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CHAPITRE VI

ANS le flamboiement de l’aurore, j’ai quitté D Ouargla, cité des sables et des eaux salées.

Pour gagner du temps, j’ai pris l’auto. Que ce nom n’éveille aucune idée de confort. Cet auto est un poids lourd qui sert, accidentellement, au transport de quelques voyageurs. A l’intérieur, deux bancs de bois ; l’on est pêlemêle avec les bagages : bidons à pétrole, tonneaux, sacs de grains. Aussi bien, les transports n’ont-ils lieu qu’une fois par mois. Ils cessent avec les chaleurs. Pour avoir tenté, l’an dernier, d’aller de Touggourt à Ouargla, à la mi-juin, le mécanicien a eu trente-six crevaisons et la voiture est restée en panne à cinquante-six kilomètres d’'Ouargla. En attendant qu’on les secourût,les voyageurs épuisèrent leurs vivres, l’eau des guerbas et finirent par boire l’alcool de menthe et l’eau dentifrice que quelques-uns d’entre eux avaient dans leur sac,

TOUGGOURT, REINE DES PALMES 15à

Comme il est question de prolonger jusqu’à Ouargla la voie ferrée qui aboutit à Touggourt, la piste entre les deux oasis n’est plus entretenue depuis déjà quatre ans ; mais, vieille habitude de langage administratif, on continue de l’appeler « la piste aménagée ». Le sol n’y est que trous et monticules. À tout instant, je bondis jusqu’à la bâche qui couvre la voiture, je retombe sur les tonneaux ou les bidons. Ce genre d'exercice est particulièrement recommandable à ceux qui sont avides de mortifications. J’avoue n’avoir aucun goût pour elles. Toutefois, j'aurais mauvaise grâce à me plaindre. Prenant gaiement mon parti de l’aventure, je veux penser seulement que je ferai en quelques heures un voyage qui, à chameau, n'aurait pas demandé moins de cinq à six jours.

A cause du vent, les rideaux de cuir ont été rabattus. Difficile de rien voir. Je glisse un œil par l’une des fentes. C’est montrer bien de la curiosité et le mécanicien m’en raille :

« Ah ! il est beau, madame, le paysage ! »

Pour ce brave homme, évidemment, cette étendue morte, cette grandeur désolée répondent tout à fait à ce que nos pères auraient appelé un désert effroyable |

Landes stériles. Tout d’un coup, j’ai la surprise d’y voir se dresser les «Trois Pitons». À tenter deles compter au passage rapide dela voiture, ils sont douze, quinze, vingt et même davantage mais il est entendu qu'ils sont les

« Trois Pitons ». Nul ne sait pourquoi. En un jour de grande distraction quelqu'un les a baptisés ainsi.

Masses cahotiques, jaunâtres, sèches, aux lignes déchiquetées ou comme rabotées, ils reproduisent des formes inattendues : une enclume, une table, mais, plus souvent encore, des profils humains, de grotesques profils, telle cette tête d’idiot : nez démesuré, front fuyant que couronne un toupet et qui, longtemps, la dernière de toutes, se profile sous le ciel.

Perdu dans les sables, le bordj d’Hadj-el- M'rir : le « bordj du bonheur » nous offre un instant son abri délabré pour un léger repas. Un gardien y vit avec sa femme et deux petits enfants. Tout ce monde est vêtu de haiïllons.

Dix à douze fois par an, ils voient passer l’auto et reprennent contact avec des êtres humains. Le reste du temps, rien que le vent, le froid intense des nuits hivernales, la chaleur dévorante des jours.

La femme s’est arrêtée à nous regarder. Elle est jeune avec un rond visage basané, déjà flétri et ridé. Ses noirs cheveux frottés d'huile, coupés « à la chien », tombent sur ses sourcils sombres.

Son maître, le mari,est un vieillard à barbe orise ; une grande bouche, des chicots rongés, espacés. Au moment où nous allons partir, les deux enfants s’élancent de l’angle du mur d’où leurs yeux nous épiaient.

Le petit garcon porte le nom magnifique de

« La lumière dans les ténèbres». Son âge? Le père et la mère l’ignorent. Ici, point de palmiers pour compter les événements par la récolte des dattes.

À peine sommes-nous en voiture, les petits se précipitent vers la table où nous avons laissé des os de poulet ; ils s’en saisissent, les cassent entre deux pierres, en sucent la moelle et le vieux dressé dans le vent et agitant son bras maigre, noir comme un fumeron mais que drape si noblement les grands plis de son burnous, me crie en guise d’adieu :

« Le bonheur sur ta famille ! »

Fuite rapide de l’auto. Vent violent. Tourbillons de sable. A pleines narines, il faut le respirer ; à pleine gorge, 1l faut le boire. Il colle, il englue. Mes voiles, mes vêtements, ma couverture, tout ce qui m'’enveloppe, tout ce qui m'entoure a revêtu le même suaire de triste couleur jaunâtre.

Avec le soleil monte la chaleur, la soif nous torture. Tout est également aride dans l’espace embrasé ; l’horizon s’évanouit dans une vapeur qui doit être de la poussière en suspension dans l'air. Et cela dure, et cela obsède, Aspects aussi vieux que le monde et qui ne disparaitront qu'avec lui.

Mais, le chauffeur qui veut me montrer les « beautés » du pays :

« Madame, vous êtes venue pour cela », fait un détour de deux kilomètres et, brusquement arrêtant le volant, se tournant vers moi pour jouir de ma surprise :

« Voilà le square Bresson (1) ! »

À mes pieds, sans que rien ait pu faire soupçonner sa présence, se creuse une profonde cuvette, un cratère, belle coupe qu’emplit une eau dormante couleur d’émeraude. Illuminés à leur faîte, des touffes de palmiers croissent sur ses rives, agitent doucement leurs palmes, aspirent un souffle chaud qu'ici l’on sent à peines Au-dessus de nos têtes, des vols d'oiseaux passent et repassent. Vie insouciante qui s’ébat avec des fantaisies brusques.

