CHAPITRE II
OINT de gerboise vivante, point de petit dieu au corps comme ciselé dans le bronze àemporter avec moi. Allah ne l’a pas voulu.
Aujourd’hui, je quitte l’hospitalière demeure du bachaga Jelloul. Les jours que jy ai passés n’ont offert aucun de ces drames 1impressionnants qui généralisés, exagérés, créent un orientalisme de pacotille, vrai parfois, mais exceptionnellement. Je n’ai pas eu de chance : c’est évident. Même pour me faire plaisir, il ne s’est pas trouvé une seule femme prête à empoisonner sa rivale ; pas une orpheline spoliée par un tuteur cupide et, j’ai honte à le dire, pas la plus petite intrigue amoureuse.
Finies maintenant, pour moi, la région saharienne relativement arrosée, les terres labourables des Larbaa. Davantage, je m’enfonce vers le Sud. À travers la sombre Chebka aux roches fantastiques, je gagne le WM’zab. Point de pays plus curieux au monde, Tout y est étrange : Ses
villes sont demeurées des lieux secrets où vit encore le mystère profonddel’Islam. Les mœurs, les idées de ses habitants sont intactes depuis des siècles.
Berbères d’origine, appartenant à une secte que les autres musulmans considèrent comme hérétique, les M’zabites sont installésédans la région depuis le x1€ siècle (1). Terrifiant exode celui au cours duquel ils fuyaient les persécutions. Poussant leurs chameaux, traînant leurs femmes, leurs enfants, ils marchèrent pendant des jours, des semaines, des mois. Les solitudes étendaient leur aridité, des gorges s’ouvraient, les montagnes dressaient leur architecture infernale. Où allait-on? Chaque anfractuosité semblait la retraite redoutable d’un djinn. Les Mzabites s’engagèrent entre les hautes parois ; il les franchirent et, cette fois, ils s’arrêtèrent.
La région était et est encore effroyable.
Pas de sources. Tout est calciné par un soleil de feu. Dans le roc, les M’zabites creusèrent des
(1) Les M’zabites sont les vrais fils de ces puritains du rer siècle de l’Hégire qui ne pardonnèrent pas à leur khalife Ali la faiblesse d’avoir, après sept jours de massacre, fait grâce aux Syriens qui se révoltèrent contre le gendre du Prophète luimême. A leur tour exterminés à Nahrouan, ils donnèrent mission au plus fanatique des survivants, Ibn-el-Maldjem, d’abattre Ali d’un coup de sabre, sur les marches de la mosquée de Médine. Obligés après un tel crime de sortir de l'Islam orthodoxe, d’où leur nom de Kharidjites, ces puritains se répandirent dans tout le monde musulman. »
(Cité par le Ct Duczos : Op. sur les territoires du Sud de l’ Algérie.)
puits qui atteignent en profondeur cinquante, soixante mètres et même davantage. Louanges à Allah, notre soutien ! L’eau apparut. Les oasis naquirent dans les vallées : « Nos aïeux » ont fait prospérer ce pays comme on remplit une outre », disent les M’zabites. »
Des villes s’édifièrent au nombre de sept, plus ou moins distantes les unes des autres et qui ont un aspect charmant et uniforme.
Au-dessous de la mosquée avec son minaret en forme de pyramide tronquée s’étagent les maisons en terrasses, aux murs de pierre ou de pisé, parmi lesquelles se distinguent quelques demeures plus riches aux rondes arcades éblouissantes.
Les Mzabites qui ne se marient qu'entre eux, ont gardé intacte leur foi. Celle-ci est rigide. On les a souvent appelés les « puritains de l'Islam ». Rien de plus austère que leurs mosquées aux piliers grossiers simplement blanchis à la chaux : « Dans nos temples, disent-ils, il n’y a ni carreaux de faïence, n1 tapis. Allah ne demande pas cela pour prier. » Chez eux, le tabac est absolument proscrit sous toutes ses formes ; à Beni-Isguen, la ville sainte, il est même défendu aux étrangers de fumer dans les rues. Il y a peu de jours, un officier français s’est vu arracher sa cigarette : « Lorsque Satan fut chassé par Dieu, racontent les M’zabites, il urina à la porte du paradis ; une plante poussa qui fut le tabac. »
Ces gens austères sont sobres : «Allah nous
a donné quatre boissons excellentes : l’eau, le lait, le café et le thé ; c’est assez. »
Au M’zab, il n’y a point de mendiants : la mendicité est considérée comme ignominieuse.
L’injure est plus grande, ici, d’être appelé mendiant que voleur.
Les pauvres, d’ailleurs, sont généreusement secourus. Non seulement, les M’zabites pratiquent la zekhat, l’aumône obligatoire et rituelle d’un dixième du revenu, mais, sur chaque succession, ils ont établi un droit des pauvres de deux francs cinquante pour cent, et dans ce pays d'apparence désolé, il y a des successions importantes. L'une d'elles, récemment, atteignait sept millions.
