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Li *
La « Grande » saisit la boîte de koheul fixée à sa ceinture et qui jamais ne la quitte. D’un large trait, elle cerne mes yeux. Si r mon front, elle dessine des arabesques. Elle recule pour juger de l'effet. Est-ce bien? Non. II faut effacer. Généreusement, Messaouda crache sur son doigt. Elle va me débarbouiller ! Horreur
Je proteste : .
« Laisse, laisse. J’ai eu tort. Mon mari n’aimerait pas me voir tatouée. » »
Raison suprême. Messaouda s'incline :
« Allah vous a faites si belles, vous autres
Européennes, avec votre peau blanche comme ,
un petit fromage de brebis que, si vous étiez tatouée, vos maris seraient trop heureux. »
Nous rions comme deux amies; mais ho
pour prolonger le jeu, je veux revêtir Messaot da d’un. de mes vêtements, elle se dérobe etsje n’insiste pas. Rien que l’idée lui en déplaisait. C'était comme si je lui avais proposé de renoncer à la décence de son sexe. Obscurément, elle sent qu’il y a, dans son costume, une vertu qui la garde, qui la préserve desnos idées que, souvent, elle réprouve.
Que je montre mon visage aux hommes, voilà, par exemple, ce qu’elle ne peut admettre :
« Moi, je croirais commettre presque un adultère. Ton mari ne t’aime pas puisqu'il permet à d’autres de te voir. Nous, nos maris nous cachent, nous sommes pour eux très précieuses. Un trésor est-ce qu’on le montre ! » . Et sa main se pose sur la mienne pour don-
rs»
AUX GENS ee L'OASIS DE RORRAUAT 20
ner plus de fhdce à ce qu elle dit. Visiblement, elle a pitié de moi, elle me plaint de ma misère morale. Je suis la barque dont le nautonier se désintéresse.
La jeune Mina est venue s’accroupir à nos côtés.
Je regarde son frais visage. Décidément, comme elle est jeune, comparée à son mari | N’a-t-elle pas eu une surprise, une désillusion au soir de sès noces? Je le demande en termes discrets. Messaouda se récrie :
« Pourquoi? N'est-ce pas son père qui avait
oïsi son mari? »
Un sourire me vient aux lèvres :
« Alors, toutes les jeunes épouses sont satisfaites? 2 »
Messaouda rit aussi; puis, de nouveau, elle me prend par le bras et redevenue sérieuse :
« Je ne dis pas que tous les maris soient parfaits, mais si la jeune fille éhoisissait ellemême, elle se tromperait bien souvent. Chez nous autres, Musulmans, on marie les filles très jeunes. Elles fe connaissent rien de la vie, elles ne savent pas ce que c’est que l'amour : elles n’ont qu’à se laisser guider par leur père et, jamais, l’on ne voit chez nous ce qui arrive, paraît-il, chez les Européens, une jeune fille se déclasser par son mariage: Nos lois qui sont très sages sont bien plus larges d’ailleurs que vous ne le croyez. Ecoute : quand une femme est devenue veuve ou a été répudiée, si elle se remarie, c’est elle-même qui choisit son
Le
« homme (1) » et aucune volonté ne peut aller contre la sienne. »
Entre ses paupières mi-closes, sous $a tiare fleurie de roses et de myosotis, Messaouda considère sa belle-fille. Toutes deux donnent l'impression d’être parfaitement satisfaites de leur sort. Prisonnières dans leur demeure et totalement dépendantes de leur mari, elles ne se considèrent pas à la chaîne.
Aussi quel étonnement provoque soudain ma question :
« Messaouda, tu n’aimerais pas mieux être un homme? .
— Puisqu’Allah m’a faite femme, c’est qu'il -jugeait que, pour. moi, c'était le meilleur sort. »
Cette phrase conventionnelle ressemble à une dérobade. Messaouda a beau se croire libre ff ne puis dépouiller mes idées d’'Européenne. J'insiste : »,
« Evidemment, mais ne serais-tu pas plus heureuse d’être un homme?