Après la géhenne du sable et de la soif, ce beau jardin d’oubli et de fraîcheur est d’une douceur voluptueuse.

Volontiers, on s’y attarderait mais la fuite de la lumière est rapide, en cette saison, et il faut nous hâter. Il faut reprendre notre course sous la blancheur dure du soleil.

Cà et là, sur la piste, des puits ouvrent leur bouche sombre. Certains sont si peu visibles que celui qui ignorerait leur présence mourrait de soif à leurs côtés. Profilées sur le ciel, des colonnes pyramidales, les « Guémiras » servent de repère au voyageur. Par elles, on se dirige dans l’étendue sablonneuse, dans les landes mornes. L'une de ces pyramides, la grande guémira est en partie éboulée. Sous la morsure des gelées nocturnes, sous le flamboiement du soleil, ses arêtes se sont effritées, ses pierres se sont désagrégées,.

(1) Grand squara d’Alger.

Qui fouillerait ses décombres y trouverait une petite fortune. L'usage des voyageurs est d’y jeter quelques pièces de monnaie pour s’assurer un heureux voyage à travers le Sahara.

La fatigue m’accable. Je ne pense plus à rien ou, plutôt, je ne pense qu’à une seule chose : l’arrivée à Touggourt. Combien d'heures encore pour y atteindre! Pauvre chose cahotée, meurtrie, bondissante, je continue de recevoir des paquets de sable dans la figure et j'ai la peau douloureuse comme si on me la frottait avec du papier de verre.

Parfois, un réveil brusque. Finies les grandes landes, royaume du soleil et des vents déchainés,nous entrons dans une région de dunes. Les yeux se reposent sur des tons d’or pâle ; nous avançons parmi des douceurs fondues dans lesquelles, soudain, la voiture s’immobilise, enlisée jusqu’au moyeu.

Il faut descendre. Les hommes glissent des madriers sous les roues; à grands coups de pelle, ils travaillent à dégager l’auto et, rompant le silence de l’espace, ce sont des appels, des bruits mats.

Il fait encore clair, heureusement, quand apparaît la zaouïa de Temacine, ses longs murs blancs, ses coupoles qui sont, pour nous, l’indice que Touggourt est proche. La route coupe à travers des jardins. Fraîcheur des bouquets de palmiers. Verdure divine !

Encore quelques espaces arides, quelques déserts de cendre givrés de sel ; puis, entre des

murs de boue sèche que débordent les longues plumes ondoyantes des dattiers, c’est une route de poussière épaisse où il faut aller très lentement, avec de rauques et continuels appels de trompe à cause des hommes qui y promènent leur burnous, des petits enfants aux yeux de flamme qui s’y ébattent, des femmes serrées aux épaules dans leurs voiles bleu de nuit: c’est Touggourt enfin et son oasis ! , ”

Je les avais vus, l’an passé. Ai-je eu raison d’y revenir? Faut-il croire les désenchantés qui vont répétant

« La même page ne doit pas être relue, ni entendue une seconde Ne la musique qui avait charmé. » :

En comparaison do de sa population déjà soudanaise à l’existence encore primitive, Touggourt, à mes yeux, prend l’apparence d’une capitale déflorée par notre civilisation. Déjà, je me sens presque revenue chez moi.

Les édifices qui abritent les services mumieipaux et les services indigènes ne sont-ils pas des palais ! Ils ont des coupoles, des arcades, d’élégants et charmants balustres. Les rues sont balayées. Sur la place du marché, les marchands n’étalent plus qu’exceptionnellement leur marchandise sur le sol. Les bouchers et ceux qui vendent le pain ont adopté nos méthodes et possèdent une longue table qui fait

office de comptoir; les marchands de tissus, qu’abrite encore il est vrai une petite tente, rangent, maintenant, leurs pièces d’étoffe sur les rayons d’une étagère et, entre les chameaux barraqués, on entend sans cesse gronder ou corner des autos |

Regrets absurdes ! Il faut laisser Touggourt me reprendre et agir son charme étrange, un peu monotone.

Où donc peut-on mieux qu'ici passer de longues heures dans le dédale des rues profondes, mystérieuses, voûtées comme des catacombes et qui vont s’enfonçant, se perdant loin, très loin, vers un rayon de lune ou un rais de soleil?

Cheminant lentement ou assis le long des murs, sur un des bancs de pierre où il doit faire si bon-à dormir les nuits d’été ou à tenir de longs conciliabules, fantôme soi-même avec d’autres fantômes très graves, il faut voir se dérouler la vie intime du vieux Touggourt demeuré intact.

Tout se passe dans une demi-ombre. Mieux que la lumière, le clair-obscur suscite les belles visions d'art, les purs chefs-d’œuvre. L’imagination ajoute à ce que voient les yeux.

