‹ Nos soeurs musulmanesChapitre 3 sur 15 · PUR · texte numérisé non relu

PUR

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| Qu'elle

petites Formes vertesiparaissent, deux tuniques de laine trainant jusqu’au sol, deux fanchons couleur émeraude laissant apercevoir deux mi-

nois puérils, brûlés de curiosité. Ce sont des

petites filles de quelque serviteur. Sournoiïsement, elles glissent à pas de chat sur leurs pieds nus ; pensant que je ne les vois pas, elles S enHäräissént; se rapprochent, dardent sur.moiï le feu de leurs prunelles sombres. Pourquoi ai- “je tourné la tête? Les voilà prises d’une peur

+ épouvantable, les petites aux robes brillantes comme un plumage ; elles poussent un cri per-

çant et se sauvent. Les pans de leur ceinture qui flottent comme des ailes complètent, sous l’azur du ciel, lillusion d'oiseaux qui s’envolent.

Débout, par respect pour la « Grande » aussi bien que pour moi, Mina, l’épouse de Madani, montre un tendre "visage paré d’adolescence.

- Le caïd l’a prise en remplacement d’une femme qu’il vient de répudier. Quand on regarde Mina, il faut cligner des paupières. Elle n’est qu’étincellement : éclat des joues trop fardées et des beaux yeux de diamant noir, miroitement de la coiffure aux foulards soyeux, lueur des bijoux innombrables et, plus encore, somptuosité de -la robe faite d’un tissu d’or dans lequel Mina - semble avoir capté les rayons du soleil.

soit là, à nous écouter, cela me semble tout naturel. C’est pourtant une chose contraire “aux usages traditionnels. Messaouda, . se le rappelle-t-elle? Ma visite a tout bouleversé: soudain elle ordonne à sa bru de rejoindre les

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servantes dans la chambre où sont les métiés CRE à, püis, pensant que cela peut m'intéresser de: voir i les travaux des femmes, elle me fait signe de me lever. Nous traversons le patio. Fo ÆEntre les hautes tiges de deux roseaux sonores, les fils innombrables, les fils de laine blanche, tous de grosseur et de longueur pareilles sont tendus également. | , Mina s’accroupit derrière la ,trame légère. Le Grâce parfaite des genoux ployés et du buste. » « bien droit, mouvements des doigts menus, déliés, chargés de bagues et dont les ongles brillants, ambrés par le henné séparent les fils tendus pour glisser le brin de laine. On dirait une nonne derrière la grille conventuelle ; mais . non, dorée, éblouissante, Mina semble plutôt l'héroïne d’un de ces beaux. contes orientaux où l’on voit des princesses captives d’un enchan- | teur. Cependant, à ses côtés, une vieille, aux | mains râpeuses, au visage ravagé avec un bon regard de chien fidèle, chante d’une voix rauque le chant pieux des tisseuses par la vertu duquel le travail sera béni : À « Le marabout Ahmet Tidjani — sera près Se de nous toute notre vie — Quand nous serons. à ‘ ‘ mortes, il nous protégera. Il empêchera le djon de venir. Son frère Aben Ahmed marçhera à nos côtés en nous préservant des dangers. Et * % Allah nous ‘donnera une longue vie. » Ci

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| k ’ és. Au delà de la maison, s'étendent de vieux | L « . e

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jardins. Les figuiers y mêlent leurs feuilles à celles des palmiers. Du temps du bachaga Lakhdar qui fut leur créateur, tous les arbres fruitiers de nos climats y croissaient, on y respirait le parfum des roses mais commé il arrive trop souvent en pays d’Islam, les beaux jardins ont été peu à peu délaissés. Les arbres fruitiers, les rosiers ont péri. :

Cependant, «tous les matins, je vais m’y

asseoir. Une odeur subtile que je ne connais

pas est dans l’air. La lumière la plus fine joue

ses symphonies enchantées. Il y a, du côté de

Laghouat, des hauteurs dressées brusquement et qui sont d’une couleur de rose sèche comme pour faire mieux valoir l’azur des montagnes appelées s1 justement les « montagnes bleues ».

Près de moi, un très vieux cheval aux jambes raides, et qu’on a aveuglé avec une bâche, fait marcher une noria. Le tac-tac du cliquet martèle le silence. J’ai apporté un livre, mais je ne lis pas. Chacune de mes journées est vide d’événements ; pourtant elle sera riche de souvenirs. Répandue partout, montant de la terre, tom-

. bant du ciel, cheminant avec le vent, il y a ici

une force mystérieuse. On subit son ascendant, on se replie sur soi-même.

Les bras croisés sous son épais burnous, assis

à mes côtés, Mohamed, l’un des jeunes frères

du bachaga, ne fait rien d’autre que surveiller lé serviteur qui, lui-même, surveille le cheval.

