OPINION FAVORABLE DES PHILOSOPHES ET DES SAVANTS
Au-dessus des faits toutefois, nous devons placer tout d'abord des principes ou des maximes qui consacrent les aptitudes administratives des savants. On nous permettra de remonter jusqu'à Platon,
(( Faisons donc une loi, dit-il, à ceux qui sont destinés, chez nous, à remplir les premières places, de s'appliquer à la science du calcul. »
Et plus loin :
« As-tu observé que ceux qui sont nés calculateurs, ayant l'esprit de combinaison, ont beaucoup de facilité pour presque toutes les autres sciences; et que même les esprits pesants, lorsqu'ils se sont exercés et rompus au calcul, en retirent au moins cet avantage d'acquérir plus de facilité de pénétration ? »
Fontenelle se souvenait-il d'avoir lu cette page quand il écrivait :
« C'est peut-être une erreur de regarder les sciences et
les affaires comme si incompatibles, principalement pour les hommes d'une certaine trempe. Les affaires politiques bien entendues se réduisent elles-mêmes à des calculs très fins et à des combinaisons délicates, que les esprits accoutumés aux hautes spéculations saisissent plus facilement et plus sûrement, dès qu'ils sont instruits des faits et fournis des matériaux nécessaires. »
Et, en effet, il est dit de M. de Lacépède « qu'il conduisait des affaires fort multipliées avec une facilité qui étonnait les plus habiles. Une ou deux heures par jour lui suffisaient pour tout décider, et en pleine connaissance de cause. Cette rapidité surprenait le chef du gouvernement lui-même, cependant assez célèbre aussi dans ce genre. Un jour Napoléon lui demanda son secret, M. de Lacépède répondit en riant :
« — C'est que j'emploie la méthode des naturalistes. »
« Mot qui, sous l'apparence d'une plaisanterie, a plus de vérité qu'on ne le croirait. Des matières bien classées sont bien près d'être approfondies; et la méthode des naturalistes n'est autre chose que l'habitude de distribuer, dès le premier coup d'œil, toutes les parties d'un sujet, jusqu'aux plus petits détails, selon leurs rapports essentiels ^ »
J.-B. Dumas développe cette pensée de Cuvier.
« 11 a montré, dit-il, dans un passage d'une vérité saisissante, quel rôle il convient d'attribuer aux sciences dans l'éducation générale. Mais il fait bien voir à quel enseignement de l'histoire naturelle il songe, quand il ajoute que nul exercice n'est plus propre à préparer l'administrateur ou l'homme d'affaires à se reconnaître au milieu des documents les plus variés, et à classer avec promptitude et clarté les pièces compliquées d'un dossier. Tel est, en effet, le grand profit qu'on retire de l'étude de la classification naturelle des êtres. Elle apprend à observer leurs caractères, à reconnaître en eux des analogies et des différences, et à rapprocher sans hésitation ceux qui se ressemblent, à séparer ceux qui diffèrent. »
1 Cuvier, II, p. 405.
Empruntons -lui encore cette réflexion, qui vise nos programmes d'enseignement.
« C'est ainsi qu'on doit envisager l'histoire naturelle au point de vue de Tenfance et de la jeunesse; et ceux qui, à ces exercices intéressants et utiles, ont voulu substituer l'étude de l'anatomie et celle de la physiologie, ont montré qu'ils méconnaissaient à la fois le puissant caractère philosophique de la méthode naturelle et les vrais besoins du jeune âge ^ »
Un grand mathématicien contemporain revendique toutefois les mêmes avantages pour les études abstraites.
« Une rigoureuse discipline de l'esprit, dit M. Hermite, prépare aux devoirs militaires; l'on ne peut douter que les études mathématiques contribuent à former cette faculté d'abstraction indispensable aux chefs pour se faire une représentation intérieure et une image de l'action par laquelle ils se dirigent, en oubliant le danger, dans le tumulte et l'obscurité du combat. »
Sans justifier aussi clairement ces prétentions, M. Berthelot réclame pour le savant une place au timon des affaires. Il parle de Paul Bert.
« Il prétendait montrer l'alliance intime et nécessaire de la science et de la politique. On a dit quelquefois : « Un « savant ne doit pas s'occuper de politique. » C'est là un axiome banal, mis en circulation par quelques courtisans sous la monarchie absolue, à une époque où l'intrigue personnelle réussissait trop souvent à diriger le monde dans des vues arbitraires, étrangères aux intérêts généraux de la méthode scientifique. »
Cette dernière phrase dépasse le but. Si les rois n'ont pas toujours choisi leurs ministres dans les rangs de l'Académie des sciences, leur choix n'en a pas été pour cela moins heureux ni moins favorable, d'ordinaire, aux intérêts de la France.
1 J.-B. Dumas, II, 228.
« Dans un Etat républicain, continue M. Berthelot, le devoir du savant est le même que celui de tout bon citoyen. Il doit une part de sa pensée et de son action à la direction de la chose publique : ce devoir est même plus étroit peutêtre pour un savant que pour un autre citoyen, à cause de son intelligence et de sa capacité supérieure dont il doit compte à la patrie. »
M. Berthelot a été ministre... Hélas!