Dans ces petites rues silencieuses — les pieds nus ou chaussés de babouches font si peu de bruit ! — chaque femme au visage invisible fait penser à l’Alcmène voilée qu’Hercule ramenait des enfers à son époux, l’égoiste Alceste. Le cavalier aux longs yeux étincelants qui surgit comme d’un tunnel et passe sans seulement

daigner me regarder esbun prince auquel un magicien va peut-être ouvrir une caverne ruisselante d’or et de pierreries. Drapé comme un moine dans son froc, ce vieillard qui vient, méditatif et l’air grave, enseigne que, tout est vanité sous le soleil et qu’il n’y a n1 œuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse dans le séjour des morts où nous courons en hâte. . *

Une petite fille rieuse qui sautille sur un pieds jette, elle aussi, son conseil en passant. Vieil écho d’Islam, ce conseil sensuel n’est pas tout désintéressement et insouciance :

« Ya, ya, madame Franque... jouis, la vie est brève... sourdi, sourdi ! »

Encore des femmes sans visage soumises à l’austère destinée de leur race ; encore des petites filles aux yeux trop câlins dans un visage délicieux ; encore des frocs qui ont l’air absorbé dans des pensées d’infinie résignation, de tristesse sans recours et qui vont tout bonnement à leurs affaires, à leurs plaisirs. Et puis, un vieux bonhomme, très vieux, tel qu’on se représente le « Temps » avec une barbe pleureuse et de longues jambes maigres. Au magasin d’attirail, il s’est trompé d’attribut. Il est si vieux ! Au lieu d’une faux, il a pris une ronde lanterne ; il la balance, s’arrête à intervalles réguliers, allume une des veilleuses nichées dans le creux des murailles et le silence semble tout d’un coup plus pesant, chargé de plus de mystère |

A l’une dés extrémités de la ville et non loin de la plaine désertique, une maison ancienne qui, par grande exception, a un étage. Un vestibule garni de belles dalles. Une cour. Un cloître aux pilers de pierre. De hautes portes. Beaucoup de place perdue comme il convient à la demeure d’un personnage. Je suis chez le cadi de Touggourt.

Un silence prodigieux pèse entre les murs, un silence qui a un air de tristesse et ne ressemble pas, du moins jesl’imagine, à la paix exquise qu’on goûte d'habitude dans les patios indigènes. Pas un serviteur, non plus, alors que d'habitude, chez un notabte. il y en a partout.

La mort, 1l y a quelques jours, a frappé la famille du cadi et c’est une chose contraire aux traditions les plus anciennes que ma visite, en ce moment ;, mais le cadi a voulu ce geste de courtoisie sachant mon passage à Touggourt et pour répondre à un désir que j'ai exprimé.

Lui-même m'attend à l’entrée du patio. Ses mains grasses sont croisées sur son ventre qui sous le haïk et le burnous s’affirme bedonnant. Pour ne pas m'attrister, il domine son chagrin. Fien dans son attitude ou son expression ne rappelle le deuil qui vient de l’atteindre. C’est seulement quand je lui dis ma sympathie qu'il se laisse aller à me donner quelques détails :

« Un accident, un accident terrible. xl

w 1 LI 162 NOS SŒURS MUSULMANES

nettoyait un revolver. une balle était restée dans le barillet.… il l’a reçue en pleine poitrine.. 1l a été tué sur le coup...»

Doucement, je demande : “

« C'était ton fils aîné?

— Oui. Il venait de se marier. Il avait vingtcinq ans. Je l’avais encore le matin 3 le ue il était au cimetière... Allah pos

Dans la chambre principale où l’on m men duit, c’est un bizarre assemblage mais qui, à moi seule, paraïît-ridicule. Le goût des Arabes ne choisit pas. Ils acceptent tout ce qui coûte cher. La pacotille «de nos bazars les séduit spécialement ainsi que nos meubles qui leur donnent l'illusion d’être tout à fait évolués.

Serrés au hasard, deux lits en cuivre, des commodes, une armoire à glace, des tables de toilette, : des fauteuils disparates et, sur l’un d’eux, assise à l’européenne, une forme immobile, une figure comme de cire : Yakout, la femme du cadi. a

Sans qu'elle aït dit un mot, elle plaît par la douceur de son visage. Seize ans à peine |! On la croirait la petite-fille de son mari. À cause de son deuil, elle porte une robe droite et sombre. Pas une broderie, pas un bijou. N’était le foulard de soie bariolée qu’elle a sur les cheveux, on dirait une quelconque gentille bourgeoise de France. Elle en a les traits réguliers et fins, le teint d’une extrême blancheur.

J’en fais la remarque, sachant lui être agréable, car cela sous-entend que, dans sa famille, 1l

n’y a eu aucun croisement avec des « négro ».

Elle sourit, mais à peine, juste pour dire poliment

« Merci. »

L'usage veut, chez les notables, qu'après un u a on reste sans parole ou presque, comme

demi- sommeil. Pendant quarante jours (1) AT) «très rigoureusement, on pratique une sorte d’abstinence. Aucun kanoun n’est allumé, même pour l’eau du thé ou du café. Ce sont les parents, les amis qui prennent, pour vous, le soin de penser aux détails de la vie matérielle et vous font porter les boissons et les mets qu’ils vous ont préparés.

Par grande dérogation, à cause de ma visite, on a | disposé, dans des assiettes, toutes les variétés des pâtisseries indigènes : gâteaux au miel, à la semoule, aux amandes, à la pistache. Dans de toutes petites tasses dorées, on verse un café exquis, parfumé, tel qu’on n’en sait faire que chez les Arabes.

Pour ne pas me laisser goûter seule à la collation, le cadi boit quelques gorgées, mais Yakout refuse de rien prendre.

Depuis quatre jours que son beau-fils est mort, elle n’a pas mangé, elle n’a pas bu : même une bouchée, même une goutte d’eau !

Je dis :

« Elle avait beaucoup d’affection pour son beau-fils. »

(1) Chez les meskines, ce temps d’abstinence ne dure que se pt jours.

Yakout comprend ma réflexion ; mais elle ne parle pas assez bien le français pour me répondre et puis, fidèle aux anciens usages, il lui faut conserver son air lointain, impassible son impressionnante apparence de Re

C’est une matrone, Fatima, qui prends L parole à sa place.

