NOS SAVA>'TS
s'il est vrai que la géométrie nous prépare
DES hommes d'état
Des hommes d'État, instruits sans être savants, ont demandé aux sciences cette formation intellectuelle qui devait les initier au maniement des affaires.
Washington, le fondateur et le premier président des États-Unis, avait fait peu d'études suivies; il s'appliqua cependant pendant deux ans à la géométrie, et fit assez de progrès dans cette science pour savoir en tirer parti dans ses opérations militaires.
Nous devons à la vérité d'ajouter que les aptitudes administratives ne paraissent pas en raison directe des capacités scientifiques. Volta fut appelé par Napoléon à siéger dans une chambre délibérante, comme Newton dut à son génie et à la confiance de son souverain de prendre place dans le parlement.
La princesse de Galles a souvent dit publiquement « qu'elle se tenait heureuse de vivre de son temps et de le connaître ».
Mais ces deux savants prirent peu de part aux délibérations.
« Newton, raconte Arago, durant sa carrière parlementaire ne prit, dit- on, la parole qu'une seule fois, et ce fut pour inviter l'huissier de la Chambre des communes à fermer une fenêtre dont le courant d'air aurait pu enrhumer l'orateur qui discourait alors. Si les huissiers de Lyon pendant la consulte italienne, si les huissiers du sénat, à Milan, avaient été moins soigneux, peut-être que par bonté d'âme Volta, ne fût-ce qu'un moment, aurait vaincu son extrême réserve; mais l'occasion manqua, et l'illustre physicien sera inévitablement dans la catégorie de ces personnages qui, timides ou indifférents, traversent pendant de longues révolutions les assemblées populaires les plus animées sans émettre un avis, sans proférer un seul mot'. »
^ Arago, Éloge de Voila.
Napoléon fut un instant séduit par l'incontestable talent de Laplace. Il en fît un ministre de Fintérieur en brumaire, puis le président du premier sénat. Il est curieux de connaître quel jugement le solitaire de Sainle-Hélène portait sur son ancien ministre,
« Géomètre de premier rang, dit Napoléon, Laplace ne tarda pas à se montrer administrateur plus que médiocre : dès son premier travail, nous reconnûmes que nous nous étions trompés. Laplace ne saisissait aucune question sous son véritable point de vue ; il cherchait des subtilités partout, n'avait que des idées problématiques et portait enfm Fesprit des infiniment petits jusque dans l'administration. »
L'esprit géométrique ne serait donc point par lui-même une garantie de succès dans les affaires.
« Les nuances délicates des idées morales échappent, comme Cuvier le reconnaît avec raison, à la rigueur des raisonnements mathématiques, et une habitude trop exclusive de ceux-ci porte assez souvent Fesprit à vouloir tout réduire à des règles invariables et à des principes absolus ; méthode si dangereuse quand on l'applique au gouvernement des sociétés humaines ou seulement aux rapports particuliers qui nous lient avec les autres hommes ! »
D'autre part, Frédéric II a tiré cet horoscope en apparence plus favorable aux géomètres qu'à la France :
« La France doit devenir un État républicain et que les géomètres gouverneront en soumettant toutes les opérations au calcul infinitésimal. »
L'opinion publique n'a guère jusque-là sanctionné par ses suffrages la boutade du philosophe de Sans-Souci.
J.-B. DU.MAS, CnniISTE ET MINISTRE
Dumas, au milieu de ce siècle, a eu cette double gloire. Dans son amphithéâtre de chimie ou dans les plus grandes assemblées parlementaires, il a occupé sans conteste le premier ranor.
« Un commis de pharmacie d'Alais, s'élevant par son travail à la présidence des savants du monde entier, s'écrie Pasteur en évoquant ces grands souvenirs, quel grand exemple ! »
Dumas accepta, en 1849, la députalion de Valenciennes à l'Assemblée législative, et, la même année, le princeprésident lui demanda de diriger le ministère de l'agriculture et du commerce.
C'est ainsi qu'il entra dans la vie politique. Député, ministre, sénateur, puis président de la commission municipale de la ville de Paris, dans chacune de ces hautes situations il sut rendre les plus signalés services. Mais comment ne pas se demander ce qu'aurait produit son génie durant ces trentecinq dernières années, s'il n'eût donné à son activité insatiable cette nouvelle direction?
