‹ Nos soeurs musulmanesChapitre 7 sur 15 · LES · texte numérisé non relu

LES

LE MYSTÉRIEUX PAYS DU M'ZAB b1

Et, faisant allusion à ma visite :

« Elle en a assez pour aujourd’hui ; elle n’a pas besoin d’en avoir davantage. »

A différentes reprises, les Sœurs blanches (1) ont bien voulu m’emmener dans les visites qu’elles font en ville. Il y a quelques années seulement, la chose n’eût pas été possible. Plus encore que les hommes, les femmes du M’zab se gardaient farouchement contre nous :

« Quand nous sommes arrivées dans le pays, me dit une des sœurs, nous avons essayé d’attirer les enfants en leur donnant des bonbons ; ils les acceptaient mais leur mère les forçait à les cracher ; nous donnions des poupées, des vêtements aux petites filles, elles les rejetaient dans notre cour ; elles ne voulaient rien accepter du Roumi. La première fois que l’une de nous a tenté de pénétrer dans une maison indi-. gène, elle a été reçue par des menaces. La M’zabite s’était armée d’une branche de palmier : « Va-t’en, criait-elle, si tu ne t’en vas pas tout de suite, je te casse mon djerid (2) sur le dos. » Aujourd’hui, les petites filles courent après nous en nous appelant les «sœurs-bonbons » ; elles viennent à notre ouvroir ; nous leur apprenons à faire des tapis ; nous leur donnons des notions de propreté, de tenue du

(1) Comme celui des Pères blancs, leur ordre a été fondé

par Mgr Lavigerie.

{2) Branche de palmier.

ménage. Quand un enfant, quand une femme est malade, on vient nous chercher pour que nous donnions nos s0ins.

Du plat de la main, les sœurs frappent à la porte d’une des petites maisons cubiques qui se serrent le long des ruelles tortueuses et qui, toutes, présentent les cinq doigts de Fatma contre le mauvais œil. La porte cède. Un couloir coudé et voici la cour carrée qui découpe un pan de ciel bleu ; des piliers blanchis à la chaux soutiennent une galerie ; piments, citrons et grenades sont suspendus en éclatantes cuirlandes ; un large plat de cuivre accroche la lumière ; dans un angle, un vieux bidon à pétrole a été transformé en kÆanoun, sur lequel mijote le couscous.

Plusieurs femmes sont dans la cour. L’une lave de la viande de chameau, la seule qu’on ait ici et dont les M’zabites sont friands ;

accroupies face à face, deux autres broient le grain. Dur travail. La meule est lourde à tour-

ner, surtout dans la position à terre, les jambes croisées et repliées. Une quatrième, qui trie de la laine, tourne le dos à l’entrée. Quand j'arrive derrière les sœurs, elle n’a pas le temps de distinguer mon visage : la couleur sombre de mon costume, la forme de ma jaquette lui font croire qu’elle se trouve en présence d’un homme. Elle pousse un cri comme si on l’étranglait ; elle se cache sous son khembouz (1) et la sœur a beau

(1) Voile des femmes.

la raisonner, lui faire comprendre son erreur, la peur est plus forte que tout, l’aversion aussi. Quand elle est convaincue que je suis une femme, elle persiste dans son refus de se laisser voir à moi : j’appartiens à un monde étrange dont les actions sont « péchés » ; je montre mon visage aux hommes ; plus encore, peut-être, je leur montre mes cheveux.

« Que nous ayons les cheveux cachés par le voile, remarque la sœur, est une des raisons pour lesquelles les femmes du M’zab ont fini par nous accueillir. Elles disent que nous pratiquons les mêmes règles de pudeur que les leurs. »

Les présentations faites, nous montons à l'étage. Hormis celle qui refuse de me regarder, toutes les femmes dela maison m’accompagnent. Elles sont sept : la mère, ses filles, ses bellesfilles.

Toutes ont d'immenses yeux noirs, une fiœure ronde, un teint doré qui les fait ressembler à de petites bonnes femmes en terre cuites. Au bout du nez, sur le front, les joues et le”. menton, un léger tatouage dessine une minuscule croix bleue ou pose un point semblable à une mouche.

Tatouées, les femmes du M’zab ! Ces rigoristes ignorent-elles le blâme jeté sur un tel usage? Allah a mis au monde les fils d'Adam avec la peau nette. Malheur à ceux qui n’auront pas respecté ce don. Avant qu'ils entrent au paradis, Mahomet coupera avec un rasoir toutes

les parties de leur corps qu’ils auront altérées.

Empressées et gentilles, mes hôtesses mettent leur point d'honneur à me bien recevoir. Fafa, l’une des filles, prépare le café ; elle verse de l’eau dans une casserole ; elle souffle sur le feu ; les braises rougeoient. Bientôt, l’âme de l’eau fait entendre son chant résigné qu’un poète

arabe — frère de Maeterlinck — a essayé de transcrire : « Je viens du ciel. — Je descends sur la terre. — Je fais pousser les plantes et les arbres. — Les arbres à qui j’ai donné la vie.

— Plus tard, les voilà qui me brülent. »

L’eau bout, le café est prêt. Fafa l’apporte. Dans l’étroite galerie et fort serrées l’une contre l’autre, nous nous accroupissons autour du plateau où sont rangées les tasses. Tous les yeux sont braqués sur moi. Pour prendre un gâteau, je retire mes gants. Ce sont des gants d’un brun roux. Exclamations des femmes

« Qu'est-ce que tu fais! Tu enlèves ton henné ! Tu peux l'enlever? Comment? Laissenous voir. Ohlen dessous, c’est doux, c’estblanc.»