Moîitié servante, moitié amie, € tteMFatimer est, pour moi, le personnage le pl COM de toute la maison. :

Quand elle avait huit ans, elle fut emmenée en France, par des Français qui avaient séjourné à Touggourt. Elle resta avec eux jusqu’à vingt ans. Puis elle retourna en Afrique. Comme elle le dit, en un français excellent : «

« Lé pays est toujours le pays... On y est mieux qu'ailleurs. »

Ses maitres l’avaient baptisée. Elle a repris, selon l’expression à laquelle elle a recours « la religion de ses pères... »

Dernièrement, Yakout ayant ew’la fantaisie d'apprendre notre langue, le cadi a fait venir Fatima chez lui.

Toutes proportions gardées, elle y joue le rôle de la nourrice antique. Elle conseille la jeune épousée, l’aide à diriger la maison. Habile à manier le cœur des hommes, elle sait les paroles louangeuses qui ont sur eux l'effet d’un philtre merveilleux.

Sans rien de trop familier ou qui touche la flagornerie, avec une parfaite décence de ce qui convient et qui semble innée chez ceux

de sa race, elle dit, répondant à ma question : « Certes, madame Vakout aimait son beaufils, mais sa peine vient, surtout, de ce qu’elle voit le grand chagrin de Monsieur le Cadi.… Elle a tant d'affection pour lui! Monsieur le Cadi est si bon pour elle !.. Il la gâte, il la choïe tellement !.… Elle-même le dit :

… « Je peux remercier Allah! J’ai trouvé le meilleur des époux. Il n’a pas son pareil. »

À ne considérer que la situation sociale, la fortune, il est réel que Yakout a fait un beau mariage. Le cadi est fort riche! Quel cadi ne l’est point!

Non que j’aie entendu rien reprocher à celui de Touggourt, je m’empresse de le dire ; mais c’est un fait connu qu’un cadi exposé aux tentatives de corruption n’y résiste pas toujours.

« L'enfer est peuplé de cadis ! » Qui affirme cela? Les Musulmans eux-mêmes. Tout le monde sait qu'aux fêtes de l’Achoura, quand on se livre à des mascarades, une vieille plaisanterie dont le succès est assuré consiste à représenter un cadi. Important dans son burnous, fort grave sous son turban, il tend en même temps les mains à droite, à gauche et a bien soin de regarder les sommes qu’il reçoit avant de déclarer qui a raison.

Être la femme du cadi de Touggourt est donc un très grand honneur. A notre point de vue d’'Européen, c’est un honneur qui se paye cher. Il le faut acheter du prix de sa liberté totale.

Depuis qu’elle est entrée dans la maison de

son mari, Yakout n’en est pas sortie hors des exceptions excessivement rares. Une fois par an, l’été, dans un auto mystérieusement fermé, elle gagne le Tell où le cadi possède une ferme dans laquelle il passe le temps des chaleurs.

En autre temps, jamais, même quand la nuit est tombée, elle ne se hasarde par les rues avec une servante pour aller visiter des parentes comme le font, parfois, d’autres femmes de notables. Jamais, elle ne va au cimetière encenser les morts et passer de longues heures en causeries avec des amies.

S'il lui faut se rendre aux bains maures, le cadi ly mène lui-même, le soir, et il a soin de louer les bains pour sa femme seule :

« Que voulez-vous, remarque Fatima tandis qu’elle me reconduit et m’accompagne dans la rue, Monsieur le Cadi adore sa femme. Elle est très jolie ; lui n’est plus jeune ; alors 1l prend les précautions qui sont d’usage dans son cas... Même des autres femmes, 1l se méfie. Il ne veut pas que Madame Yakout reçoive leurs visites. »

Le fils de M. le Cadi qui vient de mourir était très bon pour sa belle-mère et c’est bien une des raisons pour lesquelles elle a tant de chaogrin. Quand son père était absent, il en profitait pour faire entrer des voisines car il voyait que la jeune femme à être toujours seule était triste. Il disait :

« Venez vite ! On ne le saura pas. »

Finies maintenant, ces innocentes distrac-

tions ! Yakout a des vêtements plein ses coffres ; des bijoux plein ses cassettes ! Que Jui importe, si elle n’a personne à qui les faire admirer.

Quand son mari s’absente, elle est comme en geôle. Deux de ses beaux-frères, trois de ses beaux-fils sont chargés de la surveiller ; 1ls habitent la maison.

Pauvre Yakout ! Ses gardiens la détestent.

Ils sont jaloux, d’elle :

«Songez donc, explique Fatima, tout ce qu’elle désire : un bijou, un vêtement, un meuble, une chose qui ne sert à rien même, Monsieur le Cadi les fait venir de Constantine, d’Alger ou de France, quel qu’en soit le prix... »

Les beaux-fils, dont la mère a été envoyée à El-Oued, car Yakout n’a pas voulu de coépouse, disent :

« Ce n’est pas pour notre mère que notre père ferait de telles dépenses ! »

L'un d’eux a même eu cette audace inouïe pour qui connaît les mœurs musulmanes de faire remarquer au cadi :

« Seigneur, on mange mieux ici que dans la petite maison d’El-Oued.... Ma mère est votre femme comme l’autre ; elle doit avoir une aussi bonne nourriture. Seigneur... »

Le cadi n’a pas laissé poursuivre l’insolent ; rudement, il a crié :

« Tais-toi ! »

Mais, lorsqu'il n’est pas là, ses frères et ses fils murmurent entre eux :

vw « Quand elle est venue celle-ci, elle n’avait rien ; maintenant, elle nous commande ! …»

Les raisons de souffrir par le cœur, sont les mêmes en tout pays. Il n’y a que les mots pour les traduire qui diffèrent.

