CHAPITRE IV
UNE petite distance d’Ouargla, non loin d’un puits dont l’eau est douce, Hamza, caid des Mekhadma a fait établir sa tente.
Toute noire sur l’étendue blonde, elle se déploie : gigantesque chauve-souris. Pareiïlles, mais plus petites, d’autres tentes s’égaillent dans la plaine aride.
La partie occupée d’habitude par les hommes est celle qu’on m’a réservée. Elle sera ma salle à manger et ma chambre à coucher. Des tentures rouges y forment une cloison mobile de l’autre côté de laquelle vivent les femmes.
Fond pourpre et dessins noirs, un tapis du Djebel-Amour est étendu sur le sol et le caïd qui pense m'ofirir tout le confort désirable me montre qu'il a fait, pour moi, mettre un lit, c’est-à-dire un sommier métallique apporté après combien de journées de chameau |
Hors les tapis, les choses qui m’entourent sont misérables ; en ces lieux, elles sont infini-
ment précieuses. On ne les donnerait pas pour beaucoup d’argent : une table dont l’un des pieds est cassé, une chaise qui a perdu presque tous ses barreaux, une cuvette émaillée qui sert d’assiette.
Maigre masque au nez busqué, aux yeux rapprochés l’un de l’autre, le caïd peut avoir soixante ans. Par l’âge, c’est un vieillard. Qui songerait, cependant, à lui donner ce nom ! Il est plein de force, de vigueur.
Un pan de la tente est relevé. Juste devant moi, deux beaux palmiers au tronc un peu penché, aux longues plumesinférieures retombantes dressent leur cime vers un ciel d’émail bleu. Le soleil monte. J’ai plus chaud que dans une serre, mais que cette chaleur est subtile, prompte à s’évader ! Dès que le soir tombera, je serai à grelotter, à m’envelopper dans mon manteau et mes couvertures.
Le caïd n’a qu’un seul serviteur : Ibrahim, un « négro » naturellement. Son corps robuste et souple est soutenu par de grands pieds aux extrémités carrées. La lumière coule sur sa peau luisante, brillante comme des souliers bien cirés. Les épaules sont si larges que, par contraste, la tête paraît petite. Debout près du piquet où sont attachés des haïllons, épouvantail pour les chacals qu’attirent les troupeaux, Ibrahim est posé comme un triomphateur. Il est beau, le sait et semble ne demeurer immobile, que pour que je l’admire. Né d’un ancien esclave, il ne reçoit aucun salaire. Le caïd me dit:
« Je le nourris, je lui donne ses vêtements : il est comme mon fils. »
L'accent sous-entend :
« Que peut-il désirer de plus ! ».….
De ses larges mains, le caïd ouvre une boîte de sardines ; l’huile coule le long de ses doigts, il les essuie sur le pain qu’il me tend. Pour fêter mon arrivée, on a préparé une grande « diffa » : rouge « chourba » (1) fortement pimentée; omelette au beurre rance, saveur exquise pour un indigène ; gigot de gazelle, poulet rôti.
Je dis :
« Tu me reçois comme une reine. »
Et le caïd de répondre :
« Tu es plus qu’une reine ; tu es mon hôte ! »
Assis sur son train de derrière, un pâle sloughi suit de ses yeux mobiles chacun de nos mouvements. C’est Gyap (2). Le moindre bruit fait dresser ses oreilles pointues. Je l’admire et le caïd remarque :
« Un sloughi coûte aussi cher qu’un chameau ; un chameau vaut dans les six cents francs.»
Un instant auparavant, il avait dit :
« Mon frère vient de marier sa fille. Il l’a mariée à un « chic type » qui a donné deux cent cinquante francs.
À côté de la tente, un gourbi, gros cube de pierres sèches. Les femmes s’y trouvent ; pourtant, pas un bruit n’en sort. Entre elles, elles ne parlent donc pas?
(1) Soupe arabe.
(2) Du mot arabe : qui apporte.
Hamza s’exclame :
« Pas quand je suis là, je ne serais pas content. Pourquoi parleraient-elles? Une femme, c’est « kif-kif » une jument. Une jument, tu lui donnes à manger, elle reste dans son coin ; une femme, tu lui donnes sa nourriture, tu lhabilles, elle demeure tranquille; elle n’a besoin de rien de plus. »
Instants de silence.
Je demande — tant pis, si ma question est indiscrète —
« Tu as plusieurs femmes ?
— J'en ai deux.
— Tu en as eu d’autres?
— Beaucoup.
— Combien? »
Il cherche dans sa mémoire :
« J’ai eu Hadra, Aïcha, Yakout.…. »
Puis il renonce à retrouver leur nom et conclut
« J’en ai eu treize ou quatorze. Huit dans la même année.
— Qu'est-ce qu’elles sont devenues?»
Il a un geste pour dire :
« Comment veux-tu que je sache ! Ça m'est égal ! »
Mais il répond :
« Mortes ou divorcées.
— Tant de femmes, caïd ! Tu es riche.
— Ce n’est pas cela. C'était « pour faire des petits ». Allah ne veut pas... Mais, tu ne manges pas.
ns,
— Moi! Par exemple.
