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LE SOUF, RÉGION DES HAUTES DUNES SÉJOUR A EL-OUED, CHEZ L’AGHA

un prodigieux ostensoir d’or rose : le soleil de décembre,

Poitrail en avant, comme un rostre, nos chameaux aux pieds mous yont l’amble vers le Souf, région des dunes hautes entre toutes les dunes. De leurs yeux d’une douceur infinie, ils inspectent constamment le sol et l'horizon. Dans les villes, tout leur est embüche. Ils ont des terreurs, des entêtements qui nous paraissent absurdes, faute de les comprendre ; mais dès qu'ils retrouvent l’espace libre, le grand ciel, ces vieux routiers reprennent leur assurance.

La tête dressée et aspirant le vent, ils cheminent pacifiques sans qu'on ait à les guider autrement que de la voix: Houche! Houche !...

Hier, comme j’interrogeais l’un des sokhars :

« Quel temps fera-t-1l demain? »

Cet homme judicieux m’a répondu :

À er nue où rayonne, au levant,

« Demande-le à Allah. »

Louanges à Allah ! Il nous favorise. Pas un nuage, pas un souffle d’air.

Il y a quelques instants, la traversée des jardins de Touggourt fut un divin enchantement, un bain de fraîcheur dans la pureté du matin. Les oiseaux s’éveillaient avec des chants : dernière sensation délicieuse, dernière vision adorable avant les grandes étendues farouches.

Pas un point, maintenant, qui ne soit consumé. Des milliers et des milliers de caravaniers, pèlerins qui ne prient pas Allah dans les mosquées, mais, le front dans le sable, ont sillonné ces espaces ; pourtant ils donnent l'illusion d'offrir leurs grandes plages vierges comme aux premiers jours du monde. D’abord leur désolation, leur aridité embrasée épouvante. On se dit : « Que suis-je venue chercher ici? La soif, la chaleur dévorante.. quelle passion ! »

Puis, lentement, l’on-est pris. Jamais plus, désormais, on ne pourra se passer de ces horizons, de cette splendeur lumineuse. Dans quelques mois, je retournerai vers les villes : je n’y serai plus semblable à ce que j'étais. Par une vertu plus forte que moi-même, toujours je serai captive de l’ensorcellement subi en ces lieux et mon cœur demeurera plein de regret.

Si précautionnés que l’on soit quand on part pour un voyage de plusieurs jours dans lequel il faut se charger de tout ce dont on aura besoin, il arrive qu’on oublie quelque chose. L’un des sokhars a négligé d’emporter sa casserole. Sans

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casserole, point de thé, à l'étape. Quand l’homme s’aperçoit de sa distraction, nous sommes à plus de quatre kilomètres de Touggourt.

Qu'est cela pour ses jambes nerveuses! Sans hésiter, il retourne sur ses pas et nos bêtes si lentes vont un peu plus lentement pour lui laisser le temps de nous rattraper avant la région des grandes dunes.

Formidables, majestueuses, elles profilent leur front chauve, elles s’allongent en forme de murailles à la crête tranchante.

Les voici toutes proches. Le long de leurs pentes, le sable se plisse, se moire, avec des reflets soyeux, doux vêtement sur le vieux sol aride... Devant et derrière nous, à droite, à sauche, de quelque côté qu’on se tourne, tout est blondeur, blondeur dorée semblable à celle des grêles peupliers touchés par l’automne.

Indéfiniment, le chaos prestigieux se révèle et s'étend ébloussant, magnifique ! Les dunes se creusent, se bombent, forment des ventres, de monstrueuses croupes ; elles dessinent des évasements semi-circulaires, des cirques, des combes profondes ; elles échafaudent des architectures sans consistance : région fantomatique où nous passons, silencieux, semblables, nousmêmes, dans nos burnous, à des spectres ; région des épouvantes, œuvre et séjour des divinités ténébreuses, plus redoutables, plus nombreuses qu'ailleurs.

Ici, les chasseurs trop passionnés rencontrent les fameuses gazelles blanches qui sont les

chèvres des djnouns ou des djens femelles déguisées astucieusement sous une douce apparence animale : « Souvent ces gazelles parlent et prient le chasseur de ne pas les tuer. Si celuici persiste et tire, il manque son coup... La gazelle fuit à une faible distance et s’arrête, attendant pour fuir de nouveau que lentêté guit rechargé son fusil. Ce manège dure toute la journée et lorsque le soir arrive, le chasseur ne sachant plus où il se trouve, erre à l’aventure, jusqu’à ce qu’il périsse de soif, à moins que les djnouns ne le tuent pour abrégerses souffrances.» L'été, quand les carayaniers cherchent l'ombre dans le creux des hautes dunes, il leur arrive d’entendre le grondement produit par les couches de sable qui glissent l’une sur l’autre. Aussitôt, ils se sauvent, épouvantés et disent : | « Ce sont les djnouns qui se rassemblent, battent du tambour, sonnent de leurs trompes...» Entre El-Oued et Rhadamès, content les grands nomades Chambâa, il y avait au temps des Roums (1), une ville justement nommée El-Menzeha, la « ville des plaisirs et de la félicité ». Que de merveilles ne renfermait-elle pas | Les maisons étaient d’éblouissants palais de marbre avec de doux tapis, des divans moelleux, des eaux chantantes en des vasques d’or ; dans les jardins délicieux, müûrissaient les fruits emplis d’un jus exquis; des parfums flottaient ;

(1) Les Romains.

l’ombre fraiche des grands arbres était douce, infiniment.