Cette impression, je la sens plus vivement quand, après avoir laissé Yakout, j'arrive chez le caïd Mohamed Ceghir.

Politesses d’usage : .

« Comment sont-ils chez toi? comment va la maison ? »

Puis, d’une chose à une autre, la conversation tombe sur le sort que les musulmans réservent à leurs femmes :

« Vous vous imaginez, dit le caïd, que nous les considérons comme des êtres inférieurs. Vous jugez de la situation de la femme arabe par celle dela bédouine que vous voyez exécuter de gros travaux car elle est incapable d’en faire d’autres; mais aucune femmen’est plus respectée, plus comblée que la femme arabe. Ses moindres volontés sont des ordres pour son mari. Jamais un Arabe ne supporterait que sa femme travaille dans l’intérieur. En France, d’après ce que j'entends dire, nombre de Françaises de la bourgeoisie balayent, cuisinent ou raccommodent les vêtements. Ces choses-là sembleraient révoltantes chez nous.

En ce qui concerne l’existence matérielle de

l'épouse d’un rang élevé, le caïd a raison. L’Algérie a encore la chance d’avoir des serviteurs ; mais quand il vante la dignité de vie de la femme arabe, les égards, le respect qui l’environnent, présente-t-1l la vérité dans toute son exactitude ; ne la fausse-t-il pas inconsciemment peut-être ou, plutôt, par vanité et conviction de la supériorité de sa race sur les autres?

Je lui rappelle la tare que constitue la polygamie ; l’outrage qu’elle est à l’épouse.

Il hausse les épaules :

« Nos femmes y sont habituées. C’est une chose qu’elles ont toujours vue. D'ailleurs, la polygamie se fait de plus en plus rare ; la vie est chère et puis je ne sais pas comment sont les femmes des autres pays — mais les nôtres ont, en général, un si fâcheux caractère que, si elles sont deux sous le même toit, elles se disputent. Ce n’est pas drôle pour le mari!

— Evidemment.

— J'ajouterai que, lorsque la polygamie existe, c’est affaire au mari de rendre ses femmes également heureuses en leur marquant la même affection.

— C'est impossible.

— Pourquoi?

— Songe à ce que doit éprouver la première épouse à qui l’on donne une remplaçante quand elle est devenue vieille. »

Le caïd, j’en ai peur, me trouve ridiculement sentimentale. Il ne comprend pas mes subtilités et l’avoue :

« La première femme n’a pas à se plaindre ; elle reste la maîtresse des choses ; elle commande.

Sans doute ; mais le cœur de son mari ! »

J’ai l’air de chanter une romance, un vieil air tendre qui n’éveille point d’écho, ici. Le caïd me le fait bien voir

« Vous avez de singulières idées, vous autres Européennes. Est-ce parce qu’on prend une seconde femme qu’on doit cesser d’aimer la première. Si on aime l’une parce qu’elle est jeune, on aime l’autre pour ses qualités d’expérience, de sagesse.

— Triste consolation pour la délaissée i

— Mais, encore une fois, elle n’est pas délaissée, elle n’est pas malheureuse.

— C'est toi qui le dis.

— Je dis ce qui est. On n’est pas malheureux parce que votre rôle change. Tout change dans la vie. »

De mon mieux, j'essaye de faire entendre à mon interlocuteur ce que cette co-existence de plusieurs épouses a d’humiliant pour elles.

Il ne veut pas me comprendre :

« Nos mœurs sont ce qu’elles sont. Nos pères qui les ont toujours pratiquées s’en sont bien trouvés. Donc, elles sont bonnes. D'ailleurs, notre polygamie vaut mieux que votre monogamie.

— À ton point de vue.

— Non ; à un point de vue désintéressé ; elle est plus morale.

— C’est un paradoxe, caïd ; tu plaisantes.

. — Du tout. Comment s’arrangent les chrétiens que leur loi contraint de n’avoir qu’une femme? Beaucoup prennent une maîtresse, ont des enfants illégitimes.

«N'est-ce pas plus honnête, n'est-ce pas plus propre d’avoir deux et même quatre épouses légitimes ainsi que le Coran nous le permet? »

Ce que j’ai entendu, jusqu'ici, c’est l’opinion du caïd, sa pensée d'homme par qui et pour qui la loi a été faite.

Je serais curieuse de connaître l’opinion de sa femme et le dis. Aussitôt Mohamed Ceghir se lève :

« Allons la trouver.

— Tu ne tricheras pas? Tu lui répéteras ce que nous venons de dire?

— Exactement.

— Tu lui demanderas son avis sur le sujet?

— Entendu. »

Nous quittons l’appartement des hommes.

Nous traversons une cour. Point d’eau chantante dans ces demeures du désert. Le regard butte sur des murs crépis à la chaux. Nous entrons dans une salle. Aux deux extrémités s’entassent les matelas qu’on disperse, le soir, pour les femmes et les enfants. Par terre, des tapis, des coussins sur lesquels je m’assieds.

La femme du caïd arrive. Derrière elle, sa belle-mère et deux jeunes nièces : dix-huit à vingt ans. Toutes sont vêtues de noir avec de grosses tresses mélangées de brins de laine et

qui s’arrondissent en coquilles sur les oreilles.

Elles s’accroupissent à mes côtés. La jeune femme et ses nièces sont charmantes ; leurs yeux sont pleins de vivacité.

