ML
sortent de leur maison-sépulcre ; elles rompent avec leur vie cloitrée. Alors, il est donné de voir sans voile leur visage ténébreux. Les jeunes filles montrent leur coiffure : un échafaudage, une espèce de calotte d’astrakan formée de frisons laineux sur lesquels on plaque des dattes écrasées, non sans y verser des goutelettes d'huile ou y épingler, contre le mauvais œil, des perles multicolores, des cauries, des mains de Fatma en métal, de petites cornes en corail.
Mais c’est surtout à la tombée du jour qu’il faut parcourir Ouargla. Alors, dans les rues étroites, silencieuses et que, déjà, l’ombre envahit, les femmes semblent accomplir les rites d’une religion mystérieuse, très ancienne. Haïk blême ou orange, ou lie de vin ou couleurde muraille, on voit l’une d’elles sortir d’une des petites maisons basses. Comme si elle fuyait, elle traverse la rue; elle tient un djerid embrasé. La flamme danse au bout de son bras tendu ; une fumée roussâtre monte dans l'air.
La torche ne va-t-elle pas se consumer? La porteuse de feu se hâte davantage. Elle court et les longs plis de son haïk flottent autour d’elle. Cependant, sur le seuil d’un autre petit cube blanc, une autre femme est là qui guette. A la flamme mourante, une nouvelle flamme s’allume. Symbole du feu qui se transmet de main en main, symbole vieux comme le monde et qu’on s'étonne de voir soudain, sous son apparence tangible.
L'ENCHANTEMENT D'OUARGLA 14i # + *
Dans un angle de la place Flatters, douce comme une perle, une petite mosquée arrondit sa coupole laiteuse à l’ombre d’un beau palmier.
Elle est dédiée à Sidi-Afian. À en juger par son nom, ce marabout était un très pauvre homme : Afian : « Celui qui marche pieds nus. » Pour moi, il est vrai, cela ne l’aurait pas distingué, même encore aujourd’hui, de la plupart de ses compatriotes. Un jour, 1l se trouva que l’agha Abd el Kader ben Amour qui gouvernait l’oasis peu de temps avant l’occupation française, ordonna d’abattre la mosquée. Jugeait-il qu’elle nuisait à la régularité, à la belle ordonnance de la place? C’est improbable.
Les musulmans sont indiflérents à ce que nous appelons la symétrie. Toujours, les raisons de l’agha Abd el Kader ben Amour nous demeureront mystérieuses ; mais ce que nous savons, d’une manière certaine, c’est que des ouvriers furent convoqués et que, dans la nuit qui précéda le jour où les travaux de démolition allaient commencer, le marabout Sidi-Afian sortit de son tombeau pour apparaître à l’agha qui dormait encore, étendu sur ses tapis, ainsi qu'il convient à un homme vivant dans le confort et la richesse.
D'un coup de pied au front, le saint éveilla lJ’agha :
« Pourquoi, me veux-tu du mal, méchant?
Retiens ceci : A chaque coup de pioche dans ma mosquée, je te donnerai, moi, du pied dans la tête. »
L’agha se le tint pour dit. Il renvoya les ouvriers, égorgea un mouton pour racheter sa faute, donna un couscous aux pauvres et fit savoir, par un écrit, que la mosquée du saint devrait être éternellement respectée afin d’attester la puissance des marabouts et enseigner la vénération qui leur est due.
Par la « porte du printemps » — que ce nom charmant est évocateur | — me voilà hors de la ville.
Sous son arche, quand on fête le « renouveau » , les indigènes reviennent des jardins où, à l’ombre des palmes, ils ont été manger leur couscous et goûter la volupté de la rêverie. Ce jour-là, nul ne cultive la terre : «On lui ferait mal. »
Quelle lointaine légende héritée du paganisme se cache sous cette tradition poétique ? Quel souvenir de Proserpine quittant la demeure ténébreuse de son époux pour retourner auprès de la radieuse Cérès?
Dans les jardins profonds, tous les puits sont en activité. Avec majesté et grand sérieux, sans hâte — n’ont-ils pas le jour entier devant eux? — des jardiniers noirs manœuvrent les poulies, déversent l’eau des poches en cuir dans les séguias. Vêtus seulement d’une gandourah ocreuse, qui laisse nus leurs membres souples et luisants, ils semblent les figurants d’un décor enchanteur.