*.. Je ris. Aussitôt, nouvelles exclamations et

plus véhémentes

« O mon père ! Qu'est-ce que tu as dans la bouche ! Une dent en or! Remercie Allah. Il ne s’est pas montré parcimonieux avec toi. On a bien raison de dire que les Roumis peuvent des chosesssurprenantes. Comment ça tient-il? c’est collé, ou tu la retires pour dormir? On nous a raconté que les Roumis retirent leurs vêtements pour dormir. Ce n’est pas vrai?»

Mon face-à-main, comme il est naturel, intrigue beaucoup Fafa et sa famille. [1 passe de main en main. De mon côté j’examine leurs bijoux, leurs bracelets, leurs oreilles percées en quatre endroits de profondes entailles où sont suspendus des cercles d’or si lourds que le lobe supérieur retombe sur la joue. Et voilà qu’au cou d’une femme je découvre une ronde médaille en vermeil, une médaille de piété, semblable à celles que portent les catholiques. Ma surprise est grande

« D’où as-tu cela?

— Mon mari me l’a rapportée du Tell.

— Tu sais ce que ça représente?

— Qui, Lella Mériem, la mère de Sidna AïÏssa. »

Alors, elle m'explique, que les mahométans ont un grand respect pour la Vierge ; les anges ont dit à Lella Mériem que Dieu l'avait choisie, qu'elle était élue parmi toutes les femmes et qu’elle serait exempte de souillure. Elle a enfanté par l'intermédiaire de l’ange Gabriel, « qui a soufflé dans sa manche ».

Cette médaille sainte a orienté notre conversation sur la religion. Qu'on ait une croyance autre que la leur, les musulmans les plus fanatiques l’admettent sans protester. Ce qu'ils blâment, c’est l’irréligion. Quand ils parlent de nous, Français, ils nous appellent volontiers les Koffar, les blasphémateurs, ceux qui ne respectent pas comme il convient le nom de

+ Dieu. Plus d’un m'a dit :

« Vos grandes qualités nous les reconnaissons : vous rendez la justice avec intégrité, vous tenez toujours vos engagements. Si vous respectiez davantage le nom de Dieu, si avant de mourir vous prononciez la chedda (1), vous entreriez au paradis avant nous.

Comment s'étonner après cela si, dans la demeure où je suis, mes hôtesses me pressent de questions

« Tu es Roumiya ; est-ce que tu pries? Comment pries-tu? Avec quels mots ; avec quels gestes? Nous, nous avons une chambre de prières, un tapis de prières et, pour prier, nous quittons nos vêtements ; nous mettons une robe spéciale. »

Mais, à mon tour d'interroger. Je veux savoir comment, dans leur esprit ignorant, ces femmes se représentent les autres pays et, spécialement, la France. Si je m'attendais à une description détaillée, je serais déçue. Je questionne Fafa. Aucun paysage ne se compose dans son esprit :

@La France, c’est très large. Il y a beaucoup de place.

— Et puis?

— Je n’en sais pas plus.

— Cherche encore.

— C'est vert; c’est tout vert. »

Quel plus grand éloge attendre d’une M’zabite habitante d’un pays désolé?..

Tandis que nous conversons, on frappe à la

(1) Phrase par laquelle le musulman affirme sa foi: « Iln’ya de Dieu que Dieu. Et Mahomet est son prophète. »

porte de la rue. Ainsi qu'il est d’usage pour savoir si l’on peut entrer sans indiscrétion, une voix demande :

« Je viens? »

Mes hôtesses se regardent et semblent se concerter. Pour jouir à elles seules de la distraction inespérée de ma visite, elles ont bien envie, je le devine, de répondre à l’importune :

« Le chemin est occupé... » mais ce serait « péché ». Alors, prenant sur elles, elle disent :

« Viens. »

Dans la cour, paraît une charmante petite bonne femme, une poupée plutôt, une poupée ravissante, en terre cuite, elle aussi. Somptueusement parée de bijoux et si gracile, si menue, si délicate qu’un choc un peu brusque semble devoir la briser. Elle fait quelques pas et s’arrête. Cette petite bonne femme est très bien élevée. Cela se voit tout de suite. Bien qu’il n’y ait en bas que la M’zabite que j'ai effarouchée et qui s’obstine à ne pas être des nôtres, la mignonne visiteuse dit très haut : +

« Le salut pour vous tous. » N

Je demande :

« À qui donc s’adresse-t-elle?