D'abord, Mohamed Ceghir rappelle la visite récente d’une Européenne :

« Elle était férue de l’idée que tout Arabe bat nécessairement sa femme. Cela lui apparaissait comme une de nos occupations coutumières. Elle y tenait tellement que j'ai fini par lui dire :

« Vous avez raison. »

«Et lui montrant la matraque que j’emploie pour conduire mon chameau et que vous voyez pendue près de la porte :

« Voilà, madame, l'instrument dont je me sers. »

«Elle m'a regardé comme si j'étais Satan le lapidable et s’est sauvée en m’appelant : « Sauvage | »

Cette façon d’avoir mystifié une femme ignorante, un peu sotte, divertit beaucoup mes hôtesses. Penchées l’une vers l’autre, elles parlent très vite, toutes à la fois ; elles disent des choses que je ne comprends pas bien, mais dans lesquelles revient cette phrase :

« On croit que nous sommes battues !... »

Quand leur gaieté est apaisée, je rappelle au caïd le but de ma visite :

« Demande à Mériem, ta femme, ce qu’elle penserait si tu prenais une seconde épouse. »

Ce n’est qu’une supposition, Mériem le

devine ; maïs sa tendresse est tout de suite en alarme :

« Je ne veux pas ; à aucun prix.

— Pourquoi? fait son mari. Tu peux bien accepter ce que tant d’autres ont accepté avant toi et acceptent encore, à présent. »

Mais Mériem ne s’encombre pas de ce que font ses sœurs :

« Je sais comment je pense là-dessus. Cela suffit. »

Le sétd insiste et mt la question sous un autre aspect :

« S’1l y avait une seconde épouse ici, elle t’aiderait. »

D’un ton fort décidé, Mériem proteste :

« Je n’ai pas besoin d’aide. S'il le faut, je prends tout sur mon dos : balayer et nettoyer. D'ailleurs, s’il y a trop de travail dans la maison, il n’y a qu’à engager d’autres servantes. »

Ces répliques de Mériem, comme je les approuve ! Je le lui dis. J’ajoute :

« Si J'étais de ta race et que mon mari vou- Iût prendre une seconde épouse, je crois que j'étranglerais celle-ci. »

Un éclair passe dans les yeux sombres de Mériem :

« Et moi, je lui donnerais un coup de couteau. »

Je me tourne vers le caïd. Il fait la mine assez penaude d’un homme qui vient de recevoir un avertissement sévère. Alors, pour ne pas l’accabler je dis, désignant les jeunes filles :

« Prenons un peu l’avis de celles-ci dans la matière. »

C’est Kouka, l’aînée, qui répond. Elle est d’une beauté surprenante. La «fleur du Sahara », dit son oncle. Douce, paraît-il ; dévouée aux siens, prête, constamment, à s’effacer pour la joie des autres. Sa réponse est conforme à son caractère, à son inexpérience, aussi :

« Moi, j’accepterais très bien que mon mari eût plusieurs épouses si cela lui plaisait. »

Mais sa jeune tante, Mériem, hausse les épaules :

« Kouka ne peut parler de ces choses ; elle ne les connaît pas. Il faut être mariée pour sentir ce qu’un mari est pour sa femme et qu’elle ne peut admettre de partage. »

Puis se tournant vers moi :

« Dites-le bien, madame, nous avons un cœur fait comme le vôtre, exactement, aussi sensible ; nous souffrons de la même manière, pour les mêmes motifs que vous. »

Jusqu'ici la mère du caïd n’avait pas pris part à la conversation. Elle intervient :

« Certes, dit-elle à Mériem, tu as raison. Pourtant, il est un cas où la polygamie est juste : quand l’épouse n’a pas d’enfant. »

La jeune femme qui écoutait paisiblement s’est redressée comme si elle recevait un coup :

« Tu dis cela pour moi. Ce n’est pas bien. Est-ce ma faute si ceux que j’ai eus sont morts? Inch’Allah! j'en aurai d’autres, un jour. Et puis, j'ai déjà bien assez de chagrin de n’en

pas avoir sans vouloir m’en faire davantage en le persuadant de prendre une autre épouse. »

Aucune acrimonie dans le ton. Si je le laissais supposer, je rendrais mal latmosphère affectueuse du lieu. Simplement Mériem défend son bonheur qu’elle redoute de voir menacer.

Sa belle-mère n’est pas une méchante femme.

A sa bru, elle préfère son fils à qui elle voudrait une postérité : c’est naturel. Elle le répète d’ailleurs. Comme le caïd vient s’accroupir auprès d’elle, elle a un geste de tendresse que je croyais oublié depuis l’Ihade. Doucement, elle lui touche la barbe :

« Mohamed est jeune ; il lui faut des enfants. »

Le caïd a eu, vers moi, un sourire de triomphe :

« Ma mère a de l’expérience et elle est pour la polygamie ! »

Bizarrerie, contradiction de lesprit et du cœur, la vieille femme a protesté. Bien curieuse, cette protestation :

« J’ai une fille et un fils. Mon gendre a deux femmes. Ma fille en souffre. Si je pouvais, sans pécher, tuer la seconde épouse, je le ferais. Pour mon fils, je lui voudrais plusieurs épouses, car je le voudrais tout à fait heureux. »

A peine si Mériem laisse sa belle-mère achever. Cette jeune femme si prompte à la riposte possède une intelligence souple et déliée. Dans un autre pays et instruite, elle montrerait un esprit remarquable :

« Qu'on ne s'inquiète pas de « son bonheur ». J'y suffis. »

Elle n’ajoute pas, mais sans doute elle le pense : une épouse dévouée et qui rend son mari heureux peut ne pas avoir d’enfant ; elle a aussi son mérite.

Mériem m’accompagne de quelques pas dans le patio. Elle répète, en insistant :

« Ecris-le ; qu’on le sache. Nous ne voulons plus de la polygamie. Nous avons un cœur pareïl à celui des autres femmes... »

Je la quitte. Comment connaître la vérité ?