— Mange encore çaln»
De ses mains à tout faire, Hamza prend une tranche de filet où il vient de rnordre et la met dans ma cuvette émaillée :
« Mange, c’est bon!
— Allah accroisse tes biens, caïd ! En vérité, tu te retires les morceaux de la bouche pour me les donner... »
Le repas fini, Hamza se tourne vers moi :
« Veux-tu voir mes femmes? »
Nous allons vers le gourbi. J’y entre en me baissant. Rien, dans la salle, que les quatre murs et le toit enfumés. Les femmes sont accroupies auprès d’un Ækanoun où chaufie l’eau pour le « kaoua ».
Elles se lèvent mais leurs yeux restent fichés par terre. Je suis la première Européenne qui pénètre chez elles, la première qu’elles rencontrent :
« Qu'est-ce qu’elles iraient faire dehors ?
remarque Hamza d’un ton brusque. Chercher de l’eau, du bois? Il y a les négresses, »
L’une des femmes est très vieille. C’est l’actuelle belle-mère du caïd. Son visage non tatoué est effroyablement rongé par la syphilis ; la peau de son cou pend en longs plis semblables à des fanons.
A ses côtés, Embarka : un visage maigre, une grande bouche, de grosses lèvres, des yeux intelligents et bons qui constamment semblent demander :
« Que puis-je faire pour vous, pour vous être agréable ? »
Hamza dit :
« C’est ma tante. Elle a été répudiée. Elle est venue ici. Je la garde. Elle travaille bien et a une « bonne tête ».
Dans le trio des jeunes femmes, deux sont les épouses du caïd. La troisième est sa nièce, Nouna, qu’un mari généreux a achetée deux cent cinquante francs.
Leurs grâces sont diverses. La moins jolie est la plus âgée : Rirha. Son teint jaune, son visage aux pommettes saillantes, ses yeux bridés lui donnent l’air d’une Chinoise.
Toutes trois ont la figure fleurie d’un tatouage vert comme les feuilles. Sur leur front s’épanouissent des ramilles : des traits minuscules marquent leur narine gauche ; de très petites croix serrées les unes contre les autres sont dessinées sur leur menton. A l’origine de ces tatouages, il y a eu des raisons dont le sens s’est perdu.
Quand je demande à Rirha :
« Pourquoi fais-tu ces dessins ? »
Elle répond :
« Pour être jolie.
— Mais pourquoi ceux-là?
— Ce sont ceux que nos mères faisaient. »
Je m’assieds dans le gourbi. Embarka qui est la « Grande », la « maîtresse des choses », dit :
« Que la journée soit bonne pour toi. »
Ses compagnes me sourient. La main sur
leur cœur, elles assurent qu’elles sont contentes de ma venue; parmi elles, seule, Nouna se tient dans un angle, morne comme un chien. Je me rappelle qu’on m’a dit qu’elle venait de quitter son mari. Sans doute, elle est triste :
« O mon père, s’exclament les autres femmes, ce n’est pas cela. Elle a mal à la tête. »
Subterfuge pour m’abuser. Un instant plus tard, le caïd nous ayant laissées, Embarka désigne Nouna :
« Elle a peur de lui.
— Peur !
— Hier, il l’a battue.
— Pourquoi? Qu’avait-elle fait? »
Embarka ne prévoyait pas cette question si simple ; elle hésite ; enfin, d’un air embarrassé:
« Quelque chose qu’elle ne devait pas faire. »
Brusquement, je devine. Sous la tente, Nouna est « indésirable ». Son retour n’a fait aucun plaisir. Puisque c’est elle qui a quitté son mari, il faut que son père restitue la dot.
Une partie de la journée, je reste étendue devant la tente. À travers la grille de mes cils abaissés, le sol et le ciel quise rejoignent en une longue ligne courbe forment deux beaux tapis que rien ne souille. Les heures passent. Malgré les idées établies, c’est incroyable comme elles peuvent passer vite quand on ne fait rien.
Le caïd m'a quittée pour aller à Ouargla.
Au coucher du soleil, il rentre à grande allure sur son cheval noir dont les sabots font voler le sable. Il met pied à terre ; puis, appelant Em-
barka lui jette les rênes. Elle conduit le cheval dans une sorte d’appentis qui sert d’écurie ; c’est elle qui lui donne l’orge et l’eau fraîche, elle qui range la selle ; après quoi, retournée dans le gourbi, accroupie avec respect devant Hamza, son neveu et son maître, patiemment elle lui masse les jambes.
Autour de la nôtre, chaque tente est gardée par un chien. Le poitrail large, la tête courte, les oreilles dressées et pointues, ils sont vêtus de longs poils floches, couleur de sable. Leur gueule est toujours menaçante et chacun d’eux est fort et cruel comme un lion. Leurs yeux roux, injectés de sang me font courir des frissons sous la peau. Maigres d’une faim jamais assouvie, ils sont semblables, j’en suis sûre, à ceux que les Furies lançaient contre les grands criminels : fils qui avaient tué leur père ou possédé leur mère... Mère qui avait empoisonné ses enfants. Tout le jour, ils tirent sur leur corde et c’est une sensation très spéciale de me dire que si le piquet cédait, ils ne feraient de moï qu’une bouchée.
