‹ Nos soeurs musulmanesChapitre 10 sur 15 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ur l’origine de leur ville, faut-il croire N ce que content les Ouargli? N’y a-t-1l

pas grande vanité de leur part à assurer qu’elle fut fondée par Sidi-Sliman (1) et ne convient-il pas de se souvenir que ce nom 1llustre est invoqué, en pays musulman, chaque fois qu’on se réclame d’un ancêtre glorieux?

La petite ville d’'Ouargla existait, en tout cas, au temps des Romains ; une famille indigène celle des Roums prétend rappeler par ce nom son ascendance lointaine.

Durant des siècles, la ville fut malsaine.

L’eau du chott voisin l’encerclait, l’entourait de pestilences. Dès les premières chaleurs, la fièvre s’y abattait.

Largeau qui la visita en 1879 l’a dépeinte

semblable à une cité frappée de la peste : « Les caravanes attardées vers le Nord qui vont

(1) Salomon.

rejoindre les tribus campées dans le désert font de grands détours pour éviter son territoire et si quelque homme plus courageux se décide à y passer, c’est qu'il a fait sa provision d’eau, au dernier puits qu'il a rencontré chemin faisant (1) et 1l traverse l’oasis en courant, répondant à peine aux salutations de ceux qu’il rencontre.

Telle est la terreur inspirée par le tehem (2)», L’asséchement fait par nos soins a assaini la région. Si le paludisme y sévit encore dans les mois brülants, il ne frappe guère que la population tout à fait pauvre, insuffisamment nourrie et ne pratiquant aucun soin d'hygiène.

Dès les abords de la ville, la vision est enchanteresse, Est-ce de l’avoir longtemps désirée, dans la traversée du désert, mais la verdure qui éclate de partout paraît plus charmante? Une sève généreuse monte de cette terre que chauffe un soleil flamboyant. Dans les jardins creusés chaque jour plus profondément pour joindre le niveau de l’eau qui ne cesse de s’abaisser, les palmiers se pressent, se dépassent pour s’épanouir à plus de lumière. Sous leur coupole bleuâtre ecroissent,avec les arbres fruitiers de nos chmats, les plantes fourragères et les légumes. En cette saison, il n’y a guère que des carottes et des navets ; mais quelles carottes et quels navets | On me montre l’un d’eux qui pèse trois

(4) L’eau d’Ousrgla passait pour être empoisonnée par les miasmes.

(2} Tehem : nom indigène de la malaria,

kilos et pour modérer la violence de mon admiration, il faut me rappeler que ces navets indigènes sont de médiocre qualité.

Dès les premiers jours du printemps mûrissent les pastèques et les melons chargés de sucre, les artichauts, les petits pois, les fèves charnues aux longues cosses, molles comme des oreilles ; l’on voit, en quelques heures, pousser comme par enchantement, la jeune luzerne et l'orge tendre...

Flâneries à travers Ouargla. Pourquoi me hâter? Rien ne serait plus absurde. En ce pays, à l’imitation des habitants, 1l faut savoir demeurer de longues heures à regarder, à se promener lentement.

J'imagine que si les Romains y revenaient, ils ne trouveraient pas tellement changée cette petite ville où ils ont eu un poste. Ses rues au sol sableux, aux blanches murailles, qu’aucune fenêtre n’anime, aux longues arcades voûtées — précieux abris contre les ardeurs dévorantes du soleil ou la violence des vents — ses maisons cubiques, sans étage, aux portes basses — que de fois je me suis heurté le front, faute de me baisser à temps — sont toutes pareilles à celles qu'ils ont pu connaître. Comme moi, ceux qui débarquaient ont dû souvent se perdre dans le labyrinthe des ruelles. Pour s’y reconnaitre, regardaient-ils, au fronton des

portes, ces deux jambages grossièrement dessinés et qui sont un souvenir des Phéniciens, une évocation de la déesse Astarté? Dans les ruines de Carthage, ils avaient pu trouver déjà la même figuration, qui n’a nullement le sens obscène que certains Européens ont prétendu y voir.

Les hommes, ici, n’ont pas changé non plus.

Berbères métissés de Noirs, de génération en génération ils sont semblables et leur vie est la même. La place principale est aujourd’hui la place Flatters et une pyramide rappelle, dans son incription, « qu'ils partirent de Ouargla, le 4 décembre 1880, chargés d’une exploration pacifique entre l’Algérie et le Soudan. Ils périrent victimes d’une trahison au pays des Touareg-Ahaggar en février-mars 1881 »...Deux minarets dressent leur haute silhouette ; mais, comme aux plus vieux âges, les marchands à la peau boucanée sont accroupis sur une natte ou à même le sol ; ils vendent la farine et le sel, quelques maigres fagots; devant eux, également accroupis, les acheteurs longuement discutent ; des oisifs vont et viennent d’un pas nonchalant, d’autres, tassés en rond et du bout de leur matraque traçant des dessins sur le sable, passent de longues heures à se conter des histoires toujours les mêmes et tous ces gens sont enveloppés du burnous qui n’est autre chose que le manteau romain.

Le vendredi, à l’heure où les hommes sont à la mosquée, les rues s’emplissent de fantômes. Pour quelques brefs instants, les femmes

Page 1