Les maris disent tous la même chose ; quant aux femmes, lorsqu'elles sont d’accord, c’est pour affirmer le contraire de ce qu’assurent les maris.

Dans la région sans fin, dans l’espace brûlé, parmi la blancheur dure des sables, sur le passage des caravanes, fraternellement unis dans le silence, l’un près de l’autre, se trouvent le cimetière chrétien et le cimetière musulman.

Est-ce la grande aridité du lieu qui en est cause, jamais aucun autre ne m’a semblé présenter une désolation aussi barbare que celuici. Comme toujours en pays d’Islam, les choses y ont un air d'abandon qui rend la mort plus poignante. Dressées comme des menhirs, les stèles des tombes sont penchées, prêtes à tomber ; effritées par la base, beaucoup ont déjà

croulé vers le sol. Personne ne les relève jamais et le vent et le sable ont très vite fait de niveler les monticules qu’on avait élevés, au jour de l’enterrement.

Un peu partout, il y a des débris de potéries qui permettent, pendant les premières semaines au moins, de reconnaître une tombe parmi toutes les autres. Croissent aussi des touftes épaisses de cette plante dont les chameaux font fi à cause de son goût amer. Un air de solennité qui tient à l’immensité de l’espace est répañdu sur ces tombes anonymes qué domine seule la pyramide élevée par nos soins à la mémoire des tirailleurs algériens.

Vüe d'ici, Touggourt ne semble pas moins morte que sa nécropole. Pas un bruit ne monte de ses longues murailles ocreuses qui se succèdent, se superposent donnant l'illusion d’une Ville très ancienne, fermée, soustraite à toute influence étrangère et puissamment fortifiée.

Les térrasses de ses maisons étincellent et lé soleil qui frappe d’aplomb accuse des ombres noires comme du goudron.

À l'opposé, sur un tertre, s’arrondissent les coupolés qui abritent le dernier sommeil des rois de Touggourt.

C'était de bien petits personnages, ces souverains qui furent, paraît-il, d’effroyables tyrans ; mais quelle majesté dans le lieu choisi pour leur repos !..

On entre dans leur sépulcre par une cour

étroite que lé sable du désert envahit chaque

jour davantage. Il faut se baisser pour franchir les portes successives.

Aucun style, naturellement, dans l’architecture de l’édifice. Les pleins cintres des voûtes sont irréguliers ; les piliers trop lourds sont disposés sans ordre.

Parmi le silence blanc, dans une paix qui semble inaltérable, dans l’air qu'embaume l’encens arabe, les petites tombes sont anonymes et c’est seulement par le nombre des stèles qu’on peut savoir si elles recouvrent une princesse ou un roi. La plupart de ceux qui sont ensevelis, ici, ont péri de mort violente.

La période qui précéda l’occupation française fut effroyablement fertile en assassinats. Dès qu’un chef avait le pouvoir, une faction rivale se levait pour le renverser. Afin de se mettre à l’abri d’un sort semblable, le triomphateur faisait périr ou du moins tentait de faire périr les membres de la famille ennemie ; mais, toujours, quelques-uns échappaient au massacre et la lutte reprenait plus sauvage.

Trois tombes côte à côte, trois tombes très étroites renferment les corps de trois petits princes qu’un de leurs oncles égorgea afin de régner : l’histoire des Enfants d’Edouard sous le ciel de Touggourt !

Un peu de jour qui glisse par la porte et par les ouvertures grillagées dessine les allées comme des chemins de lumière ; sur leur sable plus doux que le plus doux tapis, un indigène avance silencieusement avec un vase en terre,

une cassolette d’où monte le parfum délicieux qui embaume l'air.

Derrière les piliers, l’homme disparaît, puis il redevient visible ; il se baisse, se relève. Dans ce dédale mélancolique, sous les arceaux, il semble, comme un trésor, garder les tombes de ses anciens rois.

Et voilà que me revient à l'esprit, l’histoire de la dernière reine de Touggourt. Elle me fut contée par l’Agha Nasrali Ali Abdelaziz un de ses arrière-neveux.

D’être dite par quelqu'un de la famille, elle revêtait un aspect plus saisissant. L’horreur dont elle est empreinte frappait avec plus de force. |

C'était vers 1840. La tribu des Ben-Djellab, qui régnait à Touggourt et dans l’oued R’hir, était sans cesse attaquée par la tribu de Témacine, dont le chef convoitait le pouvoir sur toute la région.

Afin d’être défendus, les Ben-Djellab avaient fini par faire alliance avec la puissante tribu des Ben-Gana et pour que cette alliance fût plus étroite, des mariages avaient été contractés entre les familles des deux chefs.

Ainsi, Aïchouch ben Gana se trouva-t-elle être donnée au sultan de Touggourt : Boulifa ben Djellab.

Attaqués par ceux de Témacine, les Ben-Djellab furent vaincus. Boulifa périt ainsi que ses enfants. Aïchouch qui était jeune et belle tomba entré les mains des vainqueurs qui

lui firent subir le plus atroce supplice. La malheureuse fut enfouie vivante dans une de ces grandes jarres en forme d’amphore qui, comme dans l’antiquité, servent encore à cConserver l’huile et les grains. On en luta l’orifice, puis on alla l’enfouir au lieu où se trouve, aujourd’hui, dans Touggourt, la place Pujat….

Retourner à Témacine? A quoi bon ! Je l'ai vu, l’an dernier (1). Bien plutôt, je veux aller faire un tour dans les villages qui s’égaillent parmi les sables et où la vie indigène s'offre intacte car, jamais, les guides ne pensent à y mener les touristes.