Ma présence insolite les excite ; durant la nuit, l’espace est plein d’abois, de hurlements, de longs cris qui se renouvellent à peine éteints, comme s1 c'était l’air lui-même quise plaignait.
Je dors mal et, dès la pointe du jour, je suis éveillée. Sur la paroi de la tente comme sur un
transparent, se profilent les ombres des femmes dont les pieds nus écrasent le sable. J'entends le bruit mou de leurs draperies, je vois l’ampleur ondoyante de leurs vêtements, leur port droit. Si le caïd appelle l’une d’elles, elle s’immobilise. Durant uüne fugitive seconde, elle semble métamorphosée en pierre elle est une statue magnifique.
Vers sept heures, l’un des «flidjs » de la tente se soulève. Embarka s’est glissée en rampant ; en rampant elle a déposé, par terre, un plateau avec une caletière emplie du lait des chèvres qu’elle venait de traire. Elle m’a dit :
« Que ton jour soit heureux ! Il n’y a pas de mal sur toi? »
Et, se touchant la paupière de son doigt passé au henné :
« Ô ma sœur, je t’aime comme la prunelle de mes yeux. »
Le ciel si beau, hier, est, aujourd’hui, triste et froid. Pas un rayon. Les petits bergers qui craignent la pluie ne sortent pas leurs troupeaux et, tout d’un coup, la tente est envahie par des biquets bruns ou blancs tout en oreilles qu'Embarka s'efforce de chasser.
Une heure après, le temps semblant se lever, la « Grande » aide aux bergers ; elle frappe dans ses mains, appelle les chèvres ; puis, arrêtant les chevreaux au passage, elle suspend chacun d’eux à une mamelle et les petits se mettent à boire goulûment avec de grands coups têtus dans le ventre de leur mère.
Entravés et barraqués dans le sable, les chameaux sont occupés à ruminer. Dans leur grand corps immobile, il n’y a que ce mouvement de leurs mâchoires ; ce mouvement, le même pour tous comme s'ils le faisaient en mesure. Leur œil sombre et doux et qui pleure un peu, continuellement, regarde de côté et je ne puis, sans étonnement, songer que les Arabes trouvent que cet animal si grave a constamment l'air de rire :
« Autrefois, m’a conté Hamza, le chameau vivait avec les Juifs. Il entendit dire que notre Prophète était parmi nous. Il se mit en route, marcha longtemps et quand il le rencontra, il en fut si joyeux qu’il se mit à rire et si fort que sa lèvre supérieure se fendit. Depuis ce temps, il rit. »
Dans l’air léger qui m’environne, toutes les odeurs sont perceptibles : fumet du bois et des crottes de chameau qu’on allume dès le matin, exhalaison chaude qui souffle des tentes dont le pan est relevé. Plus tard, il me suffira de retrouver, par hasard, cette odeur dans un fichu, une écharpe, pour que ressuscite, pendant une minute, le petit groupe des tentes noires dans l’immensité, le va-et-vient des femmes drapées de pourpre, celui des enfants dont une souquenille crasseuse couvre mal la nudité où les croûtes de boue semblent des pustules et le tas roux des grands chameaux au poil rèche.
Comme je lisais sous la tente, Nouna, la nièce du caïd a passé. Je ne l’avais pas enten-
due, et tout d’un coup, je l’ai vue, devant moi, faisant de l’ombre sur le livre que je tenais. Elle voulait s’en aller, Je l’ai arrêtée.
Pour elle, je représente un monde étrange dont elle entend parler par son père, ses frères et qu’elle ne verra jamais. Elle me regarde avec cet air inquiet et triste qu’elle a constamment et qui donne à son jeune visage quelque chose de pathétique. On dirait qu’elle cache un secret douloureux :
« Qu’as-tu, Nouna?
— Que veux-tu que j'aie !
— Tu es triste.
— J'ai mal aux dents. »
Pour que je cesse de l’interroger, elle se sauve sous la tente de son père. Son parfum violent et chaud, un long moment, demeure auprès de moi. En fermant les yeux, il donne l'illusion qu’elle est encore là.
La journée passe lentement. Je vais retrouver les femmes, je m’accroupis à leurs côtés.
Le caïd a besoin d’un burnous et elles travaillent à le faire.
Un tas de laine posé sur le sol monte en une masse blanche. Embarka qui, aux ouvrages paisibles, préfère les travaux réclamant de l’activité, prend les paquets de laine qu’elle étire. Elle travaille debout tant elle a l'habitude de se tenir prête à répondre à un appel du caïd. La face petite entre ses tresses doublées de brins de laine, le front surmonté d’un haut foulard aux vives couleurs rouges et vertes, elle con-
serve l’air dominateur qui convient à la «maitresse des choses ». C’est elle, le soir, qui rend compte au caïd de l'emploi de la journée et dit si ses compagnes ont bien travaillé et ont été dociles.
Armée de deux petites plaques de bois munies de pointes, la belle-mère du caïd s'occupe à carder. Avec sa face aux chairs rongées, cette hideuse vieille fait songer à une Parque qui, méchamment, déchiqueterait la vie des humains et pour compléter le symbole, Nouna, image de la jeunesse triomphante, ramasse les débris de laine, en forme des rouleaux floconneux, dont Rirha garnit sa quenouille. Attentive à son travail, celle-ci ne lève guère sa longue tête jaune de brebis, et je pense que le caïd m’a dit :
« Elle n’est pas belle, mais je l’ai épousée parce que personne ne sait, comme elle, filer la laine et tisser la soie. »
Nous bavardons :
« Raconte-moi, Embarka, comment tu t'es mariée.