Au soir de sa vie, Dumas jette en arrière un regard mélancolique et répond ainsi lui-même :
« Ma vie s'est partagée entre le service de la science et celui de mon pays. J'aurais préféré demeurer le serviteur de la science seule ; mais , sorti des rangs obscurs de la démocratie, j'ai pensé que mon pays avait tant fait pour moi, que je ne pouvais lui refuser aucun service. Si je me suis trompé, la science ne m'en tiendra pas pour coupable. En me bornant à des recherches scientifiques, j'aurais été plus heureux, ma vie eût été moins anxieuse, et peut-être aurais-je embrassé une vue plus large de la vérité. »
Mais s'il abandonne, et pour longtemps, ses recherches de laboratoire, quel administrateur il va faire ! Sa haute culture intellectuelle, ses relations avec tout ce qu'il y a d'éminent en Europe, son infatigable ardeur, tout va lui permettre de servir dignement son pays.
En 1868, Dumas avait été nommé secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences. Celte haute situation, la renommée universelle de ses grandes découvertes, l'autorité de son caractère, l'urbanité de ses manières, sa modération et son tact exquis dans les discussions, son aptitude aux
travaux de l'esprit les plus variés, tout avait contribué à faire de lui comme le représentant et le chef des savants du monde entier. Il ne se tenait pas en Europe d'assises solennelles c{ue Dumas ne fût appelé, acclamé, à la présidence.
Un exemple :
ce Lorsqu'en 1862 les chimistes venus des divers points du monde se réunirent à Carlsrhue en un important congrès de près de deux cents membres pour essayer d'établir les bases d'une nomenclature universelle et de poids atomiques communs, les séances plénières se tenaient au grand palais ducal, et jeune, âmes débuts alors, dit M. A. Gautier, aujourd'hui membre de l'Institut, j'écoutais les brillantes discussions auxquelles prenaient part les plus illustres savants de cette époque, lorsqu'un jour, en plein discours, une porte s'ouvre sur le côté de l'estrade présidentielle, un homme paraît; sa taille, sa mise, son silence, rien ne semble devoir appeler sur lui l'attention. Tout à coup l'orateur s'arrête : un murmure, un nom court de bouche en bouche ; l'assemblée tout entière se lève respectueusement; le président quitte son fauteuil, s'incline et l'offre à Dumas, qui simplement remercie d'un geste et d'un sourire, s'assied et prend la direction des débats *. »
Toutefois les dons du génie et les découvertes de la science sont des biens si précieux pour l'humanité entière, qu'on se prend à regretter que des savants désertent le sanctuaire de l'étude pour le tumulte des discussions publiques, trop souvent stériles. Est-ce à ce sentiment qu'ont obéi les gouvernements qui ont fermé pour les savants la carrière des emplois administratifs? La défense en a été portée jadis dans la République helvétique. Condorcet, qui en fait la remarque, semble contrarié de rencontrer un État protestant aussi peu libéral.
« Les membres de l'université de Bàle sont exclus, dit-il, des places du gouvernement. Ce n'est pas que ces sages républicains aient pu regarder la noble fonction d'instruire
* A. Gautier, Éloge de J.-B. Dumas, 1889.
les hommes comme mi état abject ; ce n'est pas non plus que, suivant des idées non moins fausses , mais encore accréditées par l'ignorance, ils croient le talent pour les sciences incompatible avec le talent pour i^ouverner, comme si l'art de gouverner n'était pas aussi celui de découvrir ou de discerner la vérité, comme si la méthode de la trouver, de la reconnaître, d'en présenter les preuves, n'était point la même partout. D'autres motifs sans doute ont dicté cette disposition. »
Toutefois Gondorcet n'en trouve aucun pour justifier une mesure qui le surprend dans un État qui passe pour ami de la liberté,
(( On a craint, ajoute-t-il, l'influence trop grande qu'aurait dans une république peu étendue un corps d'hommes éclairés, si une partie de ses membres occupait les places du gouvernement. »
En présence de ces « préjugés gothiques », comme les appelle Gondorcet, il ne restait plus à Daniel Bernouilli, citoyen de Baie, d'autre ressource pour travailler au bien de son pays que de suivre son initiative personnelle. « Il a fait une fondation en faveur des pauvres étudiants qui passaient à Bàle, et il l'a faite de son vivant. »
La science peut d'ailleurs très légitimement regretter de se voir parfois délaissée par ses plus dignes représentants. Pasteur, en parlant de Dumas, rappelle à ce sujet les paroles de l'un de ses successeurs comme secrétaire de l'Académie des sciences.
« Quand je songe, disait-il devant l'Académie française, à l'attrait impérieux, irrésistible des sciences et des lettres, et que je rencontre un écrivain ou un savant, en un mot un penseur, qui se fait homme politique, j'admire son abnégation. Sacrifier la paix auguste du laboratoire, la féconde solitude du cabinet au devoir de l'homme d'État dans le tumulte et le bruit de la vie publique, est un héroïsme devant lequel je m'incline. »