— Ce n’est pas possible. Ce,n’était p volonté d'Allah. Je ne dois pas penser à cela.
— Enfin, tu trouves pourtant que l’existence
d’un homme est plus agréable que celle d’une femme ?
— Ah! pour cela, oui. »
La jeune Mina accroupie à mes côtés n’osait donner son avis, mais elle suivait notre conver-
(1) Le mot «rajel » qu’on pourrait traduire par « époux » a, en réalité, un sens bien plus fort, que le seul mot « homme » peut rendre.
5 $ é = AUX CONFINS, DE L'OASIS DE LAGHOUAT 27
sation avec intérêt. Soudain, dans le patio, elle a aperçu Madani. Quelle réprimande a-t-elle craint d’essuyer? Elle s’est levée précipitamment, s’est sauvée dans la pièce voisine. Madan: disparu, elle ne se risque pas à revenir s’asseoir auprès de nous ; mais, debout, dans l’embrasure, en partie dissimulée par le rideau et prête à s'enfuir, elle ne perd pas un mot de ce que nous disons. Existe-t-il des femmes arabes indolentes, passant leur temps à somnoler, à se bourrer de sucreries? C’est possible.
æ Pour mon compte, je n’en ai jamais rencontré. Celles que j'ai connues étaient de diligentes « maîtresses des choses ».
En ce moment, et tout à fait comme une “petite bourgeoise française, Messaouda me donne des recettes arabes. Elle m’enseigne les mystères du mouton « aux yeux de vache », c’est-à-dire aux pruneaux. Il y a des siècles et des siècles, chez nous, on mangeait de ces plats
” sucrés, à la graisse, aux jours de festivité. On les trouvait excellents. Ils le sont. Depuis que je suis au Mékareg, Messaouda elle-même fait la cuisine. Faute de servantes? Non pas ; mais elle désire que tout soit bien et que son frère « Sidi Bachaga », Seigneur Bachaga, comme elle, dit, soit content de l’hospitalité qu’elle m'ofire.
Les enfants ont quitté l’ombre tiède et parfumée de la salle. Messaouda se tait. À quoi pense-t-elle? Les gens bien informés et qui n’ont jamais vu une Arabe affirmeraient : %
« Elle ne pense pas ou du moins à si peu de chose. »
Je l’interroge, elle répond :
« Je réfléchis à ce que tu m’as demandé tout à l’heure : si je n’aimerais pas mieux être un homme qu’une femme. Alors, je mesure combien mes paroles ont été imprudentes. Le bonheur de Messaouda me semble pauvre, mais il est grand pour elle puisqu'il lui suffit. Sa vie claustrée me paraît inhumaine ; elle n’en désire pas d’autre. Je dis : |
« Ne cherche pas. Où serais-tu mieux ail- s.
leurs? Tout est bien ici, pour toi.
— C'est juste. »
De nouveau, un silence. Dans le patio une servante, une négresse apaise son enfançon qui. pleure. Momie toute petite entourée de bandelettes, il repose sur les genoux de sa mère.
Doucement elle le berce et lui chante un «triri » :
« Je caresse avec le «triri », mon fils. O mon maître, protège-le Tes
« Protège-le, à donateur, afin qu’il grandisse et possède une tente. £
« Protège-le, afin qu’il devienne grand et se coiffe d’un turban.
« Protège-le, pour qu’il sôit,wpar la bénédiction de l’ange Gabriel, semblable à un astre éclatant.
« Pour qu’il possède une jument et que sa tente, installée au nord, soit parée de sept tapis et d’une gtifa rouge.
« Mon fils est mon esprit. Il est semblable au musc qui parfume les poches. J
« Mon fils est mon doux ami. Qu’Allah préserve sa vie de tout mal !
« Mon fils à la belle natte est ma consolation. Qu’Allah détruise ceux qui l’envient.…. »
0" Sauf ma présence, tout ici est sans date, im-
muable, comme depuis toujours, tout donne l'impression d’être hors des temps.
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Ce matin, Madani est venu me chercher.
Ensemble, nous devons nous rendre au ksar d’El- Hiram, chez son gendre qui m'offre une « diffa ».