— O mon père! Cela n’est pas intéressant pour une « madame » comme toi. Tes usages ne sont pas les nôtres.
— Justement.
— Hé bien, quelle fois veux-tu savoir?
— La première. Quel âge avais-tu?
— J'étais petite, toute petite, comme ça... »
D'un geste amusant, Embarka me montre la moitié de son petit doigt.
« J'étais orpheline. Je têtais encore quand ma mère est morte. Un jour entre les jours, mon père m’a remis une robe :
« C’est Mohamed qui t’envoie cela. »
J’ai compris que Mohamed me voulait.
— Tu étais contente?
— Pourquoi ne l’aurais-je pas été ?
— La robe était belle?
— Pas du tout ; elle était noire, une vilaine étoffe.
— Et Mohamed?
— O mon père ! [l'était encore plus laid que la robe.
— Au moins t’a-t-il rendue heureuse?
— Il était bon pour moi ; il ne me frappait pas.
— Pourtant, il t’a répudiée.
— Je n'avais pas d'enfant. »
Tandis que nous causions, Hamza est rentré ; mes amies se sont tues. Dès qu'il paraît, elles sont comme des colombes effarouchées. Leur attitude n’est plus que contrainte. Pourquoi?
Elles me disent :
« Par respect. C’est le maître. »
Maître exigeant et pourtant débonnaire. Ses femmes l’aiment.
Comme je demande à Rirha :
« Quel est ton meilleur souvenir? »
Elle cache un sourire et répond sans hésiter :
« Celui où je suis devenue la femme du caid. Songe, c’est un si grand personnage |! »
Et, une autre fois :
« Rirha, si tu pouvais choisir, que voudrais-tu être : une « madame » comme moi, une « madame » libre ? »
Elle secoue la tête :
« Pourquoi me demandes-tu cela? Je suis bien comme je suis.
— Sans doute, cependant...
— Hé bien, si je n'étais pas la femme du caïd, je voudrais être la femme du caïd. »
Bonheur précaire pourtant que le sien ; souveraineté tremblante. L’inquiétude est à ses côtés, sans cesse, comme une épée.
Un matin, elle m’a dit :
« J’ai rêvé qu’il me répudiait.…. »
Malgré sa simplicité, son âme soumise au destin, Rirha ne peut oublier qu'avant elle quatorze épouses ont été répudiées. Pourquoi réussirait-elle où les autres ont échoué |!
Durant la nuit, le simoun s’est levé. À mes oreilles résonnent ses clameurs aiguës, ses longues plaintes ; il vient battre les flidjs de la tente ; il se rue. Le sable soulevé projette ses grains avec un bruit de grêle. Il y a des craquements : troncs des palmiers trop violemment secoués, froissement des palmes.
Vers le matin, je tombe à une somnolence où il me semble entendre des éclats de voix coupés de gémissements qui ne sont pas ceux de la tempête. Puis, ce sont les bruits accoutumés,
la vie familière qui reprend : les Khalkhals font leur tintement, un cheval broie son orge, une chèvre bêle.
Le beau sloughi soulève les flidjs. Je l’appelle :
« Gyap ! Gyap ! »
Au lieu d’accourir, il s’arrête. Dressé au pied du sommier, comme un homme, il m’examine, me reconnaît. Alors, de son long pas effilé, il vient vers moi, et pose sa tête soyeuse à côté de la mienne.
Nouna est sortié du gourbi. Dans une cafetière, elle m’apporte de l’eau chaude pour ma toilette. Le vent plaque sa robe contre elle et, à chaque pas, sous l’étoffe, on suit l’allure magnifique de la marche, le genou qui ploie, la hanche qui se cambre.
Je tends les paumes de mes mains, en les creusant, au-dessus du sable. Nouna y verse un filet d’eau ; puis elle me passe un torchon gras plus noir que le fond d’un chaudron. Je prends une serviette dans mon sac. Alors, elle dit d’un ton de reproche :
« Pourquoi as-tu apporté tes affaires? Ici, tu as tout ce qu'il faut. »
Tandis que je m’essuie, j’observe son visage. Quel désir cache-t-elle dont son cœur a soif et qu’elle ne peut satisfaire |
« Nouna, tu as une vraie figure de Ramadan.
Tu as pleuré ?
— Je n’ai pas pleuré.
— Alors, tu es malade ?
— Crois-le si tu veux.
— Qu'est-ce que tu as?
— C'est l'affaire d'Allah. »
Embarka qui entre me fait signe d’un clin d’œil et quand Nouna s’est éloignée :
« Son mari a écrit pour qu’elle revienne...
Mais elle Le fuit comme la brebis fuit le chacal….. O ma colombe, le chagrin mange la moelle de ses 08. Tu le vois... »
Alors, je me rappelle les paroles bruyantes entendues à l’aube, les accents chargés de reproches et cette voix de femme qui gémissait.…
Le caïd, ce soir, était accroupi sur ses tapis, : dans la tente ; une théière était posée par terre à ses côtés, avec un verre à moitié plein ; il fumait.
