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VIE PUBLIQUE DE PLUSIEURS SAVANTS

Arrivons aux faits historiques. Sans remonter plus haut, arrêtons -nous au commencement de ce siècle. Napoléon accordait à Berthollet une confiance illimitée. Savant chimiste plus encore qu'éloquent professeur, il le trouvait capable de sortir de toute difficulté. Aussi lui confia-t-il le soin d'organiser la mission scientifique qui devait descendre avec lui en Egypte.

Toutefois il lui imposa de tenir secret le lieu de la destination. Ces mots : « Je serai avec vous, » suffirent à rassurer les savants qu'il enrôlait pour cette mystérieuse expédition.

« Devenu inséparable de Berthollet, il le prit avec lui et l'embarqua à l'improviste pour ce retour qui devait produire en France une si prompte et si grande révolution. Dans cette immense puissance oii il fut bientôt porté, au milieu de ce tourbillon qui ne lui permettait pas de prendre de rien une connaissance approfondie, son chimiste d'Egypte était devenu pour lui une sorte de savant officiel; et si quelqu'un ne lui faisait pas sur un objet scientifique une réponse assez précise à son gré, il avait coutume de dire et quelquefois avec humeur :

« — Je le demanderai à Berthollet. »

« Il s'était habitué à placer toutes les découvertes sur sa tête; et il a fallu plus d'une fois que M. Berthollet, qui ne voulait pas se parer du bien d'autrui, lui répétât les noms des véritables auteurs. »

Mais voici qui honore davantage le savant.

« En de telles circonstances, ajoute Cuvier, un peu d'assiduité Taurait conduit à une aussi haute fortune qu'aucun des amis du nouveau maître. Ce fut le moment qu'il prit pour se confiner à la campagne. Nous avons tous été témoins de sa répugnance pour le métier de courtisan, et comment on lui fît, presque malgré lui, sa part dans les magnifiques récompenses du temps. Nommé successivement administrateur des monnaies, sénateur, grand officier de la Légion d'honneur, titulaire de la sénatorerie de Montpellier, grandcroix de Tordre de la Réunion, pair de France, il conserva toujours et les mêmes manières et les mêmes amis^ »

Cuvier fournit lui-même une carrière administrative à la fois longue et glorieuse, sans toutefois renoncer à ses savantes recherches. « A toutes ses occupations de secrétaire perpétuel de l'Académie, de professeur au Muséum et au Collège de France, il en joignait plusieurs autres; il avait été nommé chancelier de l'Université en 1808, et maître des requêtes en 1813, » alors qu'il faisait l'inspection des écoles fondées en Italie.

La Restauration sut respecter une si grande renommée. M. Cuvier conserva sa position, et même il ne tarda pas à se voir revêtu de fonctions nouvelles. Nommé successivement conseiller d'État, président du comité de l'intérieur, chancelier de l'instruction publique, enfin, en 1831, pair de France, l'étendue de son esprit embrassait tous les ordres d'idées et se prêtait à tous les genres de travaux-. »

J.-B. Dumas rappelle, de son côté, que « Lavoisier, Cuvier lui-même, de Candolle, Chaptal, Thénard, Alexandre Brongniart, ont fait voir, dans des situations diverses, comment la méthode scientifique prépare sans effort à remplir avec utilité, et même avec éclat, les devoirs d'administrateur ».

Nous ne saurions nous arrêter à chacun de ces noms; mais nous citerons cependant encore quelques exemples.

1 Cuvier, II, 327.

2Flourens, I, p. 163.

« Thénard fat nommé, en 1830, conseiller de l'Université. Dès son entrée au conseil, il rendit aux sciences les grands services qu'on attendait de lui; de plus, il se trouva que ce savant éminent était un admirable homme d'affaires. Sévère contre les abus, dur contre le laisser-aller, personne n'était plus facile et plus prodigue que lui pour les véritables améliorations. »

Pendant quatre ans, Thénard siégea à la Chambre des députés.

(( Tâchez que Ton ne songe pas à moi, » avait-il répondu à la personne qui la première avait parlé de l'y faire nommer.

« Jamais je ne m'y suis occupé que de choses que je connaissais à fond, » pouvait-il dire plus tard.

A l'occasion de l'élection de son successeur, un feu de joie ayant été allumé, il s'y rendit, disant :

(( Je vais assister à la célébration de la renaissance de ma liberté. »

En 1832, il répondit à un jeune prince, délégué près de lui :

« La députation m'a si fort ennuyé et si mal réussi, que je ne veux pas de la pairie; d'ailleurs, je renonce à la politique. »

Cependant M. Thénard appartint à la chambre haute.

Flourens ajoute à ce propos cette réflexion :

« Pairie, baronnie, fortune, grandeurs, ne furent à ses yeux que des enveloppes dont il appréciait les avantages et la convenance , mais qu'il ne revêtait qu'en réservant intacts les droits du simple et laborieux artisan d'une grande renommée ^ »

J.-B. Dumas se plaît à reconnaître que l'illustre descendant d'une dynastie de savants, Isidore-Geoffroy Saint- Hilaire, fils d'Etienne, « était né administrateur; dans les fonctions du décanat et dans celles de l'inspection générale , il avait mon-

* Flourens, III, p. 236.

tré cette réunion du bon sens, de l'esprit d'ordre et de la suite dans les idées, qualités nécessaires à celui qui doit conduire les hommes, et qui entraînent tout leur dévouement lorsqu'il s'y joint, comme on le reconnaissait en lui, l'amour de la justice et la bienveillance. Mais son talent pour l'administration s'est manifesté surtout dans l'impulsion qu'il a donnée à celles des collections du Muséum dont il était chargé. Il trouvait dans les galeries sept mille cinq cents oiseaux ou mammifères, il en laissait vingt-sept mille. On lui livrait à peine trois cents animaux dans la ménagerie, il en laissait plus de neuf cents ^ »

Isidore -Geoffroy Saint-Hilaire mourut en 1861 , il n'avait que cinquante-cinq ans.

Arago dut, en 1848, entrer, lui aussi, dans la carrière politique.

({ Ce breuvage charmé, qui enivre les plus sobres, lui devint bientôt nécessaire , et malgré bien des dégoûts il n'y voulut plus renoncera »

Il devint membre et même président du conseil municipal de Paris, puis député et membre du gouvernement provisoire.

« Sa grande situation, sa popularité, l'ardeur de ses opinions libérales, si souvent exposées dans les assemblées délibérantes, le désignaient, dit l'amiral Mouchez, comme un des citoyens les plus dignes de prendre le pouvoir; il y fut porté, en effet, par l'acclamation populaire, avec ceux qui furent appelés à rétablir l'ordre et à diriger les nouvelles destinées de la France. Son nom et son concours apportaient une grande force au nouveau gouvernement, dont il fut nommé membre comme ministre de la guerre et de la marine. »

1 Dumas, I, 235.

^ J. Bertrand, Éloges, p. 70.

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