‹ Nos savants d'après leurs éloges académiquesChapitre 86 sur 88 · AU SERVICE DU PAYS · texte numérisé non relu

AU SERVICE DU PAYS

Nous ferons suivre cette citation des paroles que Pasteur adressait à la jeunesse le jour où l'on célébrait le jubilé de ses soixante-dix ans (27 décembre 1892). Elles achèveront de faire connaître sa pensée.

« Vivez, leur disait-il, dans la paix sereine des laboratoires et des bibliothèques. Dites-vous d'abord : Qu'ai-je fait pour mon instruction ? puis , à mesure que vous avancerez : Qu'ai-je fait pour mon pays? jusqu'au moment où vous aurez peut-être cet immense bonheur de penser que vous avez contribué en quelque chose au progrès et au bien de Thumanité. Mais que les efforts soient plus ou moins favorisés parla vie, il faut, quand on approche du grand but, être en droit de se dire : J'ai fait ce que j"ai pu. »

C'est pour la science un titre de gloire d'avoir bien des fois pourvu, par ses seules ressources, à l'organisation de la défense nationale ou des services publics dans les circonstances les plus difficiles.

Au moment des guerres de la République, alors que la France, en lutte avec l'Europe, était menacée de manquer des matières nécessaires à la fabrication de la poudre, Monge et Berthollet imaginèrent de retirer le nitre des plâtras de démolition. « Qa'on nous donne de la terre salpêtrée, disaient-ils à la Convention, et trois jours après nous en chargerons des canons. » Fiers de ces succès chimiques, les Français chantaient alors, dans Y Hymne au salpêtre :

Lavez la terre en un tonneau , En faisant évaporer l'eau , Bientôt le nitre va paraître.

Pour visiter Pitt en bateau , Ce qu'il nous faut, c'est du salpêtre.

L'investissement de la capitale par les armées allemandes nous a fait connaître les mêmes détresses. Il fallut alors assurer

la défense de la place, pourvoir à ses subsistances et lui ménager des relations avec l'extérieur. « Les opérations du calcul infinitésimal » n'y pouvaient rien. La chimie multiplia les ressources d'une façon inespérée. « C'est grâce à la science, dit Berthelot, que l'on a pu fondre dans Paris ces quatre cents canons de campagne d'un nouveau modèle, supérieurs en portée aux canons prussiens, et qui, du haut du plateau d'Avron, tinrent pendant un mois les Allemands en échec sur la route de Chelles. »

A une époque antérieure, Charles Dupin connut un dénuement plus grand encore. « Sur les chantiers du port d'Anvers, pour ses débuts, il eut à gouverner quatre cents ouvriers qu'il fallait instruire. Il remercia le ministre de sa confiance. « Je ne solliciterai jamais, écrivait -il, que des « occasions où il y aura des talents à acquérir, des périls « à braver et des fatigues à essuyer. » Il fut servi à souhait, surtout le jour oia l'on confia à ce jeune sous-ingénieur, — il avait vingt et un ans, — la direction des travaux du port de Corfou et des îles Ioniennes.

On était en 1805. Dépossédés par la paix de Tilsitt, (( les Russes emportèrent tout, sans nous laisser, dit un des commissaires, ni vouloir nous vendre une épingle.

« Le port de Corfou, menacé par une flotte anglaise, manquait de toutes choses nécessaires pour construire ou pour réparer un navire : pas une poutre dans les chantiers, pas une barque dans les bassins, pas un câble dans les magasins ! Il fallait tout acheter, et l'argent était rare, ou tout fabriquer, et les bons ouvriers étaient plus rares encore. Le vaisseau qui amenait Dupin arriva désemparé, les voiles déchirées, les mâts de hune brisés : il y avait urgence. Sans prendre acte des difficultés ni s'étonner de tant d'empêchements, Dupin, prompt à les surmonter, surpassa l'attente des plus confiants. En huit jours, par ses soins, la mâture fut refaite, les voiles enverguées, et le navire, ramenant en France l'amiral Ganteaume, pouvait gagner les Anglais de vitesse.

{( Appliqué à la pratique par devoir, à la science par incli-

Le Play (1806-1882),

nation et par goût, Dupin savait les concilier. L'arsenal de Corfou était son cabinet d'étude ; les chantiers , son laboratoire. Habile au calcul, docile à l'expérience, il empruntait à la physique les données nécessaires, et, toujours géomètre, savait en déduire des règles, quelquefois même des lois. » '

Telle fut son activité, qu'il fonda dans cette île perdue au milieu de la Méditerranée une société littéraire, pompeusement appelée Académie ionienne.

« Plus d'un habitant de l'île, ajoute à ce propos M. J. Bertrand, en entendant parler dim jeune danseur recherché dans les salons pour son entrain et sa belle humeur, d'un ingénieur respecté par deux cents ouvriers qu'il instruit et gouverne, d'un orateur applaudi la veille dans une séance de l'Académie ionienne, d'un géomètre déjà cité comme inventeur, tenait pour certain que la France avait envoyé à Corfou plusieurs Dupin'. »

Frédéric le Plaxj, si brillant ingénieur qu'il ait été, n'a découvert aucun théorème. Il fit mieux peut-être. Ses aptitudes heureusement reconnues le désignèrent pour l'organisation de nos deux premières expositions universelles, titre bien suffisant pour justifier ce souvenir. La France lui doit le succès de ces deux vastes entreprises, gloires des années 1855 et 1867, qui attirèrent dans Paris jusqu'à cinq millions de visiteurs des deux mondes. Ce nom méritait à un autre titre d'être rappelé à propos de nos célébrités scientifiques.

L'illustre Carnot disait en 1821 à son fils : « Lorsque de vrais mathématiciens s'adonneront à l'économie politique, il se créera une science nouvelle qui n'aura besoin que d'être échauffée par l'amour de l'humnnilé pour transformer le gouvernement des États. »

Il faut croire que cette science de l'économie politique n'a pas encore depuis rencontré son Newton; mais pour la réforme sociale elle a trouvé son apôtre dans le Play. S'inspirant de l'esprit et de la méthode scientifiques, ce curieux esprit

1 J. Bertrand, Éloges, pp. 224-228, passim.

rechercha, à travers la masse des ouvriers européens, les conditions de la prospérité des nations. Sa conclusion fut que les peuples sont heureux ou malheureux suivant le respect qu'ils professent pour le Décalogue éternel. Cette ardente conviction lui suscita des disciples. Si les prévisions de Lazare Carnot doivent se réaliser pour elle, cette savante école travaillera à la prospérité des peuples et à la paix de la société dans la mesure où elle saura s'inspirer de la charité prêchée par l'Évangile.

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