Pour la première fois, il était sans guennour et sans chech (1). Il ne savait pas que j'étais là. J'ai vu son crâne rasé l’autre vendredi et où les cheveux commencent à marquer leur trace sombre. Rudes et dressés comme les crins d’une brosse, ils piqueraient si l’on y passait la main. Ses oreilles sont grandes, trop grandes, presque trop blanches aussi d’être toujours cachées. Elles tranchent durement sur le teint basané. Ses yeux louchent un peu. Je ne l’avais pas encore remarqué. :
(1) Voile de mousseline.
Aussitôt le dîner fini, le caïd m’a quittée. La nuit trop peu avancée n’invite pas encore au sommeil. J’ai relevé le pan de la tente. Comme un velours de couleur morte se déroulent les sables. Un chien aboïie. Il y a une suavité dans l'air. C’est Henry de Montherlant qui a écrit cette phrase dont je me souviens en ce moment : « Un lait de déesse coulait du ciel ».….
Je fais quelques pas et gagne le gourbi où les femmes se tiennent de préférence parcé qu’elles ÿ ont moins froid que sous la tente.
En un trou creusé dans le sol, des crottes de chameau rougeoient, quelques brindilles flambent. Les femmes sont accroupies autour et se lèvent. Comme elles font toujours, elles viennent à moi avec des saluts, beaucoup de saluts et de gestes ; elles me baisent les mains et lépaule.
Je dis à Embarka :
« Je voudrais te voir danser. Danse.
— Pourquoi? Il n’y a pas de fête.
— Pour me faire plaisir.
— C'est bien, je danserai. »
Chacun de mes désirs, ici, est un ordre.
Embarka a fait signe à Rirha. Un instant, elles se tiennent debout, côte à côte. Elles sont semblablement vêtues; leurs robes noires tombent en longs plis jusqu’à terre. Il n’y a de brillant, sur elles, que les plaques de leur collier d'argent. L’âcre fumée du bois pique mes yeux jusqu’à les faire pleurer. En manière de tamtam, Nouna a retourné une cuvette émaillée
et frappe dessus à coups rythmés. Les braises du foyer empourprent les murs. Sur ce fond ardent se détachent les sombres silhouettes des danseuses dont les draperies funèbres laissent deviner le ferme dessin des jambes et de la poitrine. Lents mouvements des deux femmes. Danses démoniaques, danses de volupté et d’une ardeur farouche ; danses qui reproduisent les gestes de l’amour : tous les gestes |! Etreintes d’une violence passionnée et qui, pourtant, n’ofirent rien de bas; gestes impudiques qui ne sont point cyniques.
Le costume sévère des danseuses, leur air de dignité, leurs paupières abaissées sauvent tout. Même dans les moments où leurs gestes se font le plus réaliste, sans jamais être grossiers, elles conservent comme un caractère sacré.
La poussière et une forte odeur montent de leurs jupes et de leurs draperies : odeur indigène qui rappelle celle des ménageries. Tout en est imprégné, même les murs.
A côté de moi, pour mieux voir, la bellemère du caïd tend son cou de dindon et sa face hideuse. Par instants elle me saisit le bras. Crainte que je sois scandalisée, elle dit aux danseuses :
« Doucement, doucement !.… »
Accompagnement de sa danse, Embarka s’est mise à chanter :
Qu’on prépare le haïk de soie pour la jeune fille ! Qu'on la parfume !
La nuit d’amour qu’elle a eue est si belle, Qu'elle veut rester couchée tout le jour pour mieux se la rap- [peler….
Etrange ironie ! Embarka chante la joie, l'excès de la joie ! Elle la mime et elle n’éveille que la tristesse; dans l’âme, ses chants et ses danses laissent un goût de cendre.
Quand elle a fini, elle revient à mes côtés :
« Ô ma petite sœur, tu as vu les danses du Sahara. »
Puis elle m’a baisée à l’épaule parce que je me retirais et a dit :
« Va avec la paix ».
La vie, sous la tente, continue de se dérouler, pour moi, le plus simplement du monde. Elle est beaucoup moins étrange que je ne l’avais imaginée. C’est une vie tout unie, point 1idyllique du tout et qui plonge fortement dans la réalité.
La plus grande partie de la journée, le caïd la passe à Ouargla. En son absence, le « négro » demeure accroupi devant un vieux petit mur en terre sèche, à l’ardente chaleur du soleil. Rien, absolument rien ne remue en lui. C’est un bloc de pierre. Quand il se dresse pourtant, comme un homme qui sort de son songe, il fait le geste de s’étirer. Il y a alors, dans sa souplesse, une telle beauté de lignes que je crois voir surgir devant moi, animé, vivant, l’admirable Age d’airain du grand Rodin.
Pas une minute les femmes ne cessent de travailler. Par vanité, quand le caïd parle d’elles, il dit comme tous les maris indigènes :
« Elles ne font rien, elles n’ont rien à faire. » Mais, depuis l’orge ou le froment qu’elles broient jusqu’à la laine qu’elles lavent et tissent, jusqu'aux soins qu’elles donnent aux animaux, elles font tout, au contraire.
