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CHAPITRE III

DE GHARDAIA A OUARGLA.

solennel ; mais, à Ghardaïa, il y a très peu de distractions et des Françaises que je ne connais pas sont montées au bord} pour voir s’ébranler notre petite caravane.

Dans la cour, on charge les chameaux qui, à travers le désert, vont me mener jusqu'à Ouargla. Ce sont des bêtes aux bosses bien nourries, « solides et tranquilles »; assure le chaouch qui les a louées, hier, sur le marché. Accroupies sur le sol, les babines relevées, les dents menaçantes, la tête tournée à droite, à gauche, on dirait que, par leurs grognements, elles prennent à témoin toutes Îles puissances de l'Islam, de Pinjustice du sort qu’on leur fait subir.

Tapis et couvertures que le caïd de Mélika a l’obligeance de me prêter, boîtes de conserves et sacs de pains pour la durée du voyage, guer-

pprêrs de départ. L’instant n’a rien de

À CHAMEAU À TRAVERS LE DÉSERT &i

bas remplies d’eau, on arrime tout sur les flancs des bêtes.

On m'aide à me hisser. Une voix dit :

« Vous y êtes ? Attention! Tenez-vous bien.

Le chameau va se relever. »

Le moment est supérieurement désagréable.

D'abord, c’est l'impression de tomber à la renverse. Ensuite, un plongeon, un grand plongeon à croire qu’on va passer par-dessus les oreilles de sa bête. Tous les gens qui sont là, dans la cour et qui regardent s’amuseraient beaucoup et riraient parce que c’est une chose naturelle de rire quand quelqu'un tombe, quitte à lui demander ensuite : -

« Vous ne vous êtes pas fait mal ?»

Comme si on ne se faisait pas mal quand on tombe d’un chameau ! |

Je me cramponne de toutes mes forces. De nouveau, la sensation de tomber surle dos. Finalement, je me retrouve dans mon assiette.

Quoiqu'il n’y ait aucun danger à craindre, le commandant du bordja voulu me donner des méharistes d’escorte. L’un d’eux, Mohamed a un visage régulier et des manières douces comme celles d’une fille. Il parle un peu français. C’est lui qui commandera aux sokhars (1) et me servira de truchement.

Ceux-ci appartiennent à la tribu des Saït- Otba qui, dans le Sud, a été des premières à se rallier ànous etnous est constamment demeurée fidèle.

(1) Chameliers,

| ne NOS SŒURS MUSULMANES

Types de nomades parfaitement réussis, leur peau lustrée a la couleur de la châtaigne. Certains bois anciens longtemps polis par l’usage offrent la même teinte foncée aux reflets chauds.

Le plus jeune, Saad (1), est aussi le plus beau. Ses longs yeux à la sclérotique étincelante, à la prunelle sombre sont ceux d’un prince farouche qu’on ne s’imagine pas pouvoir sourire. Tous trois vont jambes nues jusqu'aux genoux. Autour de leur tête, s’enroule un turban sale et leurs gandourahs ne sont que friperies déchirées. Ce sont de pauvres gens mais on peut e fier à eux. D'ailleurs, ils le savent, je ne transporte pas de lingots d’or.

Sous la fête brillante de la lumière, notre petite troupe descend les pentes de la hauteur que couronne le bord]. Intérieurement, ie souris du spectacle très comique que je dois offrir. Les petits enfants à qui je ne fais plus peur osent me regarder ; étonnés de voir une Roumiya ainsi juchée, ils se disent l’un à l’autre :

« Une moukère ! une moukère ! »

Nous atteignons la plaine. En me retournant, je vois une dernière fois ce que je ne verrai plus jamais, ce qui, toujours, me laissera un regret nostalgique. Serrées sur la colline autour de leur minaret, blanches et fauves, pareilles à d’innombrables alvéoles, les maisons de Ghardaïa prennent, sous la pâleur bleuissante du ciel, l'apparence de je ne sais quelles maisonsfées. |

(1) Ce nom veut dire : bonheur.

Au pas balancé de nos bêtes, passe Mélika la jolie ; puis Beni-Isguen, la ville sainte entre les saintes. Prodigieux escarpement d’un ocre pourpre, paysage pétrifié et fantastique, ruines dantesques de murailles, Ben-Noura dresse ses petites maisons en surplomb sur des parois abruptes.