Le ksar est à quelques kilomètres. On a attelé un tilbury. Au temps où il était neuf, il a peut-être inspiré Constantin Guys, quelque dandy y à roulé. À présent, ses coussins sont crevés, sa capote est déchirée ; dans ses brancards rafistolés avec des cordes, s’ébroue un, etit cheval demi-sauvage. Madani saisit les rênes. Avant qu'il ait dit :
Rrh 1.
le petit cheval part comme une flèche en faisant sonner ses grelots. Tout de suite, le paysage développe ses grandes lignes rousses, son ampleur, sa nudité et ses plateaux pierreux
. à l’épiderme lisse et luisant.
Epanouissement complet du soleil. Rayonnement d’un éclat insoutenable. Pas un être humain. Pour animer le paysage, un seul troupeau de moutons dont la couleur jaunâtre. se confond avec celle des pierres ; quelques chèvres noires. Aux montées, le sauvage petit cheval force son galop endiablé et Madani remarque philosophiquement :
« Il a raison, il sait qu’il doit monter ; il s’en, débarrasse le plus vite possible, »
La voiture saute sur la piste. Nous bondissons pour retomber rudement sur les coussins. Quelques pacages où croissent des touffes de drinn ; des lopins de terre qu’a égratignés la charrue. Ici, comme au Mékareg, le sol est labourable. Il y a des puits et de longues séguias portent au loin l’eau qui fait prospérer les jardins:
Perché sur un tertre, le ksar d’EI-Hiram vient vers nous. La nouvelle de mon arrivée s’y est vite répandue. À peine sautée de voiture, Je suis entourée d’enfants. Avec leur gandourah noire et rouge brodée de dessins aux tons violents, les petits garçons forment des groupes ardemment colorés. Ils me donnent le salut arabe qui a tant de grâce. Après m'avoir serré la main, ils portent la leur à leurs lèvres: Plus timides, les petites filles me suivent de loin. Je les entends rire. Que disent-elles?
« Une Roumiya, Ô mon père, et qui montre son visage ! »
Les petites rues sablées sentent la poussière ; les murs en toub brun sont fendillés par la séche-
resse. Contre l’un d’eux, des femmes accrou-
pies, vêtues d’oripeaäux rouges laissent voir un visage violemment fardé et des yeux hardis. Elles appartiennent à l’une de ces maisons où, dit Madani, fréquentent les incroyants qui veulent aller au feu de l'enfer.
- Certaines sont nées dans des familles hono-
rables et ne demanderaient pas mieux que:
d’être de vertueuses épouses. Est-ce leur faute 1l en est autrement?
Que je les interroge, elles me diront :
« C’est Allah qui l’a voulu, Nous étions des vierges pures. Nous avons été mariées ; mais, l’un après l’autre, de si nombreux époux nous ont répudiées, parce que ‘nous avions une mauvaise santé, ou que nous n’étions pas dociles ou, simplement, parce que nous avions cessé de plaire que nos familles n’ont plus voulu nous recueillir. Pourtant, 1l faut Fe et la femme arabe n’a pas de métier. »
Or, tandis que me voilà et à romantiser, Mädani, l’homme à l'esprit pratique, me tire par la manche et de même que nous dirions
Les voies de lPEternel sont mystérieuses:
il chuchote :
« Allah est au-dessus, au-dessous, devant et derrière nous. Ces femmes soumises, ne les plains pas. Quand elles ont amassé un peu d'argent, elles redeviennent un parti avantaseux ; il n’est pas rare qu’elles Hour un mar] respectable. » .
Le détour des rues nous ramène à la maison du Caïd ; elle est petite ; néanmoins, elle comporte deux patios et doubles appartements, c’est-à-dire quelques chambres blanchies à la chaux.