A la lisière des jardins, un maigre bédouin pousse sa charrue avec une morne gravité. Le

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coin du désert qu'il laboure est un bien petit Coin. Je dis à Mohamed : 47 “+ :;

« Il va fumer, passer la herse. »

Mais je me trompe complètement.

« Au Sahara, réplique Mohamed, on ne tait pas de culture compliquée. S'il y bletrtat, ce pays serait assurément, comme tous les autres, aussi fertile. Seulement, les pluies n’ont lieu

qu’à de longs intervalles, tous les cinq ou six.

ans. {l est vrai que si l'on a la double aubaine, de les avoir au moment des semailles et,

à nouveau, au printemps, les récoltes sont si fructueuses qu’elles dédommagent des années de stérilité.

Parfois, Cheïikali, l’un. des frères aînés de Mohamed, vient nous rejoindre. De quoi parlons-nous? O surprise, Cheikali, ce Saharien qui n’a été qu’à l’école primaire de Laghouat pendant quelques années, est presque un lettré. Un nom que je jette au hasard, celui de Fromentin, tout de suite le rapproche de moi. Il m’'avoue sa passion de lecture et que, dans une caisse, il garde précieusement avec « Un hiver

dans le Sahel » et un « Été dans le Sahara », les . livres si vrais, si ardemment colorés d’Isabelle .

Eberhardt. :

Adroit, en outre, Cheikali, à l’occasion, s’occupe deses mains, ce qui détruit l’opinion répan-

due qu’un seigneur. arabe considérerait comme

au-dessous de lui de faire œuvre servile.

Pour éclairer la salle où nous nous tenons, le soir, il y a une grosse lampe à essence.

* 2. : La 6 f NOS SŒURS MUSULMANES

Par itéicie par bêtise, Ali, le « négro »,

y à versé unsfond d’huile de foie de morue. La

lampe se refuse à le digérer et ne fait plus que

clignoter. J’ai vu Cheikali la démonter lui-

même, laver à l’eau bouillante, avec des cristaux, l’éponge du récipient.

Ce sont de petits actes, tout petits. Pourtant,

e donnent-ils pas l’idée d’une vie bien plus

simple, plus paisible et, en certains points, plus

près de la nôtre, parce que plus « bourgeoise », que celle que nous imaginons ?

Tous les après-midi, je vais me promener

ou, plutôt, pendant des heures, marcher dans

le désert. Les enfants m’accompagnent. Ils sont trois et tous trois s'appellent Lakhdar, c’est-à-dire « vert », nom. chéri des Musulmans, en souvenir de la couleur favorite du Prophète.

Ces trois Lakhdar, pour les distinguer, 11 faut rappeler de qui ils sont fils. Dans les premiers temps, je m’embrouillais et cela les

faisait beaucoup rire.

A l'aîné, Lakhdar ben Aïssa qui peut avoir quinze ans, on permet d’emporter un fusil. Il dit :

« Les deux petits feront le rabat. Je vais tuer un lièvre pour le diner.

— [nch’Allah ! »

Nous partons. La singulière chasse |

Le négro Ali a voulu venir avec nous ; il est content et ses grosses lèvres entr’ ouvertes découvrentses larges dents carrées, Le gharbi (1)

(1) Vent d'Est. | J

ef. D»

€ : de

+ e AUX CONFINS DE L' OASIS DE LA GHOUAT 17 EE fait claquer les pans de nos burnous. Par-des-

sus sa jaquette noire, Ali a enfilé"une blanche gandourah. Les enfants disênt 2 M *

« Il est kif-kif une corneille. »

Al proteste : n Û

« Ce n’est pas vrai. »

Hors de son pays, aucun nègre n’aime qu’ on

lui rappelle qu’il est un homme de couleur. “>

Parfois, un des enfants culbute contre une touffe de drinn. Tous nous rions. Le sable du désert est doux à nos pieds. À perte de vue s'étendent les solitudes couleur de paille, les

solitudes sahariennes,' images de l'éternité. . Dos roux, longue queue mince comme celle d’un rat, des gerboises se lèvent, filent à perdre. :

haleine, puis disparaissent subitement, comme happées, dans un trou. Le vent de plus en plus fort siffle à nos oreilles et nous râpe la peau. Tendant vers moi, ses menottes gonflées et rouges,

le petit Lakhdar ben Cheikali me montre ses

doigts couverts d’engelures. Au Sahara !

Le soleil est plus pâle aujourd’hui qu’une *

monnaie du pape. L’un de nous dit :

« Il a pris de l’huile de foie de morue. »

Cette fade plaisanterie déchaîne notre gaieté. Croyant m'être agréable, Ali a mis dans sa caboche de m’attraper une gerboise vivante $ « Tu l’emporteras comme souvenir.