On me répond :

« Aux anges gardiens ; ils se tiennent constamment dans les angles de la maison et si elle avait manqué de les honorer, on le lui aurait rappelé : |

« Au nom de Dieu, retire-toi. Retire-toi, langue d’âne, et recommence ton salut. »

Maintenant, la poupée charmante gravit l'escalier. À chaque pas, elle fait tinter ses bijoux, ses khalkhals (1),ses bracelets. On me la présente. C’est Zilora, une petite voisine. Elle a douze ans environ et 1l y a quinze mois qu’elle est mariée. Sa figure enfantine, ses longsyeux que cerne le koheul ont un charme grave, un peu triste, qui tout de suite lui gagne de lPamitié. Fafa me dit :

« C’est son père qui est dans le Tell qui a décidé son mariage, à cette pauvre perdrix. Il a choisi lui-même lépoux sans consulter sa femme. Celle-ci a beaucoup pleuré. Elle répétait : «Zilora est encoresi petite ! J’aurais tant voulu la garder avec moi pendant trois ou quatre ans |! »

Tandis que nous parlons, l’épouse-bébé se tient debout, appuyée contre la balustrade. Elle n’est pas seulement intimidée par ma présence. Visiblement, je lui fais peur, je lui fais horriblement peur. Son cerveau puéril est encore farci des contes que les mères arabes disent aux petits et où le Roumi est immanquablement représenté comme l’ogre qui dévore les enfants méchants. Sans doute, Zilora trouve-t-elle que j’ai une bien grande bouche et de bien longues dents ! Pour la rassurer, J’admire sa robe où des roses, des œillets sont artistement brodés

« Comme ta robe est belle ! Elle a autant de couleurs que l’arc du Prophète (2).

(1) Bracelet des chevilles.

(2) L’arc-en-ciel,

— Oh ! fait Fafa, Zilora a bien d’autres robes et encore plus belles. »

Les joues dorées de la petite deviennent toutes rouges d’orgueil, mais elle continue de baisser les yeux, de trembler comme la feuille du palmier que le simoun agite. Pourtant, elle ne désire que me faire plaisir. Quand on lui demande si elle veut me montrer sa chambre de jeune mariée qui est, paraît-il, tout ce qu’on peut faire voir de mieux à une dame qui arrive de Paris, elle y consent aussitôt.

Je m’apprête à la suivre, mais, auparavant, il faut dire adieu à mes hôtesses ; elles marquent, de me voir partir, un regret aimable.

« Pourquoi t’en aller! Tu devrais rester ici ; tu mangerais le couscous, tu coucherais avec nous. Tu es gaie, tu n’as pas la figure refroenée comme une M’zabite. Tu ris. Rire, il y ades M’zabites qui disent que c’est « péché !»

Sur les degrés de l’escalier où elles s’échelonnent, leurs anneaux, leurs colliers tintinnabulent et brillent dans la lumière : elles se penchent pour me voir plus longtemps et leurs vœux m'accompagnent :

« Reste avec le bien ; pars avec le bonheur... »

Ainsi que toutes les maisons m’zabites où il m'a été donné de pénétrer, la demeure dans laquelle Zilora vit avec sa belle-mère et ses belles-sœurs est une véritable ruche où chaque femme est continuellement occupée. Comme au temps des patriarches, tout se fait dans les logis bien ordonnés, depuis ce qui est indispen-

sable à la vie quotidienne : le pain et les vêtements, jusqu’à ce qui la rend agréable aux jours de fête : les beaux tapis, les parfums, les essences précieuses, les friandises exquises.

Seule, à cause de son jeune âge, Zilora a encore le droit de s’amuser. Suspendue à sa ceinture, dans un sac en cuir, elle porte sa provision de mhiels, petits cercles en verres diversement coloriés et qui sont un des jeux favoris des fillettes m’zabites : on les cache dans ses mains, on les enfouit sous le sable. Les gagne celle qui peut deviner combien il y en a et de quelle couleur.

Avec Zilora, je monte à l’étage. La petite pousse une porte. Nous sommes danssa chambre. C’est une étroite case calfeutrée de partout. Une odeur aigre semblable à celle des vieux fro- “mages y est enfermée. Point de fenêtre. Comment peut-on vivre là-dedans ! Pour que j'y voie, il faut allumer une bougie. Le sol en terre battue est couvert de nattes. Les solives du toit sont cachées sous une pièce de cretonne à grosses fleurs ; des pots de faïence jaune et verte, des bols de porcelaine blanche, des oranges et, surtout, des boules en verre de toutes les couleurs dessinent au plafond leurs guirlandes nombreuses et bariolées ; les murs sont dissimulés sous des tapis par-dessus les: quels — et c’est cela qui, pour moi, est vraiment extraordinaire! dans cette chambre — $se trouvent suspendues toutes les pièces du trousseau de la petite mariée : gandourahs de soie

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aux couleurs ravissantes, couleurs de fleurs, couleurs de fruits ; melhafas somptueux et robes à fond noir, étranges robes dont les bandes horizontales présentent les dessins les plus éclatants.

Un peu inquiète, Zilora épie mon impression. Je m’exclame :

« Zin, zin (1) ».

Son visage s’épanouit ; elle me laisse tout voir et quand j'ai fini, elle éteint la longue bougie de parafine — les M’zabites ne se servent pas de bougies de stéarine, crainte qu’il n’y entre de la graisse de porc — non en soufilant dessus : cela porte malheur, mais en pinçant la mèche avec ses doigts.

Quand nous entrons chez Bya, toutes les femmes sont à l’étage. Dans la cour, il n’y a qu’un enfant qui Joue assis par terre. En nous entendant entrer, les sœurs et moi, il lève sa petite tête coiffée d’un bonnet pointu qu’orne une queue de mouton contre le mauvais oil ; il appelle

« Venez, venez ; il y a ici une personne que nous ne connaissons pas. »

Des têtes curieuses se penchent par-dessus ia balustrade de bois. Une voix dit : « Bienvenue » ; on nous fait signe de monter.