Lentement, viennent vers nous des collines dénudées et rousses. Oh! les belles ombres bleues qui dorment en leurs replis !

Sur le sol, bizarrement, se profilent nos silhouettes. Les longues jambes de nosbêtes sont gigantesques, leurs têtes effilées s’amenuisent jusqu’à former un bec, leur carcasse grossie par le barda est quelque chose de monstrueux et comme j'ai une âme crédule à ce qui est imprimé, je m'étonne naïvement, puisque Je

suis à chameau, de ne pas éprouver le moindre

mal de mer !

A un tournant, en pleine solitude sableuse, surgit comme un miracle, une masse de verdure creusée en croissant. Enclose dans un cirque de hauteurs pelées, sans communication semblet-1l, avec le reste du monde, c’est l’oasis d’El- Ateuf où nous coucherons, cette nuit, chez le caïd.

Nos chameaux barraqués (1) sur la place, nous allons par les rues escarpées, voûtées ainsi qu’en tant d’autres villes sahariennes. Comme

(1) Agenouillés, accroupis. Ce mot qui vient du verbe: barek, s’asseoir, a fini par devenir français, au Sahara.

partout, comme toujours, dans ce M’zab perdu, notre présence sème l’effro:. Femmes et enfants se sauvent à mon approche. L’un d’eux, à voix perçante, comme s’il criait : « Au secours |! » se jette dans les bras de son père :

« Des gens noirs, des gens tout noirs, qui ne sont pas d'ici. »

Sur les hauteurs, la tradition m’zabite place ses minarets : la prière s’y élance mieux. J’arrive à une sorte de promontoire, près des mosquées. Au delà des plages mélancoliques, dans la grisaille du soir, s’estompent les grandes dunes tristes. Le cimetière s'étend à nos pieds. Influence mystérieuse des lieux. Ici, l’on écoute plus profondément dans son cœur.

Le caïd nous a donné l'hospitalité, non dans sa maison, mais dans celle qu'il réserve aux hôtes. C’est une bâtisse neuve où rien n’a encore été souillé. Autour d’une charmante petite cour dont les arcades sont soutenues par des colonnes cannelées règne un promenoir où s'ouvrent des salles ; mais elles ne sont pas préparées et c’est sous les arcades que nous prenons le repas que le caïd tient à nous offrir. Un noir serviteur au front voilé de blanches mousselines et vêtu d’une gandourah du plus bel orange, apporte le couscous. Debout près de la table, attentif, le caïd — un homme d’âge déjà — veille à à nous servir lui-même.

Une bougie de paraffine fichée en une niche de la muraille éclaire chétivement ; mais, par es arcades, entrent de longs rayons de lune,

d’étincelants rayons, tout bleus. Entrent aussi de graves personnages dont les draperies liliales s’harmonisent à la blancheur des murs. Ils disent « Salam », baiïsent le caïd à l’épaule puis vont s’accroupir contre les piliers où ils forment un silencieux aréopage.

Le plat de couscous repoussé, le caïd m’invite à m'’aller reposer. À sa suite, je descends et descends encore les marches d’un escalier en colimaçon ; sur une cour encavée donne une chambre souterraine, toute petite, sans autre ouverture que la porte.

Blanche comme un tombeau, profonde et silencieuse, elle ne contient qu’un mince matelas, par terre, bien entendu. Et d’abord, ce couchage me paraît sommaire ; maïs, dans la suite, comparé à d’autres qui ne m'offraient qu’un tapis, moins encore : mon manteau, je l’ai trouvé infiniment confortable, j'ai dit : «Le caïd d’El-Ateuf m’areçue royalement...»

Bien avant l’aube, un serviteur frappe à ma porte. C’est vrai : il faut se lever. L’étape, aujourd’hui, sera longue : cinquante-huit kilomètres et les chameaux les plus rapides font « du quatre » à l’heure.

Sur la petite place aux arcades irrégulières où ils ont passé la nuit, les sokhars s’occupent du chargemcn, des bagages et des vivres. Celuici est toujours laborieux et bien plus long qu’on ne l’avait pensé. Les chameaux grognent, l’espace est plein de leurs gargouillements de fureur, mais plus ils grognent, plus ils sont prêts à por-

‘ec NOS SŒURS MUSULMANES

ter leur fardeau. Bien des gens sont de même dans la vie. Tout s’apaise. Nous « décollons ».