Embarka m’avoue :
« Je suis si lasse, quand arrive la nuit que je ne peux dormir. J’ai mal dans les os et dans la moelle des os. »
C’est sur elle, la « Grande », que l’essentiel retombe et voilà qu'aujourd'hui, je lui ai apporté un surcroît de travail.
Adda, caïd de la puissante tribu des Saït- Otba m'a invitée à une « diffa ». Hamza dit :
« Tu devrais y aller en bassour. « Kif-kif »
une madame arbi. »
Embarka est allée chercher un des bassours dont la carcasse noircie s’arrondit près des tentes. On a fait « barraquer » un chameau. Sur sa bosse, on a hissé le bassour. C’est paraïît- “il un très beau bassour. Des bouquets de plumes noires l’ornent au sommet. Ce sont des plumes d’autruche ou plutôt des tronçons de plumes, très raides et qui ressemblent à des plumes de dindon.
Pour rendre le bassour confortable, Embarka le garnit de coussins ; pour qu'il soit magnifique, elle le décore de tapis, de couvertures
rouges et orangées. Jetée en travers, une écharpe verte se détache violemment ; des mousselines couleur d’azur laissent flotter leur magie.
Sous ses draperies, le bassour prend l’apparence d’une barque renversée et prodigieuse, toute bariolée.
Le méhari qui a l’honneur de le porter est lui-même revêtu de tentures qui l’habillent exactement comme les palefrois des anciens preux. Sa bride est décorée ; sur son long nez busqué scintille un chapeau chinois orné de bagues de cuivre ; dernier embellissement, on étend sur sa croupe, un filet aux larges mailles rouges, vertes et bleues.
Ces préparatifs sont longs. Pendant plus d’une heure. Embarka ne cesse d’aller et venir, de se baisser, de se reléver. C’est elle qui porte les tapis, les piles de coussins. Le « négro » lui aide ou, plutôt feint de lui aider. A tout moment, il s'arrête, renifle bruyamment, se presse le nez, essuie ses doigts à son burnous, renifle encore... Il s’est mouché.
"Tout étant prêt, le caïd m'invite à monter.
Je m'installe sur les coussins placés dans le creux de la bosse. Le chameau se relève. Alors, commence un supplice épouvantable. Je dois me tenir accroupie le dos ployé ; mes cheveux s’accrochent dans les nervures des palmes qui forment la carcasse du bassour ; j’ai des crampes dans les mollets ; j’étouffe et, par surcroît, ne vois rien.
Au bout d’un quart d'heure, je supplie qu’on
arrête. Puisqu’il faut aller chez Adda, j'irai, mais dans la charrette anglaise que le commandant du bordj d’Ouargla a aimablement muse à ma disposition. Ce sera moins couleur locale. Je m’en moque! Jem’en moque complètement |!
Une splendeur radieuse tombe du ciel, baigne l’étendue aride. La pureté de la lumière, son éclat parent toutes choses d’un prestige royal. Le plus humble indigène en burnous est un prince des sables.
De tout mon être, je baigne dans la clarté du soleil, dans sa chaleur. Je l’aspire par tous mes pores. Sensation ineffable. Chaque minute la renouvelle sans en épuiser les délices. Au contraire. Plus on en jouit, plus on en est avide. Bonheur semblable à celui des saints « qui possèdent davantage, à mesure qu'ils perdent ». Bonheur que ne goûtent pas seulement les sens, mais qui comble le cœur.
Le sable est couvert de larges plaques de sel. Impression paradoxale. On avance sur une terre comme craquante de gel et, dans le même Vaptoee on est brûlé par les feux du soleil.
Semblable à quelque monstrueuse tortue, la tente du caïd Adda développe sa masse sombre sur un 501 couleur de géranium. De tente aussi vaste, il n’en est pas dans toute l’Algérie.
On conte que, lorsque le père d’Adda mourut, il laissait, dans son héritage, d’innombrables troupeaux et cette tente. Invité à choisir sa part, Adda préféra la tente aux moutons, aux chèvres, aux chameaux.
Admirable type de nomade, homme de vieille noblesse et noble,jusqu’aux fibres, le caïd des Saït-Otba est dans la force de l’âge. Dans sa figure au nez busqué, les yeux perçants sont de l’espèce de ceux des grands rapaces qui volent rapides comme l'éclair et, d’un coup d’aile, fondent sur leur proie, la ravissent.
Depuis la conquête, sa famille a été parfaitement loyale à la France. Lors de l’insurrection de 1871, les Saït-Otba marchèrent avec nous contre les tribus du Sud qui s'étaient soulevées. Elles avaient à leur tête Bâage, père d’'Adda. Le combat fut meurtrier. Les Saït- Otba y eurent le dessous et se replièrent avec de grosses pertes. Bâage avait été providentiellement épargné.
On dit que, lorsqu’on vint annoncer à son père Kaddour, le mauvais résultat du combat, en lui nommant les victimes :
« Celui-ci a été tué, et celui-ci, et celui-ci... Cet autre est blessé, et cet autre, et cet autre... », le vieillard demanda :
« Et mon fils?