Mon compagnon indigène et moi allons par les chemins, entre des carrés herbeux. Parfois Mohamed se baisse pour cueillir une odorante fleur de jasmin et me l’offrir.
De petits oiseaux à la tête bleue, avec des rémiges blanches et le ventre orangé passent à tout instant, bientôt évanouis, fondus dans l’éclatante lumière ou soudain nichés, perdus dans la verdure d’une palme.
Pour rentrer en ville, sept portes s'offrent à nous. Mohamed choisit de me faire passer par celle de Lella Mançoura. C’est la maraboute d’une mosquée voisine. Son souvenir est dans toutes les mémoires. Jeune fille, elle connut la disgrâce d’avoir un père qui voulut la marier, malgré elle. Les fêtes du mariage eurent lieu, ainsi que les rites variés et innombrables, les danses qui durent des jours. Le moment vint de conduire Lella Mançoura à la demeure de l’époux. On la fit monter en bassour.
Précédé de musiciens, le cortège se mit en route, par les rues arides, dans la poussière ; mais quand il s’arrêta et qu’on ouvrit le bassour, qui fut bien surpris?
Ce fut le père de Lella Mançoura. Elle avait disparu. Oncques ne la revit. Elle avait trouvé ce moyen discret de se soustraire à la persécution.
Le sanctuaire où flotte l’ombre de Lella Mançoura est un lieu d’adoration pour les jeunes filles qui vont se marier. Comme elles iraient trouver une sœur puissante afin de lui
demander protection, elles viennent implorer la douce sainte. On les porte au tombeau dans une sorte de lit qui rappelle un bassour. Ce lit nommé Kous est magnifiquement décoré : tapis et tentures le drapent ; sur son dôme, on suspend les bijoux et les parures de la fiancée et l’on récite les prières qui doivent lui donner le bonheur.
Une sérénité bleue baigne l’oasis. Il fait beau, délicieusement, divinement beau !
Au petit trot du cheval attelé à la charrette anglaise, je vais à travers l’étendue miroitante de plaques de sel aux éblouissantes blancheurs. Tantôt à ma droite, à ma gauche ou me précédant pour me montrer la piste, le spahi Yousef me sert de guide. Drapé dans son ample manteau dé cavalier, il a, sur sa haute selle rouge, les façons nobles et calmes d’un très grand seigneur. Pourtant, il n’est, c’est certain, que le fils d'un humble meskine.
À une petite distance, le village de Rouissat dresse, sur une butte, ses quelques maïsons habitées seulement entre deux transhurnances par les gens des Beni-Thour. Pas un bruit n’en sort, pas une fumée ; mais, Yousef l’affirme, en ce moment, chacun des petits cubes faits de terre et de sel a retrouvé ses hôtes. Et voilà que, pour lui donner raison, dévalant la pente, une fllette qui nous guettait sûrement, s’élance vers nous.
Elle est nue, entièrement, adorablement, et court sur la route,en dansant dans le soleil. Ses bras levés se dressent comme les branches d’une lyre ; devant elle, danse pareïillement une petite ombre découpée en beau bleu de Prusse, sur le sable sec ; le vent qui mord sa tendre chair lui fait serrer les fesses. Elle tourne vers moi sa tête crépelée et, de temps à autre, me jette :
« Sourdi, madame, sourdi... »
Elle ne sait que ces deux mots de français et connaît leur effet magique. Je lui lance une pièce de monnaie qui me vaut un sourire charmant et câlin. Si je ne lui avais rien donné, je crois qu’elle m'aurait souri quand même. Cette galopade dans le sillage de la voiture conduite par une Roumiya, c'était une façon imprévue, tout à fait amusante de passer le temps ; c’était un prétexte à s’ébattre en soulevant beaucoup de poussière, comme un petit animal plein de vie.
A l'horizon, les grandes « gara », les montagnes tabulaires forment un décor prestigieux. Profilées très haut sur le ciel et faites, dirait-on, d’or pâle, réduites à des lignes simples, sans variété, sans souplesse, elles ont la nudité, la rigidité tranchante qui s’accorde à ce paysage dépouillé.
Mais, délices des yeux, nous approchons d’une oasis. Isolés d’abord, sentinelles battues des vents, les palmiers deviennent plus nombreux. Bientôt,1lsse pressent, enchevêtrent leurs palmes, mêlent leurs longues chevelures. Ils forment une véritable forêt non point mystérieuse comme
celles des pays septentrionaux mais toute pénétrée de soleil.