En file ou de front, nos grandes bêtes rousses s’acheminent vers le fond de la vallée dont les parois se parent d’une tendre couleur violette. Lever du soleil. Un liseré d’or vif ourle les crêtes. Chaque rocher est un bloc d’or.

Les palmiers d’El-Ateuf s’éloignent. Adieu à leur frais repos. Je m’endormais dans la douceur des oasis m’zabites : il me faut connaître une vie plus rude où 1l n’y a rien des mièvreries réservées à l’existence habituelle des femmes.

Quelques dunes à escalader et voici l’immensité des sables, la vaste lande où, de distance en distance, se dressent des tertres semblables à de gros pâtés coniques. A cette heure matinale, le désert a la douce nuance de la banane ; plus tard, aux feux de midi, cette pâle couleur prendra de la force, de l’intensité, je la verrai devenir rousse, revêtir l’éclat du cuivre.

Pas un souffle vivant. Eloignement infini de tout ce qui fait d'habitude l'intérêt de la vie. Eloignement à se croire dans une autre planète. Ceux qui n’ont jamais quitté leur petite vie paisible, douillette, s’imaginent qu’au désert, l'esprit doit s’engourdir. Qu'ils y viennent | Jamais, je n’ai senti comme à présent que j'ai une âme. Sur cette terre dépouillée, rien de sensuel. L’on comprend la force qui y poussait les premiers solitaires. Ce n’est pas seulement le contact des autres hommes qu'ils fuyaient, ils cherchaient Dieu, ils le voulaient plus près. Seus

ce ciel sans un nuage, dans la pureté incorruptible de l'air, l'Eternel porté par les vents, plane de son grand vol « sans ailes comme aux premiers jours du monde ». L’être le moins religieux, le moins accessible à la mystique en est pénétré. Il faut plaindre ceux qui y seraient insensibles. |

Vers dix heures, nous arrivons à un important pacage. Arrêt pour laisser paître les chameaux qui jusqu'ici n’ont fait qu'attraper, au passage, quelques brins de drinn. Parmi toutes ces broussailles au ras du sol, il semble que nos bêtes n’aient qu’à tendre leurs longues lèvres ; mais elles choisissent. Je les vois passer, dédaigneuses, à côté de touffes qui me paraissaient enviables et se régaler, au contraire, de plantes que je jugeais méprisables.

Tout à coup, Ô merveille — est-ce que je rêve? — une fleur ! Je la montre à l’un des sokhars. Il la cueille, me la tend. Elle est bien sèche, bien fragile, bien pâle : d’un mauve à peine teinté ; mais elle s’est épanouie au Sahara et son parfum est pénétrant. Sur les sables, partout, des trous de gerboises ; des traces de lièvres, d’outardes ; des empreintes de chacal, de feneck (1). Le Sahara qu’on croit vide, qu’on se représente comme le séjour de la mort fourmille d’une vie secrète, mystérieuse.

Landes infinies, dunes de sable, plateaux pierreux : hammadas; cuvettes profondes où

{(1{ Petit renard du Sahara.

ae |

Cri d 88. NOS SŒURS MUSULMANES

croissent les toufles de drinn à la chevelure roussie. Averse du soleil qui tombe d’aplomb. Ardente réverbération du sol qui brûle le visage comme un feu de forge. Nous allons vers des hauteurs lointaines, et peut-être enchantées. A mesure que nous avançons elles semblent reculer.

L'air est immobile. J’ai les yeux brûlés par l’excessive lumière ; malgré moi, je ferme les paupières. Instants de torpeur. Vers midi, nous atteignons un col. Pendant quelques fugitives secondes c’est le bienfait d’un souffle mais si léger qu'il ne ferait pas voler une plume. Délices de le respirer.

Le col franchi, un autre aspect se révèle :

des dunes ondulent en lignes molles ; des collines se dressent d’un gris de cendre ; puis, de nouveau, les «chammadas », où des broussailles, les alendas, poussent si drues et si fortes que de loin on a l'illusion d’une prairie.

