années de bonheur et de repos. Son mal était sans espoir. Il revint à Paris.

« La science conseilla une opération douloureuse. Dès le lendemain, un chirurgien illustre, son confrère et son ami, entre dans sa chambre à l'improviste, accompagné de ses aides.

(( — Êtes -vous prêt? » lui dit -il.

« Le vieux Breton, sans répondre, s'agenouilla avec effort; évoquant sans doute le souvenir de sa vieille église de Ploermeur, il fit une courte prière, puis s'étendant sur son lit de douleur :

« — Faites de mon corps, dit-il, ce que vous voudrez^))

L'opération, qui réussit, ne put que prolonger les souffrances de quelques jours.

LES TROIS CENTENAmES DE CETTE FIN DE SIÈCLE

Mais, si édifiant qu'en puisse être le récit, nous ne saurions rappeler toutes ces morts précieuses devant Dieu. Évoquons pourtant encore le souvenir et l'exemple de Pasteur. Selon la pensée du cardinal Perraud, évêque d'Autun, si l'on avait pu croire que « le souffle du positivisme athée avait à tout jamais éteint l'âme spiritualiste et chrétienne de la France, la mort et les funérailles de Pasteur ont prouvé de la façon la plus éclatante qu'il n'en était rien».

(( Quel enseignement. Messieurs, disait l'éminent prélat

^ Vie du P. de Pontlevoy, p. 286.

" J. Bertrand, Éloges, p. 329.

dans le service funèbre célébré le 25 octobre 1895, à l'occasion du centenaire de l'Institut de France, enseignement national et populaire s'il en fut jamais, donné à la France par le spectacle incomparable dont Paris était le théâtre le 5 octobre dernier, quand vous conduisiez à Notre-Dame les restes de notre confrère ! Quelle muette mais éloquente prédication, accessible aux plus humbles comme à ceux qui tiennent le premier rang- dans les sphères intellectuelles ! Ce savant, le plus grand savant de ce siècle, s'est humilié au pied du crucifix; il a sollicité, il a reçu les pardons, les sacrements, les bénédictions de l'Eglise! Aussi de ce cercueil escorté par vous tous. Messieurs, porté en triomphe au milieu d'une foule où se voyaient, près du chef de l'État, tous les représentants de la puissance publique, s'échappait un saisissant Credo qui a retenti jusqu'aux dernières frontières du pays, et plus loin encore, par delà les continents et les mers , et a été compris du monde entier. »

On a dit à propos de l'entrée de l'abbé Duchesnes à l'Académie des inscriptions: «Un prêtre à l'Institut est un meilleur argument que dix volumes d'harmonie entre la raison et la foi^ » Les faits sont, en effet, autant d'exemples qui répandent plus de lumières que beaucoup de paroles. Mais combien l'argument tiré de cet accord possible, nécessaire entre la science et la religion , acquiert d'autorité quand on voit, l'une après l'autre, les institutions les plus savantes de France venir s'incliner devant le Dieu des sciences !

« La mode est aux centenaires, disait naguère M^"" d'Hulst aux élèves de l'Université catholique de Paris. On vient d'en célébrer trois, presque coup sur coup. C'a été d'abord, il y a deux ans, le centenaire de la création de l'Ecole polytechnique. La religion a été associée à cette solennité. C'est un honneur et une joie pour nous de rappeler que l'initiative intelligente, courageuse et discrète tout ensemble, à laquelle cet hommage est dû, est partie d'ici. De nombreuses sym-

^ E. Jordan, Revue critique, 15 novembre 1894.

palhies y ont répondu. Une messe célébrée par un ancien polytechnicien, un des nôtres, que nous pleurons, hélas! — M. Tabbé de Broglie, — a réuni en grand nombre les généraux, les ingénieurs, les savants sortis de l'illustre École.

(( L'année suivante, ce fut le tour de TÉcole normale supérieure. L'exemple donné par l'École polytechnique fut suivi. C'est encore un de nos professeurs, — M. l'abbé Baudrillart, — qui est monté à l'autel, et l'élite de l'Université s'est groupée derrière lui pour consacrer par la prière le souvenir d'un siècle de travaux.

« Enfin cette année, hier même, l'Institut de France a fait aussi son jubilé séculaire; et ceux de vous qui, le 23 octobre, ont essayé de pénétrer dans la nef de Saint-Germain-des-Prés l'ont trouvée remplie par une foule dont chaque individu représentait une des gloires littéraires, scientifiques, artistiques, de la France moderne.

« Au grand nombre des croyants s'étaient joints quelquesuns de ces hommes dont l'esprit hésite encore devant les certitudes de la foi. Que venaient donc faire ceux-là dans le temple, sinon de confesser que quelque chose leur manque et qu'il est bon de chercher ce supplément du côté du ciel ? Un prêtre , et pour la troisième fois c'était encore un de nos maîtres, — M. l'abbé Duchesnes, — off"rait le divin sacrifice. Un évêque leur parlait, et en quels termes! Ah! il n'éprouvait pas le besoin de voiler sous le vague des formules la doctrine de Jésus- Christ. Il parlait du culte des morts et des affirmations dogmatiques impliquées dans cette religion du souvenir. Il redisait la fin chrétienne de Pasteur et en souhaitait une pareille à tous ses confrères. Croyez-vous, ajoute le distingué recteur de Paris, qu'un évêque, académicien du xvni' siècle, aurait tenu ce langage? Croyez-vous qu'un auditoire pareil à celui-là l'eût souffert au lendemain de la mort de Voltaire? Ah! comparez seulement les deux dates: 1795 et 1895; la conclusion se tire d'elle-même. »

La conclusion qu'il faut tirer avec l'orateur que nous venons de citer est toute à l'espérance. Notre siècle, si frivole

qu'il ait pu être, s'est voué, par goût, aux études les plus consciencieuses. Pour cette seule raison, il devait aborder à ce port de l'Église, ouvert à tous les trésors de la vraie science. Et n'était-il point du devoir des savants de venir se placer près d'elle, et au premier rang, le seul qui leur convienne, dans la lutte incessante qu'elle soutient contre Tincrédulité et l'anarchie?

Les savants sont- ils appelés à commander? — Opinion favorable des philosophes et de quelques savants. — Vie publique de plusieurs savants. — S'il est vrai que la géométrie nous prépare des hommes d'État. — J.-B. Dumas chimiste et ministre. — Au service du pays.

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