(1) Joli.

Nue sous sa robe de laine et les jambes repliées sous elle, Bya est accroupie sur le sol. Campée derrière elle, sa mère : des mains brunes et sèches, une longue figure de vieille chèvre à la peau jaunie et creusée par les rides. C’est séance de coiffure. Séparés en raies, généreusement frottés de henné et d’huile, les cheveux de Bya flottent sur son dos ; sa mère s’occupe à les tresser. Grave occupation et laborieuse ; elle n’a lieu qu’une fois par semaine, de préférence le vendredi, qui est un jour béni.

Bya est toute jeune. Quel âge a-t-elle? Exactement, elle ne le pourrait dire. Elle est née aux figues d’été ; elle marchait déjà depuis assez longtemps quand a eu lieu la grande crue ({). L'an passé, on l’a mariée et, bientôt, elle va devenir mère. Elle m'’interroge :

« Tu as des enfants? »

C’est toujours la première question, ici, que posent les femmes. Je réponds négativement. Et voilà qu’au lieu de me plaindre ainsi qu'on le fait d’habitude, Bya s’exclame :

« Tu es heureuse ! Allah t’a préservée de sentir la lourdeur de ton ventre! Vois, moi; c’est mon premier et j’ai peur de mourir... si tu savais comme J'ai peur | »

J'essaye de la rassurer :

« Tout ira bien et si Allah veut, tu auras un fils. Tu seras heureuse d’avoir un fils ? »

(1) Il s’agit de celle de 1914. Pendant sept années, à partir du 7 février pas une goutte d’eau n’a coulé dans les oueds. La date est restée mémorable.

Bya me regarde et répond avec éclat :

« Oui, oui ; si Allah veut. »

Mais tout de suite, ses yeux redeviennent anxieux. Elle tremble devant l'épreuve qui l’attend. La loi du M’zab a quelque chose de barbare : quand le moment d’un accouchement est venu, la maison se vide ; personne n’assiste la femme arrivée à son terme : elle doit se délivrer seule. Par charité, pourtant, on lui explique comment s’y prendre. Au dire des sœurs blanches tout se passe d’ailleurs généralement sans accident et, semble-t-il, sans grandes souffrances :

« Que de fois, en entrant dans une maison, me dit l’une des sœurs, nous avons été surprises d'y trouver un petit enfant ; il vient de naître et la mère est déjà debout, parée de ses plus beaux vêtements, de tous ses bijoux. Elle prépare du thé, du café, des gâteaux pour les visiteuses. Prévenues de l’événement, celles-ci ne tardent pas à arriver : |

« Mabrouk (béni), » disent-elles en passant près du nouveau-né.

Et l’accouchée répond

« Qu’'Allah bénisse ton salut !

— Qu’'Allah te garde ton enfant. »

Les visiteuses apportent des cadeaux. L'une offre des dattes, une autre du henné, du calé, du sucre. La graisse est un présent particulierement apprécié, ainsi que les œuis, car, le jour même de son accouchement, la mère doit en gober douze de suite.

Cependant, d’être sans enfant a jeté, sur moi,

une sorte de discrédit. La mère, les sœurs de Bya me regardent avec une pitié un peu méprisante. La maternité, pour elles, ce n’est pas seulement la première, c’est l’unique fonction sociale de la femme.

Afin de retrouver du prestige, je dis :

« Ma mère a six enfants. »

Le seul résultat de ma réflexion est de déchainer une gaieté générale :

« Six enfants ! Qu'est-ce que tu dis ! Ce n’est pas beaucoup ! Ce n’est pas la peine de se mettre en route pour si peu ! Par le Prophète, nous, nous en avons vingt, nous en avons vingt-cinq. Vois Messaouda : elle a dix-huit ans et elle en a déjà eu huit. »

Ce qu’on n’ajoute pas, c’est que sur ces huit, deux seulement survivent. Faute de soins appropriés, la mor talité infantile est considérable…

Bya appartient à une famille aïsée; or, tandis que ses sœurs sont parées de colliers et de bracelets, elle n’a pas un bijou ; les vêtements qu’elle porte sont extrêmement usagés.

Toutes les parties visibles de son corps sont couvertes de crasse. Le mari de Bya est absent. La jeune femme a donc dû supprimer les parures qui l’embellissaient ; sa chambre à été démeublée+ plus de tentures, de tapis, de guirlandes aux boules de verre multicolore ; on a enlevé le lit et Bya couche sur un matelas, le plus sec qu'on ait pu trouver. Je lui demande :

« Tu ne t’ennuies pas après ton mari?

— Oh ! si. Il est parti il y a sept mois ; il né reviendra que dans deux ans. Toutes les nuits, je le vois en rêve. Tu as de la chance d’être Roumiya ; ton mari t’aime, tu es heureuse ; il te prend en voyage avec lui, tu vois tout. Moi, mon mari me laisse toujours ici.

— Pourquoi ne lui demandes-tu pas de t’emmeñer ?

— Ïl ne voudrait pas. »

Avec un rien de malice, je dis :

« Je croyais que ton mari faisait tout ce que tu voulais?

— Il dit cela à toi ; mais quand il est là je n’ose seulement pas remuer la paupière de mon œil sans sa permission. D'ailleurs, s’en aller, c’est impossible. Sortir d'ici, ce serait « péché », F y a Mamma Sliman ; elle me mettrait « en tebria » (1).