Incapables, en effet, de trouver leur subsistance dans le M’zab, la plupart des hommes, dans la force de l’âge, sont contraints de s’expatrier. Entendus naturellement aux affaires, ils s’établissent dans le Tell : bouchers et épiciers, marchands de charbon, patrons de bains maures, marchands de tissus ou de tapis. Ils partent seuls. La loi religieuse de leur secte interdit aux femmes de quitter le pays, même pour suivre leur mari. C’est une dure loi. Les M’zabites le jugent ainsi, eux qui ont la réputation d’être si jaloux qu’à peine laissent-ils voir leurs femmes à d’autres femmes.
Les circonstances m'ont servie. J’ai pu péné-
trer dans plusieurs intérieurs de Ghardaïa, la capitale du M’zab. J'ai vu, à visage découvert, ces M’zabites que j'avais croisées strictement voilées et à qui aucun homme ne peut adresser la parole, dans la rue, sous peine d’amende et d’un exil de deux années.
Étrange petit monde, celui où j'ai été admise | Pour les femmes du M'zab, la vie actuelle est comme si elle n’existait pas : ses nouveautés, ses progrès, ses agitations, à peine si elles en entendent parler parleurs maris quand ils reviennent du Tell ; beaucoup même ne les soupçonnent pas ; elles sont comme étaient leurs mères 1l y a douze cents ans.
Ignorantes, mais point sottes. Faute de les avoir vues, les écrivains masculins les on représentées abruties par la crainte et les gros travaux. Que beaucoup soient ainsi, c’est possible ; mais j’en ai trouvé d’autres à l’intelligence éveillée, à la riposte prompte. Cela se comprend. La conversation étant leur principale distraction, elles acquièrent, à force de s’y livrer, une façon de parler qui est non seulement juste mais charmante.
A travers les rues aux passages voûtés et que des arcs enjambent d’une maison à l’autre, le frère du caïd me mène chez sa belle-sœur.
Nous allons sans hâte. Suspendue à son poignet par une lanière de cuir, mon compagnon porte l’énorme clé qui, tout à l’heure, ouvrira le logis. Elle est en bois, mesure plus de trente centimètres et pèse près d’une livre. Tous ceux
que je rencontre en ont de semblable. Au M’zab, quand une rixe commence, ce n’est pas à coups de couteau, c’est à coups de clé. A la moindre injure, les adversaires se jettent chacun la leur à la tête et les blessures sont graves : cette arme improvisée est un dangereux projectile.
Le vantail déverrouillé, me voici dans une petite cour carrée qui forme salle de réception. Fermée à sa partie supérieure avec des piliers au rez-de-chaussée et des colonnettes à l'étage, elle présente des murs teints d’un rose de fraise qui en pleine lumière paraïitrait trop vif mais qui, ici, est heureusement assourdi. A peine suis-je entrée, la femme du caïd descend pour me recevoir. Derrière elle, deux petites filles semblablement vêtues. Je serre la main de l’ainée qu’on me présente comme la fille du caïd et j’en vais faire autant à l’autre quand mon guide intervient :
« C’est la bonne. »
Toute petite bonne de sept à huit ans, fille d'anciens esclaves, née dans la maison. Mon erreur n'aurait eu aucune espèce d'importance.
Ce pays se vante d’être celui de l'égalité. Quelle que soit la fortune du prétendant, quelles que soient la beauté et la situation de la jeune fille, la loi du M’zab décrète que la dot payée sera la même pour toutes ; elle n’excède pas sept cent cinquante francs. Même pour le M’zab, ce n’est pas cher...
Il y a quelques instants, quand j'étais dans le bureau où le caïd traite des affaires pu-
bliques, notre conversation était venue à tomber sur l’idéal de beauté féminine que se font les Arabes.
Doucement, le caïd s'était moqué de ce que nous croyons : plus une femme a d’embonpoint, plus elle est admirée.
« Mais, c’est faux, disait-1l, nous ne sommes pas des Turcs ou des Juifs. Une femme grosse « comme un moulin » n’est pas plus plaisante qu’une femme maigre comme un échalas. Nous réprouvons également celle qui est trop grande et celle quiest trop petite. La femme doit être de corpulence et de taille moyennes ; ses cheveux doivent être noirs et brillants comme les plumes de l’autruche mâle, nous aimons que ses yeux soient semblables à ceux de la gazelle, que ses sourcils dessinent un arc aussi parfait que celui de la lune ; sa bouche doit être comme une fleur de géranium et son cou long et mince comme celui de la biche... »
Je regarde mon hôtesse et J’ai envie de sou- : rire. C’est sa femme elle-même que le caïd m’a dépeinte. Elle est vêtue exactement comme on l'était au temps de Mahomet. Ce pays est celui de l’immuable. Par-dessus sa chemise de soie blanche, une gandourah de soie de couleur jaune ; sur le tout un vaste manteau de laine blanche, le melhafa, avec des bouquets de fleurs roses. Un voile noir brodé de larges bandes aux couleurs contrastées est épinglé sous le menton et tombe jusqu’à la taille. D’innombrables bijoux d’un or étincelant : collier de sequins dont
je compté sept rangs superposés, bracelêts dont les cercles s’étagent du poignet jusqu’au coude. Aux oreilles, larges anneaux qu’agrémentent dés pampilles. Nous causons :
« Tu viens de France?