Couleur d’or, celui de Sidi-bou-Aziz S’érige sur un monticule, dans l’éblouissement de

l’azur, comme si ses habitants le présentaient,

continuellement, en offrande à Allah.

tion française dans la région ; mais, parce que nombre de ses maisons, de pauvres maisons en boue, il est vrai, tombent eñ ruines, il a ün aspect de grande vétusté. Cependant, voici qui surprend : des rues se succèdent, non point au hasard mais tracées à angles droits, avec l’intention de réaliser un plan et ces rues ont des arcades nombreuses, d’une exécution parfaite. Dans leur pénombre, on oublie qu’on est en

(4) Voir : Un Mois en Algérie et en Tunisie.

pays d’Islam ; on a l'impression de circuler dans un cloître immense, prodigieux, dont les relicieux vêtus de blanc, vont d’une marche lente, silencieuse, comme s'ils obéissaient aux accents d’une musique intérieure.

Pour compléter l'illusion de cette vie méditative, consacrée entièrement à la prière, s'ouvre la mosquée où se trouve le tombeau du saint, patron du village.

Des fidèles prosternés en baiïsent les pierres très dévotement ou récitent leur chapelet et leurs voix monotones s’accordent avec celles des petits enfants qui, dans l’école coranique toute proche, anonnent les saintes surates, indéfiniment, en dodelinant de la tête comme de très comiques poupées au ressort bien remonté.

Non loin, et se confondant avec les sables, le village de Beni-Souedi.

Les habitants de Sidi-bou-Aziz somnolaient, si bien bercés dans leurs chants pieux qu'ils semblaient dégagés de nos besoins terrestres. J'avais envie de leur demander : « Enfin, quand mangez-vous? quand dormez-vous? quand allez-vous à vos affaires ?... »

Pour ne pas avoir à me répondre, leurs lèvres qui remuent seulement pour la prière auraient laissé tomber dédaigneusement

« O Roumiya, Ô femme, que ta curiosité est vaine !.. »

Ici, au contraire, tout est plein de vie, tout foisonne de mouvements et de cris. Les hauts chameaux passent par troupes chargés des

crottes qu’ils ont faites ou de celles que leurs congénères ont laissées sur les pistes. Les poules aux grandes pattes jaunes se frottent dans le sable et en sortent tout ébouriffées ; les petits garçons courent dans la poussière m’assaillant de leur :

« Sourdi, madame, sourdi.… »

Les chiens déchaînés sur les terrasses poussent, en m'’apercevant, des clameurs rageuses. La gueule menaçante, le cou tendu au-dessus du mur, ils examinent si je suis grasse à point pour nourrir leurs flancs creux.

Et comme il faut, sans doute, qu’on soit toujours l’ogre de quelqu'un, voici que les petites filles aux longs vêtements archaïques, aux innombrables cadenettes chargées de fleurs en émail ou d’amulettes, se sauvent devant moi.

Epouvantées, elles s’engouffrent dans les maisons, quitte exactement comme je faisais, tout à l’heure, devant les chiens dévorants, à ressortir lorsque je commence à m'’éloigner, à courir sur mes talons, à m'appeler de leurs petites voix moqueuses :

« Madame, madame... »

Pour se sauver à nouveau pleines de terreur, mais joyeuses d’avoir réussi à m’attraper, si Je me retourne brusquement et leur dis :

« Hé bien? )

Scènes insignifiantes qui me semblent, à présent, bien puériles, bien peu dignes de retenir l’attention. Là-bas, dans la magnificence de la lumière, elles prenaient l'apparence d’être

quelque chose de très original, extrêmement coloré.

Par les pistes et à travers les oasis, c’est le retour vers Touggourt. Dans les allées ombreuses passent des indigènes portant, sur l’épaule, de longues palmes dont l'extrémité balaye les sables.

Sous la courte tunique de laine qui les couvrait, les Hébreux offraient des groupes semblables, aussi idylliques et gracieux quand, aux jours des Rameaux, ils descendirent des campagnes vers Jérusalem, pour acclamer Jésus.

Niché dans la verdure se révèle le petit village de Nesla, invraisemblable labyrinthe où, dans la pénombre continuelle des voûtes, statues animées drapées de bleu de nuit, s’enfoncent une à une les femmes qui, lentement, reviennent de la fontaine.

Devant elles, à toutes jambes, filent ces mêmes petites filles des villages bédouins, ces étonnantes petites filles avec leur visage de nuit, leur toison crépelée, et, sur la poitrine, des empiècements de laine du plus bel écarlate, du plus bel orange, du plus beau vert.

Petites filles, petites filles, n’êtes-vous pas le symbole charmant de tous les désirs qu’Allah a mis au cœur des hommes : renommée, richesse, amour ; petites filles aux mouvements agiles n’êtes-vous pas les farfadets malicieux qui s’évanouissent comme un souffle pour peu qu’on les veuille saisir ?.…

Profitant des derniers rayons du soleil, de

sa chaleur déclinante, les hommes sont accroupis comme aux très vieux temps le long des murs d'enceinte. Ainsi se tenaient les vieillards de l’'Iliade quand ils virent approcher Hélène la plus belle des femmes.

Assemblage des couleurs les plus imprévues et les plus voluptueuses, certains de ces bédouins laissent voir de surprenants costumes. Le haïk de l’un d’eux est couleur zinzolin ; un autre arbore un turban vert lumière. Non loin, un solitaire est assis devant un maigre feu qu’il s’est fait, en un trou, avec quelques brindilles. Il souffle dans une longue flûte soudanaise taillée dans un léger roseau percé de trous. Quelque chanson de sa composition, sans doute. Douceet monotone, obsédante, un peu triste et grêle, elle monte vers le ciel qu envahit le crépuscule.

Les oiseaux chasseurs font leur ronde, la voix du muezzin tombe du minaret, C’est un soir comme les autres soirs...

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