— Mamma Sliman? qui est-ce? En febria?

qu'est-ce que ça signifie?

— Comment, tu ne sais pas? Mamma Sliman, c’est la laveuse des morts ; c’est elle qui nous lit le Coran. Elle est très sévère ; tune peux pas savoir comme elle est sévère. Pour un rien, elle vous met en tebria. Alors, personne ne vous parle plus ; dans les souks, personne ne veut plus rien vous vendre ; si l’on fait un marouÿ, un plat de nourriture pour les pauvres afin d'attirer sur soi la bénédiction d’Allah, les pauvres n’en veulent pas manger ; si l’on meurt,

(1) Exactément : à l’écart.

Mamma Sliman refuse de laver votre corps et l’on ne peut aller en paradis. Elle a mis bien des femmes en tebria, Mamma Sliman ! Elle y a mis Fatma parce que Fatma avait trop de henné sur ses mains et que c’est péché; elle y a mis Aïcha parce que Aïcha avait laissé voir un peu ses cheveux dans la rue ; elle y a mis Ada parce qu’elle avait assisté aux noces de la fille du caïd; aux noces, on avait fait de la musique, des chants, du phonographe, et c’est péché.

— Faire de la musique, c’est péché? Chanter, c’est péché?

— Oui, pour les M’zabites. »

Je demande :

« Alors, quand tu chantes pour endormir ton petit enfant? »

Et j'ai un serrement de cœur quand elle répond :

« Mais aucune de nous ne chante : c’est défendu, c’est « péché ».

Mamma Sliman ! Que de fois dans les visites que j'ai faites, par la suite, j’ai entendu prononcer son nom et toujours avec une crainte voisine de la terreur. Mamma Sliman ! Elle n’est pas seulement la laveuse des morts, elle est la grande prêtresse des M’zabites et cela est tout à fait particulier, tout à fait spécial aux femmes de cette région puisque, partout ailleurs, les musulmanes sont tenues comme en dehors du

culte et n’ont point de directrice de conscience.

Conduites par les Sœurs blanches, je me rends chez Mamma Sliman. Le hasard me sert. Ce matin même, la grande prêtresse fait une lecture qui sera suivie d’un sermon.

Une des sœurs frappe à la porte de la maison. Quelques minutes passent. Nul ne répond de l’intérieur. Cependant, de l’autre côté du vantail, on perçoit une rumeur qui déferle. La sœur frappe de nouveau. La rumeur s’éteint. Patiemment, nous attendons. Enfin, la porte s’entr'ouvre — juste de quoi nous faufiler — et derrière nous se referme soigneusement,

Comment avancer? Le couloir coudé, la cour sont remplis de femmes accroupies et comme emboîtées l’une dans l’autre. A chaque pas, on risque de marcher sur elles. La plupart sont occupées. L’une a apporté sa quenouille, sa voisine carde de la laine, une troisième brode sur un métier. Dans l’angle de la cour trois jeunes femmes pleurent à gros sanglots avec des cris plaintifs. Ce sont des coupables. Elles ont été mises en tebria. Tout à l’heure, elles s’humilieront devant Mamma Sliman ; trois fois, elles demanderont pardon, jureront d’être « obéissantes à Dieu » (1), de ne plus pécher.

Cependant, j’ai beau regarder, je ne vois pas celle pour qui je suis venue : la grande prêtresse. Pourtant, derrière un rideau, dans le fond de la cour, une voix s'élève, prononce des

(1) Formule de repentir.

paroles dont le sens m’échappe, mais qu’autour de moi, on écoute avec recueillement. Alors, je comprends : pour conserver s0n pouvoir my$térieux, Mamma Sliman a eu cette idée de géme: ne pas se montrer, laisser croire qu’elle n’est pas une femme comme une autre parce que le signe de Dieu est sur elle.

Invisible, elle parle où plutôt, au rythme régulier de sa voix, on devine qu’elle ht.

Quelques surates du (Coran, sans doute.

Aucun bruit dans l'assistance, sauf celui des coupables qui continuent de pleurer dans leur coin.

A force de cheminer, l’une des sœurs est parvenue auprès de la tenture. Hardiment, elle la soulève, disparait et l’on entend seulement sa voix qui explique qu’une Française est là, venue de très loin, pour visiter Mamma Sliman dont on lui a vanté la science, la piété et les hautes vertus.

Instants de silence. Je n’en augure rien de bon. Mamma Sliman, c’est certain, n’éprouve aucunement le désir de me voir. La sœur insiste. Mamma Sliman cède. À mon tour, je me courbe, je me glisse sous la tenture. Déformée par l’âge, envahie par la graisse, une femme est accroupie, tassée sur une vieille peau de mouton. La tête est longue, le front bas, les yeux chassieux, le nez très fort : on dirait d’une petite trompe ; la bouche, dépourvue de dents et presque sans lèvres, fait penser à celle d’un crapaud. Plutôt qu’autoritaire, le visage a une expression cha-

grine, maussade : c’est Mamma Sliman. La grande prêtresse ! Celle qui mène les femmes du M’zab et, par les femmes, les maris. Celle qui s'efforce de maintenir intactes les lois religieuses du pays. Sa tâche est rude et chaque jour davantage. Elle l’avoue : les vieilles sont encore respectueuses, mais les jeunes veulent s’émanciper. Mettre en tebria une fille qui aura abusé du henné ou montré ses mains, dans la rue, semblera, bientôt, sévérité impossible et Mamma Sliman rappelle le temps très proche, cependant, où l'épouse adultère était enfermée dans une chambre dont on murait la porte ; par un trou réservé dans le toit on lui jetait, chaque jour, un morceau de kessera : juste de quoi ne pas mourir. Son complice était condamné à la bastonnade, à une amende et au bannissement perpétuel. Aujourd’hui, plutôt que de porter plainte, le mari se fait justice lui-même, à moins que, d'humeur moins farouche, il accepte l'explication ingénieuse et si commode de l’enfant qui, pendant l’absence du mari, « s’est endormi dans le sein de sa mère ».