L’une d’elles qui ouvre sur la cour intérieure, cœur du logis, laisse voir un beau tapis, cadeau donné par Madani à sa fille, apport obligatoire de l’épousée, vieil usage qui subsiste car, dans les familles à leur aise, le tapis ne représente plus maintenant l’unique couchage. |
CE
Le front baissé, les épaules minces sous le haïk de soie, timide, rougissante, la jeune Khadidja s’avance à la suite de sa belle-mère, « la maitresse des choses ». Dressée sur la pointe des pieds, elle dépose sur la joue de son « sidibaba (1) » deux baisers rapides et pointus, puis elle retombe à sa contenance embarrassée. Estce de moi qu’elle a si peur ? Je le crois d’abord; mais quand je dis à Madani :
« Elle est heureuse de te voir. »
Il me répond :
« Certes, c’est la première fois depuis son mariage; mais, tu le vois, elle a honte en ma présence.
— Honte?
— Oui! Une jeune femme... »
Croyant apprivoiser Khadidja, lui poser une question toute naturelle, je dis :
« Te plais-tu dans ta nouvelle demeure? »
Son embarras augmente, elle tortille son haïk et c’est Madani qui'fait pour elle :
« Elle ne te répondra pas. Ce ne serait pas convenable de montrer qu’elle est heureuse d’être mariée, d’avoir un « homme ». Lorsqu'elle était encore au Mékareg et fiancée, j'ai dû m’absenter deux mois ; quand je suis revenu, le temps de son mariage était proche. Elle n’a pas voulu me revoir ; elle se cachait quand elle m'entendait. Tu comprends. une jeune fille.
-.la pudeur... »
(1) Seigneur-père.
Cependant, Khadidja n’épousait pas Un inconnu. Son mari est aussi son cousin ; elle l’avait vu à maintes reprises.
Dans les familles nobles, les mariages de ce genre sont fréquents. On dit :
« Le Prophète lui-même en a offert l'exemple. N’a-t-il pas donné sa fille bien-aimée à Ali, son COUSIN ? »
On ajoute :
« Ces unions ont plus de chance que d’autres d’être heureuses. La femme qui est parente de son mari, lui est naturellement dévouée. »
Et comme, en ce pays, l'expérience se résume volontiers en phrases proverbiales, en belles histoires, on conte celle-là que Madani m’a dite tandis que nous déjeunions et que défilaient devant nous les plats variés de la cuisine arabe, les inventions de sa confiserie :
« Marie-toi dans ta famille ; épouse ta cousine même laide et vieille et choisis, pour ami, un ami de ton père... »
Un jour, parmi les jours, il arriva qu’un jeune homme ne tint pas compte de cette recommandation. Il épousa une étrangère et prit, pour compagnon, un homme de son âge. Peu de temps après, ayant des doutes sur leur dévouement, à l’un et à l’autre, 1l résolut de les éprouver. Secrètement, il tua un mouton, le mit dans une outre qu'il enterra. Après quoi, il dit à sa femme, puis à son ami :
« J’ai tué un homme. Je l’ai enfoui dans le F à jardin au pied du grand figuier, » :
Quelques jours passèrent. Sa femme l’ayant querellé, il la battit. Aussitôt, elle alla, criant chez les voisines :
« Mon mari est un criminel. Il a tué un homme... »
Son ami le dénonça également. Tant et si bien que le cadi le fit arrêter. On interrogea la femme, l’ami; on alla au pied du figuier, on y trouva le mouton.
Ayant répudié sa femme et rompu avec son ami, le jeune homme redevenu sage se conforma aux traditions. Il épousa sa cousine et prit comme camarade un ami de son père ; mais, devenu méfiant, il voulut les éprouver eux aussi, il leur dit donc comme aux autres :
« Hélas ! j’ai tué un homme. »
Sur quoi, l’ami de son père, s’écria :
« Dis-moi où tu l’as caché ; je veux lui donner un coup de couteau afin d’être ton complice. »
Pour sa femme, il eut beau la battre, ses lèvres demeurèrent scellées. Elle n’était pas seulement son épouse, mais celle qui sauvegarde l’honneur de la famille.
Chaque vendredi, le barbier attaché à la demeure du Mékareg est un homme fort occupé.