— Il est sain et sauf. »
Alors Kaddour eut un rugissement de colère:
« Il n’est ni tué, ni blessé ! Il s’est donc caché avec les femmes... »
Quand Bâage mourut, son fils Adda était encore enfant. Le commandant militaire de Laghouat voulut donner le caïdat à l’un des frères de Bâage ; mais la veuve de celui-ci vint supplier qu’on n’en fit rien :
« Laisse-moi, dit-elle, au commandant, laissemoi gouverner les Saït-Otba. pendant la jeunesse de mon fils. »
Le commandant y consentit. Jusqu'à ce qu'Adda eut l’âge d'homme, sa mère exerça l’autorité et avec tant d’adresse et de fermeté qu’il n’y eut pas un seul trouble à réprimer...
Nous entrons sous la tente. Comment ne pas approuver le choix d’Adda ! La tente n’est pas seulement magnifique par ses dimensions, elle est somptueuse. Sur le sol se détache l'éclat sombre des tapis, mais ce qu’elle offre de plus admirable, ce sont les « tag » qui la divisent, séparant la partie réservée aux hommes de celle qui est occupée par les femmes.
Le soleil avide, la poussière, l’excessive lumière, lentement ont rongé leur couleur. Les pourpres sont devenus roses Les bleus foncés ont pris les pâleurs exténuées de la turquoise. Certains « tag » ont une richesse sourde si puissante qu’on les dirait tissés d’or.
Avant le repas, j’ai passé dans la partie habitée par les femmes. Quelle différence ave@ celle que je viens de quitter! Ici, aucun tapis ne couvre le sable et ne masque les « fhidjs ». Une forte chaleur y est cantonnée car, sur des « kanouns », mijotent les nombreux ragoûts qui doivent nous être servis. Accroupies devant eux, des négresses sont attentives à leur cuisson.
Tandis qu’elle cause avec moi, Aouda (1),
(1) Ce nom signifie : jument.
Pl
la femme d’Adda ne cesse d’exercer sa surveillance. Pour être sûre que tout sera parfait, elle a voulu, ellé-même, confectionner chaque plat :
« Les autres jours, je commande et les femmes travaillent. Lorsque j'étais jeune, j’ai appris à tout faire, même à tourner la meule. Que de fois, j’ai écrasé le grain. Maintenant, c’est moi, la « Kébira (1) ».
Quand Adda fut mineur, sa mère mena la tribu. À présent, lorsqu'il est absent, sa femme le remplace. Chez les Saït-Otba la femme noble jouit d’une autorité, d’une liberté que ne connaissent pas les épouses des autres nomades.
Aouda a une intelligence virile. Une grande beauté aussi. Ses yeux immenses ont le velouté de ceux de la gazelle. Sous son « guennour »
enroulé de soieries aux tons mauves et bleus, sous son « melhafa » blanc, lamé d’or, elle se tient ainsi qu’une reine couronnée du diadème et chargée de joyaux précieux.
Son mari, qui a en elle une confiance absolue, ne prend aucune décision sans la consulter.
ourtant, comme elle n’a point d’enfant, il lui faut accepter des co-épouses.
En souffre-t-elle? Elle a une âme fière et ne l'avoue pas. Les raisons de se tourmenter pour cesqu’on ne peut empêcher sont toutes folles et elle dit :
« Quand cl désire de nouvelles épouses, je les
{1) La Grande.
130 NOS SŒURSÉMUSULMANES
lui choisis moi-même, aussi belles que possible. Je les aime comme mes filles. »
& Par quels chemins, ensuite, l’entretien est-il tombé sur les djnouns? Adda qui est venu nous rejoindre ne sourit pas de ce qui nous semble, à nous autres, imaginations puériles. Chez cet homme de musculature robuste, le système nerveux doit être d’une sensibilité excessive. Vision merveilleuse et pourtant crucifiante, délices qui deviennent une torture, une femmedjenn lui apparaît sans cesse Il la voit la nuit et 1l la voit, le jour. Elle est vivante pour lui, lui parle, l’appelle, le voudrait posséder.
L'enfer des anciens a connu des supplices semblables.
Je dis :
« Est-elle belle, au moins?
— O mon père, si elle est belle ! »
Comment ne le serait-elle pas! Elle est l'illusion toujours fuyante et toujours renaissante. Pour se délivrer, Adda porte, dans un sachet, des prières écrites par un thabeb. Il s’est fait exorciser avec les phrases qu'il faut. Je dis
« Inch’Allah ! un jour, tu ne la verras plus: Tu seras content? »
Les prunelles d’Adda étincellent
« Si je serai content ! Par-dessus les yeux, par-dessus la tête, par-dessus mon guennour |»...
Le jour est venu où je dois quitter la tente
d’'Hamza et ses femmes, mes amies. Je vais leur dire adieu.
Comme d’habitude, je les trouve accroupies dans le gourbi, devant le kanoun.
Parce qu’elles savent que je vais partir, elles ont pour moi des prévenances plus grandes que les autres jours ; elles étendent leurs manteaux par terre, elles veulent que j’y pose les pieds.
J'hésite et refuse :
« Mes pieds, non! »
Mais elles insistent :
« Tes pieds sont précieux ! Tout est précieux dans un grand personnage. »
Je perdrais mon temps à leur expliquer que je n’en suis pas un et savoure, comme une chose rarissime, de me sentir l’objet d’une adoration aussi profonde.