Baignée de lumière, la petite ville de Mélika dresse sa fine silhouette sur l’entassement de ses rochers. Elle étincelle : joyau précieux. Toutefois, c’est au coucher du soleil qu'il la faut admirer. Alors, ses rochers se parent des couleurs les plus prodigieuses et ces couleurs se succèdent

avec la rapidité que les visions ont dans les songes. Parfois, à l’ultime moment, paraît le rayon vert, éblouissant comme une émeraude ; mais il est si rare que de très vieux « Sahariens » avouent ne l’avoir vu qu’une fois au cours de toute une vie.

Passé la porte, entre les murailles de l’enceinte, c’est l’habituel et toujours étonnant décor des villes de l'Orient : ruelles caillouteuses, escarpées ; murs blancs ne laissant apparaître du ciel qu’un étroit canal, une clarté mêlée d’or et de bleu, une lumière féerique.

Les passants sont rares : quelques hommes, faces larges et courtes avec des yeux de charbon, des barbes de jais. Entortillées dans des oripeaux où l’écarlate domine, des petites filles se massent au tournant des rues. Elles montrent d’ardentes petites faces naïves au nez et au menton drôlement tatoués puis, rien que parce que j'ai fait un pas de plus, elles détalent légères et souples, dans un envolement de draperies. Plutôt que de me laisser les approcher ou les toucher, elles préféreraient se faire tuer.

L’air est plein de chaleur. Je vais, essayant, parmi les maisons pareilles et dormantes, de trouver celle de Lella que j’ai vue, ces jours-ci, à Ghardaïa, chez une de ses belles-sœurs. Elle ne m'attend pas et je m'amuse de la surprise qu’elle va avoir.

Trois coups légers au vantail d’une porte faite de troncs de palmiers grossièrement fendus, la pénombre d’un couloir au sol raboteux,

puis la lumière radieuse de la petite cour. Ac croupie, le dos tourné à l’entrée, Lella est occupée à verser l’eau de la guerba dans une marmite luisante de suie. Elle tourne la tête, me voit.

Quelle joie sur son visage ! quel saisissement dans son cri :

« Toi! chez moi! Ô mon père! Te voilà avec moi. Je te reconnaïtrais entre toutes.

Vous autres Européennes, Allah vous protège.

Vous gardez l'innocence sur votre visage. Vous ne vieillissez pas. Moi ! j’ai vingt ans, il ne me reste pas ça de graïsse sur les os ; tous mes cheveux sont tombés. Pourquoi les tiens sont-ils si pâles? Parce que tu es propre et que tu les laves souvent? »

Au bruit des paroles de Lella, une de ses sœurs se penche sur la balustrade, à l’étage ; puis elle descend l'escalier. On me fait un siège avec une caisse retournée qu’on recouvre d’un morceau de tapis. Lella et sa sœur s’accroupissent dans la poussière. Nous sommes très confortablement pour bavarder :

« Pourquoi viens-tu si tard ? interroge Lella ; il fallait venir ce matin ; tu aurais mangé le couscous avec nous. Pour toi, je n’aurais pas mis de piment et de poivre. »

Très amusante, Lella. Tout ce qui lui passe par la tête, elle le dit aussitôt. Les mots se pressent sur ses lèvres, une flamme la brûle. Soumise à son sort, résignée à la volonté d’Allah ? Non, non. Lella est une révoltée, La première

que j'ai vue parmi les Musulmanes. Elle ne veut plus tendre le cou au collier, elle en a assez. En paroles du moins.

Comment la vie, il est vrai, ne lui sembleraitelle pas mal faite? Deux fois, déjà, elle a été répudiée. Son premier mari l’a renvoyée à ses parents au matin de la nuit de noces. Quelle humiliation! Un second époux l’a gardée deux mois. Celui qu’elle a, maintenant, semble d’humeur plus constante ; mais peut-on dire qu’elle possède le bonheur? «Il n’est resté avee moi que les trois premiers mois de mon mariage ; depuis deux ans, il est dans le Tell.

— Il t'écrit ?

— Il ne m’a pas écrit depuis six mois.

— Il t’aime cependant ?

— Il le dit, mais je n’en sais rien. Un mari a-t-il besoin d’aimer sa femme |

— Ne sois pas injuste, Lella, ton mari gagne ta vie et la sienne, dans le Tell.