Ce jour-là, maîtres et serviteurs se font raser la tête. Accroupis sur le sol, dans une petite salle qui attient aux écuries et où sont suspendues
les selles, ils passent à tour de rôle tendant la nuque comme si on allait les décapiter ou, pour le moins, les essoriller. Mais que j’ai tort de trembler ! La main du barbier aussi agile que celle d’un prestidigitateur fait voler la lame tranchante du petit poignard que tout indigène porte au côté, dans une gaine de cuir rouge et, quand il a fini, pas une estafilade, pas une égratignure |
Un peu avant midi, les jardins se vident des jardiniers ; on détache le vieux cheval aux jambes comme de bois qui tournait la noria ; Cheikali et Mohamed qui promenaient leurs blancs burnous par les allées, disparaissent, je reste seule. Un silence de mort accable l’étendue déserte.
Et d’abord, me souvenant que c’est vendredi, je pense que mes hôtes se sont rendus à la prière, dans la mosquée qui s’élève juste en face de la demeure seigneuriale et où je vois, chaque jour, l’imâm, un vieillard à la barbe chenue se chauffer de longues heures au soleil, sous le péristyle, en déroulant son chapelet ; mais quand, au déjeuner je fais allusion à ce service pieux, Cheikali me répond :
« La prière n’a pas eu lieu. Il faut être au moins douze pour se réunir à la Mosquée et aujourd’hui, les serviteurs sont au marché de Laghouat. »
Comme nombre d’Arabes, comme la plupart des Nomades, mes hôtes sont peu pratiquants.
Cependant leur esprit est profondément reli-
gieux. Madani ne va que très rarement à là mosquée mais il est tout charité. Quand il est à Laghouat et circule par les rues, 1l à toujours quelque « kessera (1) » cachée sous son burnous ; s’il aperçoit une «meskine », uné vieille spécialement, il la lui donne comme en se cachant.
Par leur vie errante, les Nomades échappent en partie à l’action des marabouts. On l’a dit : «Ils n’ont pas plus de temple que de maison. » Quelques-uns appartenant à la tribu des Larbaa sont campés à une petite distance du Mékareg. Leurs tentes pareilles à des carènes renversées sont sombres comme celles de Kédar chantées par l’épouse du Cantique des cantiques.
Absurdité, sous ce climat : le noir absorbe la chaleur. Pendant l’été, l’intérieur de chaque tente est une fournaise semblable à celle. de l’enfer. Le faire observer aux Nomades? Inutile. Ils répondent fièrement :
« Veux-tu donc qu’on nous prenne pour des Ouled-Naïl. Nos tentes doivent être comme étaient celles de nos pères, »
Visiter ces fils de la lumière, c’est prendre un bain de vie rude et ardente. Leurs femmes aux yeux étincelants sont bruyantes, démonstratives et vite familières. Je leur inspire une srande confiance. Je suis Roumiya, donc je sais tout et, spécialement, guérir les maladies.
L'une, Zobria, m'a prise en affection. Son
(1) Galette qui tient lieu de pain.
nom signifie : « Petite Perle ». Est-il rien de plus charmant ! Or, Zohria est une vieille semblable, il est vrai, à des milliers d’autres. L’air d’une sorcière, noïre comme un chaudron jamais récuré. La pulpe de sa chair a fondu; sous les yeux, des creux profonds sont remplis d'ombre ; deux ravines tirent les lèvres vers le cou décharné :
« Quel âge as-tu, Zohria?
— C’est l'affaire d'Allah.
— À peu près? »
Elle fait effort, se rappelle que Madani, son maître était tout petit quand elle est née.
Je rapproche des dates et arrive à ce résultat effarant : cette vieille entre les vieilles a moins de quarante ans.
L’étoffe de sa robe est misérable mais la couleur en est d’un rouge magnifique ; sur sa tête, comme un diadème, elle a drapé une vieille casaque de coton aux carreaux bleus et verts rongés par le soleil. Des mèches grises en sortent par touffes. Elle me dit :
« Entre; si j'étais riche, je t’offrirais le « Kaoua » ; je peux seulement t’offrir la bienvenue. »
Nous nous accroupissons sur un tapis déchiré et certainement pouilleux. Dénuement total, il n’y a rien autour de nous que des loques, un kanoun (1) et une fourche où est suspendue la guerba, réservoir d’eau.