Nouna n’a pu se dispenser de paraître, mais si son corps est parmi nous, son esprit est absent. Je vais vers elle :
« Pauvre petite, je voudrais te consoler. »
Elle détourne la tête. Doucement, je lui prends le menton et la force à lever les yeux.
« Pourquoi avoir quitté ton mari? Veux-tu me le.dire? Je suis ton amie. Peut-être cela peut s'arranger. »
Nouna serre les lèvres pour ne pas laisser échapper le secret qu’elle me cache depuis tant de jours mais mon geste amical, mes paroles affectueuses l’ont remuée. Elle est arrivée au. moment où le cœur trop lourd finit par s’épancher :
« Je le détestais, fait-elle.
— Voilà un mot bien grave. On ne déteste pas sans raisons. Ton mari n’était pas bon pour t01?
— Il était bon.
— Il était vieux, alors? Il était laïd?
__ Il était jeune ; il n’était ni beau, ni laïd : un fils d'Adam comme un autre. »
Les réponses de Nouna n’expliquent rien.
Me souvenant de ce que j’ai entendu raconter, bien des fois, sur des causes de demande en divorce, je dis :
« Il était avare ; il te nourrissait mal ; 1l te refusait des vêtements ?
— Il me donnait tout ce dont j’avais besoin ; mais maudit soit le verre, fût-il d’or, s'il ne contient que de l’amertume ! »
Nouna, de nouveau, baisse le front. Vraiment, elle m’apparaît comme une petite fille entêtée, capricieuse, tout à fait déraisonnable. Je le lui dis et ajoute :
€ Tant pis pour toi, maintenant, si tu es malheureuse. C’est ta faute. Tu as tort de te plaindre. »
Elle se redresse et d’une voix un peu sourde comme si elle avait peur d’attirer plus près de nous les dynouns, fils du feu, elle réplique :
« OÔ ma mère, ma petite mère, que veux- Lu que je te dise : j ‘ai été ensorcelée. »
Si je n'avais entendu le caïid Adda me
“conter, hier, une histoire analogue, j'aurais peut-être souri ; mais je m'’exclame avec un grand sérieux :
« Ensorcelée ! Toi !
— Qui, ma colombe. »
. Et, de la même voix sourde, Nouna conte comment cela s’est passé
« C'était quelques jours avant mon mariage.
Une femme est venue sous la tente. Une femme que je ne connaissais pas. Une femme qu’il avait répudiée. Elle a dit qu’elle apportait un cadeau. Elle m’a présenté un foulard qui avait un parfum très fort dont Je ne sais pas le nom, Aussitôt, j’ai senti que je détesterais mon mari. Je l’ai détesté. Allah avait écrit cela sur moi,
— Laisse-la, intervient Rirha, laisse-la, la pauvre brebis. Pour elle, les malheurs sont cousus ensemble. Le fils d’Abd el Kader (1) l’aime. Il a été furieux qu’elle parte. Sais-tu ce qu’il a fait ?
— Comment le saurais-je?
— Il a obtenu qu’un thaleb écrive un papier qui défend à Nouna de se remarier.
— Ce papier n’a aucune valeur, auprès du cadi.
— Peut-être ; mais il est là ; on le sait. Aucun homme ne voudra jamais de Nouna et, s’il s’en trouvait un, c’est elle qui aurait peur que ça lui porte malheur. »
Le visage tendu, Nouna nous écoute comme si j'allais trouver le moyen de la délivrer. Voyant que je la considère en silence, elle retombe à sa pose accablée.
(1) Is’agit du mari de Nouna que les convenances empêchent de nommer directement, v
F Alors, pour la réconforter un peu, tout de même, je dis :
« Ne regrette rien; si tu te remariais, peutêtre tomberais-tu sur un mari qui te rendrait malheureuse. »
Qu'elle est jeune et vibrante de vie et pleine d'espoir malgré tout :
« Si cela était, je m'en irais; je m'’en 1rais, jusqu’à ce que j'en trouve un En 4 Inch’Allah ! il y en a certainement de bons...
Sur le seuil du gourbi, Hamza érébss sa silhouette robuste. La charrette est attelée qui va m'emmener à Ouargla. Le bourriquot est chargé de mes bagages.
Il faut partir :
« Pourquoi es-tu restée si peu de temps parmi nous, disent les femmes. Nous t’aimons comme la prunelle de nos yeux. Nous en avons pour six mois à parler de tout ce que tu nous as dit, de tout ce que tu nous a demandé. Sans toi, qu’allons-nous devenir!
— Le sable, où tu as posé les pieds, ajoute Rirha, je vais le ramasser, le mettre dans mon vêtement. Quand nous serons tristes, nous le regarderons, nous le sentirons, nous le toucherons et nous croirons que tu es encore avec nous. »
Ce ne sont pas de vaines paroles. Rirha se baisse, recueille la poussière qui conserve l’empreinte de mes chaussures et l’enferme en un nouet dans son « melhafa ». La belle-mère du œaiïid me baise les mains. Embarka pose ses lèvres sur mon épaule :
« Ô ma sœur, qu’Allah te protège. Pars avec la paix ! »
La Paix! Mot divin ! Que je voudrais la laisser, ici, sous la tente, dans le cœur de Nouna !