— Tu crois qu'il travaille, là-bas ? O mon père ! Je suis sûre qu'il s'amuse surtout. Un M’zabite a toujours de l’argent pour ça ! Et moi, pendant ce temps, je suis en face de mon « kanoun » à souffler mon feu ! Qu'est-ce que c’est qu’une chose pareille ! Tu ris ! Va, la vie d’une femme arabe n’est pas gaie : une souris dans la souricière. Une noix dans sa coquille. Pour elle, sa maison et la tombe. Toute ma jeunesse, toute ma beauté passées à rien, à l’attendre. Et, regarde ce que je mange, regarde ce qu’ «il » me donne, »

Dans une jarre, Lella puise une poignée d’orge grossièrement broyée.

« Allons, Lella, les jours de fête, tu as de la farine de froment ?

— Moi ! Ô mon père, que dis-tu ! Sa mère ellemême qui l’a porté, qui l’a nourri deux ans de son lait ne mange que du couscous d’orge et moi, sa femme, une étrangère, je mangerais du couscous de froment |. © mon père, si seulement j'étais libre !

— Hé mon Dieu, que ferais-tu?

— Tu le demandes? J’irais partout, partout :

en « caliche », en bateau, en «tomobile » ; j'irais me promener, j'irais dans les rues, dans les jardins... Au lieu de cela, j’épluche des navets. »

A ce moment, un des charmants petits oiseaux fétiches est venu se poser sur un des piliers de la cour. Lella l’aperçoit. Elle se dresse et le menaçant de son poing tendu :

« Te voilà, toi, qui apportes le bonheur !

Prends garde si tu ne me l’apportes pas. »

La singulière fille et qu’elle est différente des Musulmanes telles que nous nous les représentons !.. Avec elle, on vit dans une surprise continuelle. Elle a des réactions vives, une nature libre. Ce qu’elle va dire, comment le deviner !

« C’est ton mari qui t’a amenée, au M’zab?

— C'est Jui.

— Il y a beaucoup d’Européens, maintenant, dans nos villes. Oh ! comme ils me font peur !

— Vraiment ! Pourquoi?

— Est-ce que je sais ; toutes nous en avons peur. Ils font peur même aux ânes, aux chameaux, tu vois bien. Leur costume est tout noir. Quand j'en aperçois un c’est comme si je voyais un djinn.

— Que tu es sotte, Lella. Tu sais bien qu'ils ne te feront aucun mal, au contraire. »

Lella darde sur moi ses grands yeux. Il y a,sur son étroit visage, un feu extraordinaire :

« Tu as raison. Jamais, ils ne regardent les femmes, jamais ils ne leur parlent. C’est plus fort que moi: j'ai peur. Un djinn, je te dis; j’aimerais mieux voir un djinn. »

Avec -un grand sérieux, je demande :

« Tu en as déjà vu?

— Pas encore ; mais peut-être, un jour parmi les jours, j'en verrai un.

— Que feras-tu alors?

— Je deviendrai folle. Ecoute, avant que le fils de mon oncle (1) ne parte pour le Tell, une nuit j'ai entendu, dans la maison, quelque chose qui faisait : hu! hu! Je /’ai réveillé : « Un djinn ». /l a prêté l'oreille et a dit :

« Je n’entends rien; laisse-moi dormir »

— Tu aurais dû te lever. C'était une porte qui craquait, le vent qui soufflait.

— Melever ! ô mon père ! J’avais bien trop peur. Je ne me suis pas rendormie. Le lendemain

(1) Les femmes arabes qui jamais ne nomment leur mari ont parfois recours pour le désigner, à des périphrases comme celle-ci qui s’applique à tout mari, même s’il n’est pas le cousin de la femme.

je lui ai dit : « Il faut déménager. » — « Déménager? Quelle idée ! » Il ne voulait pas. Mais quand une femme veut, tu sais !…. Il a cédé.

Nous sommes venus ici. La première nuit, je n’ai pas fermé l’œil ; j'écoutais si le djinn nous avait suivis.

— Et si tu l’avais entendu?

— J'aurais déménagé encore. Tu ne me crois pas. O ma sœur, écoute ; il n'y a pas longtemps, à minuit un homme a rencontré un bouc, un grand bouc qui soufiflait fort : « Heu, heu. » L'homme l’a suivi. Tout à coup,le bouc, a disparu sans que l’homme puisse dire où, ni comment, et sa tête, à lui, est devenue enflée.

Je dis :

« Il a eu une fluxion, un érésipèle. »

Ma manie de trouver à tout des explications naturelles agace Lella ; elle relève le menton et grommelle :

« Je ne sais pas de quoi tu parles ; mais je te dis, moi, — aussi vrai que le Coran — que sa tête était énorme et lourde comme une guerba pleine d’eau. »

Simplicité amicale, Lella continuerait indéfiniment à s’épancher ; mais, avant la nuit, je veux aller voir une de ses voisines, Sassia. Je me lève. Lella essaye de me retenir. Elle jette par terre le couteau, les légumes qu’elle épluchait, et saisissant le pan de ma jupe :

« Tu as le temps ! Pour une fois que tu viens, tu dois me faire une visite plus longue.

— Je reviendrai.

— Tu reviendras? Jure-le ! Jure-le par Allah et par le Prophète! »

Debout, devant moi, à l’entrée du corridor, Lella me barre le chemin. Sa voix est passionnée. Je prête le grand serment : celui par lequel on n’oserait se parjurer.

Lella s’efface. Confiante, —et elle a raison, — elle me laisse aller.