Rêves séduisants de l’imagination orientale.

Tant qu'il y aura des bédouins aux yeux brûlés par le sol embrasé, tant qu’il y aura de pauvres gens à l’humble gourbi, à la tente misérable, les mêmes images les enchanteront.

Mais les habitants d’El-Menzeha péchèrent contre l'Eternel. La terre s’ouvrit : demeures merveilleuses, tapis précieux, richesses, jardins, beaux jardins embaumés, tout disparut dans l’abime.

Allah, toutefois, est miséricordieux. Sous terre, l’opulente cité continue sa vie, avec ses habitants, ses animaux, et si, dans la région où élle s'élevait jadis, on entend, parfois, de sourds grondemeñts, comme ün roulement de tambour, comme des accents de trompette c’est que les habitants d'El-Menzeha donnent quelque fête, et entre eux, se réjouissent….

Jadis, dans les régions du Souf, on se guidait — le détail est réaliste — en suivant les crottes laissées par les chameaux des caravanes précédentes. L’autorité militaire a fait, à distances régulières, dresser des guémiras. Il suffit de les compter, pour savoir à peu près où l’on est, combien de chemin l’on a fait.

Vers le milieu du jour, quand les sables deviennent d’or et que je commence à avoir le dos, les épaules complètement rôtis, le cavalier Ahmed se tourne vers moi. C’est un grand diable, sec comme une touffe de drinn :

« Tout à l’heure, dit-il, tu déjeuneras dans les jardins. »

O phrase prometteuse de félicités ! Les yeux sombres d’Ahmed n'auraient pas plus de volupté s’il évoquait le paradis d’Allah |

Et voilà, qu’en plein Erg, trois palmiers surgissent, épars, bien maigres, épuisés visiblement, d’avoir à lutter contre le sable qui les assaille et, déjà, les a enterrés presque jusqu’à la cime. Sont-ce là les jardins d’Ahmed ! Rauller est facile. On ne rencontre pas de palmier à chaque tournant de dunes et quandon voit l’ombre de l’un d’eux, il convient de s’émerveiller grandement. .

D’autres caravanes nous ont précédés en ce lieu. Des crottes de chameau avec lesquelles on a fait du feu forment des amas noirâtres, en partie calcinés.

Si leur vue me gêne, je n’ai qu'à tourner la tête. Justement, de l’autre côté, il y a, sur le sol, de ces étonnantes floraisons aux durs pétales qui ne fanent pas et que les Sahariens appellent « roses des sables ».

Je m'amuse à en ramasser et comme je suis baissée, je découvre une de ces gerboiïses jusqu’à présent presque invisibles pour moi ou, plutôt, visibles de loin et, toujours, de façon fugitive. Celle-ci est morte il y a très peu de temps.

Les mouches ne l'ont pas encore touchée, le sable ne l’a pas encore recouverte.

Iñtacte dans son pelage soyeux et blond, elle

allonge ses petites pattes aux griffes délicates, ouvertes comme un éventail minuscule.

Ce sont là puérilités et fariboles ! Remontons sur nos bêtes.

Dans l'extrême monotonie du décor, les heures paraissent longues, et dure la fatigue ; aux descentes, quand les chameaux font leurs foulées puissantes, il faut se raidir, se cramponner pour ne pas être projeté en avant.

Merveilleux effet de contraste, loi des complémentaires, sur le sable couleur d’or, les jambes brunes des chameliers ont des reflets violets. Delacroix eût été ravi!

Vers le soir, la violence des choses s’atténue. Tout se fond dans un gris terne et triste. Nous cheminons sous les étoiles ; nous sommes seuls, livrés aux grandes forces primitives et redoutables. Echelonnés, à la file, nos chameaux n’avancent plus que sous la poussée des chameliers.

Brusquement, une lueur empourpre l’horizon. Est-ce le phare d’un auto? Dans ces solitudes, à cette heure tardive, c’est peu probable. Au surplus, la lueur est fixe. Nous piquons droit sur elle. Et voilà que, dans le creux d’une dune, un brasier se découvre. Alentour, dans les vives couleurs de son flamboiement, tout est confusion. Des burnous s’agitent; des bras sombres lancent des fagots, attisent les flammes; quelques chameaux barraqués grognent. On ne saura jamais si c’est de plaisir ou de mécontentement...

Sur l’un des flancs du cratère, se dresse üne grande bâtisse à coupoles que les lueurs dansantes éclairent de reflets violents : le bord; où nous devons coucher. Mais, pourquoi avonsnous cheminé si lentement, pourquoi me suisje arrêtée à ramasser des «roses du Soul »... Nous arrivons à une heure où, d'habitude, les caravanes sont passées. Il n’y a plus de chambres. Toutes sont occupées par une escouade de tirailleurs sénégalais qüi nous précédait. +

Mais la voix d’Ahmed 8e lève, réclamant, pour moi, la chambre des hôtes à laquelle J'ai droit.

On fait lever les Sénégalais. A la lueur clignotante d’une bougie, ils ramassent leurs effets, leurs cartouchières. Restent les fusils. L’adjudant me les montre du menton :

« Ils ne vous gêneront pas pour doftñir?»

À longs pas souples de félin, les Sénégalais

s’éloignent, vont rejoindre leurs camarades et

-#ess là salle toute chaude, imprégnée d’une

rude odeur, Ahmed installe mon couthage.

Dans les angles, les fusils groupés en faisceaux lancent de blancs éclairs.

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