Drues et puissantes, leurs colonnes grisâtres et écailleuses montent toujours plus haut et, quand ils sont arrivés à la lumière totale, glorieux de l'effort accompli, buvant la clarté, la chaleur, ils déploient leur éventail splendide couleur d’émeraude.
Des femmes qui ont été ramasser du sel sur le bord du chott s’en reviennent par groupes. Leurs pieds nus et endurcis écrasent le sable ; un lourd couffin fait ployer leur épaule. Les haïks qui les couvrent sont crasseux, misérables, mais un sein jeune, une hanche ronde et souple gonflent le grossier tissu ; elles ont une grâce toute biblique.
Dans un tel cadre, on imagine l’aimable Rébecca. Justement, voici Eliézer. Je reconnais sa longue barbe faite de chanvre, son air de venir de très loin et d’avoir été choisi, à cause de sa dignité, pour une mission de confiance. Eliézer, vieil ambassadeur matrimonial !
Debout, près de ses chameaux agenouillés dans le sable et qu'il laisse reposer, en attendant qu’un bras rond et frais lui verse l’eau de l’amphore, il me salue gravement de sa tête enturbannée.
Par des allées tournantes, entre des jaillissements de palmiers, nous entrons dans la zaouia du village de Adjadja. On ne peut rien voir de plus charmant, de plus imprévu. La fraîche verdure est semée de blancs marabouts ; mais
au lieu qu'ils soient couronnés de coupoles comme c’est l’habitude, en pays d’Islam, ils offrent une toiture en flèche, flanquée à ses angles de quatre aiguilles qui prennent, dans la clarté verte, on ne sait quel air étrange, un peu fantastique, de petits temples hindous.
Arrêt chez le caïd, vénérable vieillard au paternel visage qui, lui aussi, semble sortir de la Bible pour m'’ofirir la grâce de son accueil. Collation de dattes et de thé à la menthe dans une petite maison, dont la cour avec sa colonnade et son balustre aérien dut être quelque chose de ravissant avant le grand désastre de décembre 1922.
Alors, dans ce pays, où la pluie est rarissime, il tomba pendant quinze jours, des pluies torrentielles. L’une d’elles dura huit heures sans discontinuer. Les petites maisons de boue et de sel, littéralement fondirent. Chez le caïd, une partie de la colonnade et des balustres légers s’éboula, lamentablement. Ailleurs, il y eut des victimes. Sous les ruines d’une pauvre maison, trois petits enfants périrent.
D’une voix grave, comme d’une chose religieuse, écrite par Allah, le caïd évoque ces souvenirs tout proches.
Puis, nous repartons à travers les jardins radieux et l’enchantement recommence, plus beau, plus enivrant. Une volupté molle répandue dans l’air semble l’âme même du pays.
Jouissons, jouissons de cette heure qui, jamais, ne reviendra. Epuisons jusqu’à la dernière
goutte, la liqueur divine, dans la coupe-d’or.
Comme le soir va venir, nous arrivons sur les bords du chott. Tout est pénétré d’une tendresse ineffable. Le soleil. Encore un coucher de soleil! J’abuse, n’est-ce pas ? Suis-je seule coupable? Pourquoi le soleil se couche-t-il chaque soir ? Allons ! Mon excuse est absurde. Je m’en rends compte. C’est terrible !
L'eau calme et bleue du lac est un pur miroir où se reflètent les palmes. A l’horizon, montent les dunes couleur de rose. Certaines, qui présentent l’aspect géométrique de pyramides :
arêtes précises, faces latérales lisses, donnent l'illusion d’un paysage de ia Haute-Egypte.
C’est la même aridité, les mêmes lignes sèches, les mêmes teintes délicates de fleur de géranium, avec, dans les cassures, des ombres profondes couleur de violette. La paix qui monte de la terre, qui tombe du ciel, qui glisse sur les eaux est telle que, vraiment, il n’y a pas de mot pour l’exprimer.
Mais, pour animer le paysage, surgit une caravane. Toute une troupe de chameaux. Les lourdes bêtes rousses vont serrées flanc contre flanc. Un seul chamelier les guide juché sur la bosse de l’une d’elles. Qu’est-1l dans l’immensité? Peu de chose. Presque rien. Un tout petit point blanc. La caravane passe sans éveiller lesilence.