Chez Sassia, à peine la porte franchie, je suis en plein drame. Elle se précipite vers moi, m'attire dans la cour, s’appuie contre un des piliers dont la pierre polie par le frottement est blonde et luisante. Les paroles, comme un torrent, lui sortent des lèvres :

« Ecoute, Ô ma mère, ma petite mère, le récit des misères des pauvres M’zabites et vois si leurs jours ne sont pas tissés de douleurs. Ecoute ce qu’Allah avaitécrit sur moi et quiest arrivé. J’ai perdu sept enfants. Je n’en ai gardé qu’une, celle-ci, ma Halima. Tous les ans, depuis sa naissance — et elle a quinze ans, maintenant — j'ai tué un chevreau pour remercier Allah de me l’avoir conservée et voilà que le malheur tombe sur elle. » |

Tandis que Sassia soulage son cœur, une vieille, accroupie devant un kanoun, fait bouillir l’eau pour le kaoua que mon hôtesse ne veut pas manquer de m'offrir,

Timide et craintive, Halima se tient debout avec une pauvre petite figure triste.

Je dis à sa mère :

« Calme-toi ! Toute plaie a son remède.

— Hi, hi (4). I n’y a que la blessure faite par la langue qui n’en a pas et tu vas voir.

Il y a quatre ans, j’ai marié cette pauvre brebis. Au bout de deux mois, 1! est parti dans le Tell et elle a beaucoup pleuré; mais il lui écrivait, & lui envoyait de l’argent, des foulards, des vêtements et nous attendions son retour, l’âme en paix. Il y a quelques semaines, #/ écrit qu'il revient. Je fais blanchir la petite maison à neuf. Tout est prêt. Celle-ci attend, ô ma colombe ! tu comprends avec quelle impatience. Elle va enfin jouir de lui ; 1 arrive hier soir, et sans raisons, sans l’avoir seulement revue, &l fait dire qu’il la répudie.

— Est-ce possible ! 77 ne l’aime plus?

— O ma sœur ! Certainement si, il aime et revenait avec plaisir.

— Alors?

=— C’est bien simple, rl veut épouser une autre femme. »

Pendant une minute, Sassia se tait. Sur un plateau, la vieille, la servante apporte le kaoua. Sassia en rempht une tasse pour moi et pour elle. Halima qui est trop jeune pour se restaurer avec nous se tient silencieuse. Elle ne pleure pas, mais elle a l’air si malheureux que sa douleur devient un peu ma douleur. Je dis :

(1) Oui.

« Pauvre petite ! son cœur est brisé.

— Comment ne le serait-il pas! s’exclame Sassia. Tout est arrivé par la faute de sa mère à lui. C’est une de ces mauvaises vieilles qui se plaisent à défaire les mariages pour avoir le plaisir d’en faire d’autres. Ça les occupe. Elle a fait envoyer au-devant de son fils ; c’est elle qui l’a empêché de venir jusque chez nous ; elle la gardé chez elle. Qu’Allah noue sa langue, elle sait les phrases qui enjôlent. Elle lui a d’abord dit des paroles douces : « Ton père est mort, mais il vit auprès d’Allah ; 1l veille sur toi et c’est comme si c'était lui qui te parle par ma bouche :

Tu es jeune, tu as de l’argent. Celle que tu as épousée n’est pas une vraie M’zabite. Elle n'appartient pas « à la famille de Dieu ». Je t’en ai trouvé une qui sera bien meilleure... »

Quand on dépose un baiser sur le museau d’un chien, on en obtient ce qu’on désire.

La méchante vieille du moins le croyait ; mais la preuve que son fils aime encore ma Halima c'est qu'il a, d’abord, résisté. Alors, à cette méchante vieille, le chitane (1) a inspiré d’autres façons ; «Par Allah et par le Prophète, si tu ne fais ce que je te dis, je ne te donnerai pas ma bénédiction; je te maudirai. »

Que voulais-tu qu’il décide ! Il a dit :

« Des femmes, j'en trouverai plein le monde ; de mère, je n’en ai qu’une. Je dois lui obéir. »

(1) Satan

Sassia boit une gorgée de kaoua. Je demande :

« Pourquoi ne vas-tu pas chez le cadi?

— Qu'irais-je faire chez le cadi? Il me donnerait raison, mais je ne veux pas de bruit. Il n’y a déjà eu que trop de scandale. »

Un instant de silence. Sassia serre les dents ; elle gronde :

« Répudier ma fille ! Quel affront pour nous |

— Allons Sassia, ne prends pasla chose si à cœur. « [1 » t’a fait beaucoup de mal mais tous les honnêtes gens sont pour toi contre lui et sa mère. Ta fille est si jeune encore ! Tu vas Ja garder un peu avec toi ; puis tu lui trouveras un autre mari et meilleur et plus sûr. »

Dans le cœur de Sassia, la colère fait place à l'espoir. Elle dit la phrase conjurative

« Inch’Allah ! » Elle sourit ; ses lèvres relevées découvrent ses dents usées et noires, puis elle regarde sa fille toujours immobile, les bras tombés :

« Inch’Allah ! Je la remarierai ! »

La vanité lui fait ajouter :

« Je n’aurai pas de peine à trouver mieux. »

Est-ce certain? Celui-là, après tout, était un bon parti. Sassia se rappelle comme elle fut heureuse de lui donner sa fille. La rancune se réveille en elle ; une crispation fait saillir ses mâchoires et elle conclut, rageuse :

« Pour l'instant, il n’y a qu’à nous gratter avec nos propres ongles. »

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