— Oui, de Paris.
— C’est plus beau, plus grand que Ghardaïa ?
æ C'est beaucoup plus grand ; est-ce vraimet plus beau?
— Tu dis cela parce que tu es aimable.
— Il y a la même différence entre nos deux villes qu'entre mon costume et le tien ; regarde comme ma robe est triste à côté de la tienne.
— Les modes sont différentes selon les pays. Je suis sûre que, chez toi, tu as aussi de beaux bijoux, tu les mets pour les fêtes ; tu n’as pas à regretter de ne pas être M’zabite.
— J'aurais une belle robe, mais je serais enfermée et contrainte d’être toujours à la maison.
— C'est l'usage et on n’en soufire pas.
= Ainsi, tu n’as jamais envie de sortir d'ici?
— Non, ‘puisque cela ne se doit pas.
— D’autres Arabes le font pourtant.
= Pasles Mzabites. Celles qui l'ont fait, d’ailleurs, en sont-elles plus heureuses? J'ai entendu parler de l’une d'elles. Son mari, qui avait une situation en France, l’a emmenée avec lui. Elle a appris votre langue, elle s’est habillée comme vous, elle a été dans vos fêtes ; mais son mari a dû rentrer en Algérie. Il a fallu que sa femme vive à nouveau enfermée. Elle n’a pu le supporter. Au bout de quelques mois, elle
s’esb sauvée ; pourtant, elle avait un mari et des enfants... »
À ce moment, la servante-enfant a apporté le kaoua. Mon hôtesse se lève pour le verser dans les tasses minuscules et dorées. Ses doigts minces, chargés de bagues, manient délicatement le sucrier, les assiettes de gâteaux au miel et à la semoule, les jattes emplies de dattes à la chair fondante. Ses gestes sont exactement ceux
qui conviennent et, par conséquent, qui plai- \ sent. Il y a, en elle, une grâce innée, une dignité “naturelle ; son esphit est délié et fin. Un moment après, comme renouant la conversation, je lui demande :
« Ainsi, tu ne désires rien ; tu es heureuse de ta vie? ) Elle ne me répond pas tout de suite ; quand elle le fait, ce n’est pas directement :
« Nous avons un proverbe qui dit : « Chaque “saison a son printemps. Le printemps du prin-
m ’est l’herbe fraîche et les fleurs ; de printemps de l’été, c’est le blé mûr ; le-printemps de l’automne, c’est la récolte des fruits ; le printemps de l’hiver, c’est le coin du feu... »
J'entends. Chaque saison a son printemps, chaque condition humaine a également le sien.
J’approche ma tasse de mes lèvres. La femme du caïd et son frère commencent à boire :
« Louanges à Dieu qui a créé les deux mondes (1), dit l’un.
(1) Celui d’ici-bas et celui d’en haut,
— Bonne santé, » répond l’autre.
Une douce lumière coule sur la table ; par d’étroites ouvertures ménagées dans le toit, des oiïselets entrent librement dans la pièce bien calfeutrée. Au-dessus de leurs pattes minces, leur corps est rond comme une pelote ; ils ont une tache bleue sur le cou «et ils Sont si petits que, s'ils s’envolent, ils ne laissent qu’un point d'ombre sur le sol ; auprès de nous, ils sautillent, picorant les miettes tombées de la table ; ils portent bonheur et jamais on ne les chasse, jamais on ne les tue. Mon hôtesse, qui me voit les regarder, dit soudain : *
« On prétend que les femmes arabes, pendant toute leur existence, ne voient que le ciel et la terre de leur cour; il y a aussi les oiseaux... »
Le moment est venu, pour moi, de me retirer. Je remercie la femme du caïd de son aimable accueil. Alors elle sourit, prend ma main et faisant le geste de la poser sur son cœur . «Sens comme je suis heureuse de t’avoir vue...»
Dans cette femme illettrée, je le répète, mais de sensibilité vive, s’épanouit toute la grâce d’une race qui, pour être différente de la nôtre, n’en a pas moins sa civilisation. Aussi, ne suisje pas peu choquée, quelques instants plus tard, dans la rue, de voir celui qui m’a servi de guide fermer à double tour la porte de la maison et garder da clé à son poignet :
« Tu emprisonnes ta sœur ! qu'est-ce qu’elle en dit ?
— Qu'est-ce que tu veux qu’elle dise?»