— Dans ma valise?

— Dans ta valise. »

Il s'arrête devant les terriers. Pour prouver qu’ils sont occupés, il ramasse, à leur entrée,

+ ” LE 2 15 à NOS SŒURS MUSULMANES Ve

de petites crottes blanchâtres, molles comme un ver et, ans ses mains sombres, il me les présente ainsi qué choses très précieuses. Les enfants lui pouffent au nez.

Quelle chasse !

Parmi les traces croisées des renards et des

- chacals, nous cherchons à relever les empreintes

du lièvre aussi légères que celles d’un oïseau. Dressées devant nous, les montagnes de la Safia forment un splendide décor rose.

Nous marchons. La pâleur du soleil aug-

mente ; alors, pour nous réchauffer, nous imi-

tons les Nomades. Ali allume, sans l’arracher, une grosse touffe de drinn. La flamme couve un instant, puis elle triomphe ; tout s’embrase à la fois. Semblables à une chevelure, les brindillés légères flambent en crépitant et les flammes pourpres aux reflets orange ou violet montent en draperies balancées, chacune d'elles affectant, à son extrémité, la forme exacte.

d’un croissant. Assis en demi- cercle, nous ten-” dons les mains à la vive chaleur et Les enfants, avec leurs yeux malicieux et très beaux sous le coqueluchon, ont l’air de gnomes coiffés d’éteignoirs.

C’est alors qu’Ali, qui est vaniteux comme un vrai dindon, a voulu me montrer qu'il sait compter. [1 énonce les nombres en levant successivement chacun de ses doigts en bâton de réglisse mais dont les bouts sont rosés délicatement ainsi que des fleurs. Arrivé à sept, 1l

s’arrôte. Vieux souvenir des plaies d'Egypte

et de Moïse; le sept porte malheur. Ainsi, et sans en paraître le moins du monde étonné, Ali arrive-t-il à avoir onze doists. Il le dit sérieusement et les enfants se moquent de lui.

La flambée éteinte, notre marche reprend dans les sables. Oh! leur tristesse infinie sous le ciel blanc ! Je suis seule à y être sensible. Sous prétexte de lever enfin un lièvre, les deux" petits Lakhdar courent de broussailles en brous-+ sailles et, dans les jujubiers — l’arbre de la couronne d’épines — ils découvrent des nids qu’ils s’étonnent de trouver vides. Au ras du sol aussi,

ils ramassent les fruits du « chieh » qui sont « .

ronds avec la couleur éclatante d’une orange. Pour se donner lillusion de jouer déjà, au «baroud », entre eux ils se bombardent. Afin d’éviter d’être atteint, Ali bondit comme un chat’ par-dessus les tertres et crie à haute voix

« Boua, boua ! Allah me cache ! Allah me cache ! »

L'air est plein de la sonorité des rires des trois Lakhdar et je pense qu’il y a des écrivains pour prétendre que les enfants arabes sont toujours graves et ne jouent pas.

A l’heure où le soleil se couche, nous faisons demi-tour. D’épais nuages gris-violacé chargent. le ciel ; l'horizon est cerné d’une mince bande claire, pur. ruban bleuté. Comme si une flamme y courait, les nuages se sont ardemment colorés, le vent les a divisés ; des stries d’or ont frangé les lourdes draperies; mais, bientôt, les nuées se sont ressoudées, ont formé des mon-

e ne .

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tagnes aux molles croupes derrière lesquelles il y a un. flamboiement de forge.

Au-dessus de nous, sans un cri, petite tête et larges ailes, un oiseau planeur fait sa ronde. Les étoiles s’allument et, d’abord, nous commençons de les compter, mais leur nombre, bientôt, décourage notre eflort. La voix grêle

dun des petits Lakhdar dit à mes côtés :

. « C’est Allah qui les a faites. C’est Allah qui a tout fait. » |

Il récompense et il châtie. L'étoile polaire, «celle qui nebouge pas » : Belhabi, n’est-elle pas un homme très méchant qu’Allah a fixé pour toujours, dans le firmament, en punition de ses crimes ?

- Nous rentrons sans avoir aperçu un#seul

lièvre. Derrière nous, Ali chantonne, dans la nuit, une petite chanson de son invention :

« Nous nous sommes fatigués ; nous n’avons rien rapporté ; pourtant, ce n’est pas mercredi (1). »

Il se trompait. Dans sa menotte, bien serrée, l’un des enfants tenait une plume de moineau.

Quelle chasse !

Au Mékareg, l’on nous attendait. Les petits gagnent l’appartement des femmes. Je rejoins, dans la salle, Madani et Cheikali et, alors, recommence notre vie de tous les soirs. N’étaient le cadre et les longues draperies laineuses de mes

(1) Le mercredi est un jour néfaste, à

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