{1) Petit fourneau en terre cuite,
« J'ai mal aux yeux », dit Zohria.
Elle frotte ses paupières enflammées avec ses doigts couverts de crasse ; elle les essuie avec la laine de son haïk poussiéreux et elle me regarde animée d’une foi naïve comme si, sur-lechamp, rien que parce qu’elle a dit : « J'ai mal », j'allais pouvoir la guérir.
« Il faut laver tes yeux avec un linge propre et de l’eau bouillie. »
Conseils d’Européenne et de civilisée. Sous cette tente, ils prennent un air de dérision. Mais, sublime optimisme, Zohria me remercie :
« Qu’Allah accroisse tes biens et te mette encore plus haut. Tu es une grande « toubiba ».
Longues figures maigres, cuites et recuites durement par les ardents soleils, les filles et les belles filles de Zohria n’ont point de beauté. Leurs traits aigus pourtant les sauvent de la laideur vulgaire. Zohria leur commande et est leur justicière. Parfois, sur leur dos, elle abat, comme un fléau, le bâton qu’elle tient en ce moment, pour écarter les chiens. Quand les bédouines vieilles n’ont plus l’amour de leur. mari, elles se consolent par la domination qu’elles exercent surle reste de la famille. Une des jeunes femmes est malade. On l’a couchée sur un morceau de tapis dans la partie la plus sombre de la tente. Ses os percent la peau ; ses yeux sont brûlés de fièvre. Doucement, je me penche vers elle :
« Où as-tu mal?
— Là, dans la jambe. »
Jeune et infirme. Pauvre petite |!
Elle semble étonnée que je la plaigne. Personne, jamais, ne l’a plainte. Elle soulève les paupières :
« C’est Allah qui l’a voulu. »
Un malade qui sait souffrir est un miroir d'Allah. Je dis :
« Il abrégera tes souffrances.
Elle ne comprend pas que je lui souhaite de guérir et se récrie :
« Si c’est pour aller au paradis, je suis tout de suite prête, je pars ; mais si c’est pour aller en enfer, je demande à Allah de me laisser encore ICI.
— Vois comme elle est maigre, fait Zohria.
Un toubib de Laghouat dit qu’elle a la tubercuose dans la hanche.
— Il faut la mettre au soleil, en plein air. »
Zohria me regarde. L'étonnement plisse les "rides qui brident ses yeux. Les Roumiya ont vraiment d’étranges idées. Le soleil qu’elle voit depuis sa naissance serait un « doué ! (1) »
« Le meilleur des « doués » et qui ne coûte rien. »
Alors, Zohria, très grave :
« C’est Allah qui l’a fait. »
Non loin, une autre tente est occupée par des « négro », des bergers. Sous sa toison qui blanchit, le chef, une espèce d’Hercule, offre un mufle épais de vieux lion. À ses côtés, debout
(1) Un remède.
pour nous recevoir, son dernier né, un enfant, un petit dieu de l’Hadès. A cette jeune divinité, nue comme un ver, je donne un de nos « jetons » dorés. Il le met dans sa paume sombre où il le regarde briller ; puis, sur ce qu’il croit un trésor, il referme ses doigts où le sable, la terre sèche forment de grosses écailles.
Avec une taquinerie bonhomme, l’Hercule s'adresse à son enfant.
«Est-ce que tu veux partir avec la dame? Je te donne à elle pour aller en France. Tu seras bien propre, tu auras beaucoup à manger, tu iras en « caliche », tu auras un cheval... »
À mesure que l’Hercule parle, on suit sur la figure du petit dieu l’effet des paroles magiques. Son imagination lui représente les choses que, déjà, il croit posséder. Mais quand pour continuer le jeu, son père le pousse vers moi, le petit se rejette en arrière, se cramponne à la main qui semblait l’offrir et son cri plein d’angoisse est celui de tous les enfants dans tous les pays :
« Je ne veux pas! Je veux rester avec maman. »