Autre vision paisible. Un berger chemine avec ses moutons. Dans la stérilité magnifique des sables, bêtes et gens n’ont que des mouvements onduleux, très lents. Rien ne heurte l’harmome,
la mélodie qui monte de ces lieux. L’aboiement d’un chien dans un lointain reculé semble l’appel enamouré d’une tourterelle.
Formidable boulet poussé au rouge cerise, le soleil éclabousse le couchant. Tout reprend un aspect de rudesse, de violence comme pour nous faire souvenir que ce pays n’a de grâce que pendant les mois d’hiver, les premières semaines du printemps. Le paysage devient d’une splendeur insoupçonnée. Autour des eaux du chott, la rive noue un long fil d’or ; les corbeilles des palmiers sont remplies d’or fauve ; puis la symphonie tourne au rose : l’eau du lac reflète de longues colonnes et des palmes de rose ; les dunes, les dures garas sont parées des mêmes teintes délicieuses qui leur prêtent une grâce pudique. Instants magiques et si éphémères | Insensiblement, mais très vite, tout -se fane. Les nuances roses font place à des nuances mauves qui s’éteionent et se couvrent de cendre. Retour vers le bord] d’Ouargla. Au pied du
petit village des Beni-Thour, un vacarme, un charivari me fait lever la tête. Que font-ils, làhaut, derrière leurs murailles de boue, ces gens qui, tout à l’heure, dormaient d’un sommeil si profond que leur « ksour » semblait une nécropole? Quels génies les ont ressuscités ?
Strident, monte le chant de la nouba que rythment les coups sourds du tam-tam et voilà que, pour m’enchanter, comme si vraiment on n’attendait que mon passage, l’image d’une très ancienne vie s’offre à moi avec ses gestes
immuables où s’affirment des traditions, des mœurs séculaires.
Débouchant d’une des portes, un cortège paraît, se déroule en une ligne mince sur la crête de la colline.
En tête, couvert d’oripeaux verts et rouges, un chameau est chargé d’un bassour orné de plumes d’autruche et qui tangue comme une barque. Une négresse le conduit, pronostic de bonheur. À sa suite, les musiciens, en file.
Isolés d’eux, un jeune homme enveloppé de blancs vêtements va fièrement sur un cheval blanc. Enfin, toute une troupe d’hommes en burnous, de femmes voilées, d'enfants demi-nus qui se pressent et criaillent à voix perçante, les phrases rituelles du pays ouargli :
« Ta mère t’a nourrie, t’a élevée, t’a vendue,
Pour une mesure d’orge, pour une mesure de blé... »
Dans la poussière, cela se profile comme une série d’ombres chinoises, cela passe avec une apparence presque fantômatique, le long des murailles grises qui ont l’air de surgir comme dans un rêve ; cela s'éloigne, disparaît, se dissout dans la nuit.
« Un mariage, dit Yousef, à mes côtés. On eonduit la jeune fille à sa nouvelle maison. »
Et je songe à cette épousée enfouie dans le mystérieux bassour comme un trésor infiniment précieux. Elle est heureuse, sans doute, mais comme le cœur lui bat !
Le crépuscule glisse. Soudain, à l’horizon,
au point opposé à celui où le soleil vient dese coucher, un autre soleil surgit, rouge et d’un éclat dur, insoutenable. Est-ce un tour de sorcellerie? Suis-je victime d’une hallucination créée par les dynouns? Ce pays est celui des fantasmes. Il s’en forme à tout moment. N’estce pas tout à l’heure que, doutant de mon bon sens, j'ai dit à Yousef :
« De quelle couleur est ce cheval, là-bas, sur la piste? »
Et, confirmant ma sensation, Yousef a répondu :
« Il est violet ; tout à fait violet. »
A mesure que l’astre éblouissant et pourpre progresse vers le zénith, il pâlit, perd de son apparence énorme ; il redevient la douce lune, la silencieuse amie.
Bleu profond, bleu-paon au-dessus de ma tête, le ciel, à l'horizon, décrit un immense cercle qui blanchit. L’étendue des sables est blanche. Les maisons sont parées de candeur; mais, sous la : clarté des étoiles, le froid devient vif. Rentrons et que, dans la chambre, le « boy » mis à mon service, allume un grand feu de broussailles ramassées au désert.