Repos dans un cirque pour déjeuner. Le sable où nous nous asseyons est chaud comme la plaque d’un four. On entrave les chameaux, j'ouvre une boîte de conserves. Sokhars et méharistes accroupis dans leurs burnous boivent d’une seule goulée une casserole d’eau et mangent une poignée de dattes achetées au rabais, pleines de poussière, écrasées, en partie fermentées.

Comme nous finissions notre repas, un cavalier solitaire nous croise. Son burnous en poil de chameau le couvre jusqu'aux pieds, De son

visage voilé, on ne voit que la ligne étincelante des yeux. Questions et souhaits d'usage avec nos chameliers :

« Où allez-vous? D'où venez-vous?… Il n’y à pas de mal sur vous? Bon voyage !.… fnch’Allah ! »..

Mohamed qui parle français, me dit :

« C’est un type des Chambaa ; il vient de Guerrara. »

Dix kilomètres plus loin, une caravane surgit à la crête d’une colline : environ quarante chameaux qui se présentent de front. Leur chargement est de fagots. On dirait d’une forêt dépouillée par l’hiver et qui marche.

Lentes montées des collines ; descentes non moins lentes ; nos chameaux tôtent prudem- . ment le sol. Parfois nous longeons des murailles pierreuses formées de lamelles, de feuillets ; des vallées s’ouvrent et quand nous avons remonté ja pente, de nouveau c’est un hammada.

Heures brûülantes où plane le grand soleil blanc, heures où la fatigue pèse aux épaules comme un fardeau trop lourd. Nos chameliers eux-mêmes la ressentent ; ils cessent de harceler leurs bêtes de leur « Houche ! Houche ! » (1) ou du doux chuintement de leurs lèvres ; parfois l’un d’eux, pour se reposer, attrape un chameau de bât par la queue, s’élance d’un seul bond, s’installe sur la bosse,

Longs et mornes silences que rompt le beau

{1) Houche: marche

chamelier Saad. Large et puissante, sa voix paraît sortir du fond de ses entrailles :

Ya, ya, ya... (1) Là-bas, là-bas, là-bas.

A quoi songe-t-1l? A son gourbi, à sa femme?

O chant qui semble un symbole ! Appel nostalgique de l’humanité éternellement en marche vers un but imprécis :

Ya, ya, ya.

Là-bas, là-bas, là-bas.

La voix s'éteint. Le silence paraît plus poienant. Il y a des solitudes, ailleurs. Ici, c’est la solitude même. L'espace est dévoré d’une lumière ardente et pourtant fine, subtile, mobile. Elle danse. D’un mouvemenf£ continuel, elle descend du ciel pour remonter vers lui.

Lumière, joie des yeux ! Joie supérieure à toutes les autres. Les hommes l’ont si bien senti que, parlant du séjour de Dieu, ils l’appellent celui de la lumière éternelle.

De plateau en plateau ou, plus exactement, par une succession d’autels de splendeur dressés comme pour un sacrifice, nous montons insensiblement, nous ne cessons de monter.

Aux cieux bleuâtres, puis verdissants succède le rouge couchant.

Tout s’exalte, puis se spiritualise, s’apaise. C’est comme si une fois de plus le désert mourait d’épuisement. Cette nuit, il fera froid, nous

(1) «Ho! ho!lho!»

erelotterons, l’eau gèlera dans les guerbas, mais l'instant est suprême. On voudrait le retenir avec le cri fameux:

« Reste ! Ne t’en vas pas ! Tu es si beau ! »

À l'horizon, un point blanchit : le bord] de Zelfana vers lequel nous marchons depuis le lever du jour. Que les distances sont trompeuses au Sahara ! Le bord] semblait tout près. Nous disions :

« Dans une heure, nous y serons. »

Voilà deux heures que nous continuons d'avancer et nous ne l’avons pas encore atteint. En cette période du mois, la lune est pleine. À peine le soleil disparu, elle monte à l’orient, énorme, prodigieuse, dorée, lourde comme un beau fruit et nous cheminons sous sa clarté égale. Les chameliers, à présent, sont silencieux. Dès que la nuit tombe, le désert devient pour eux un lieu d’épouvante livré aux « esprits », aux « ombres » (1), aux « images » (2). Survivance, peut-être, du vieux mythe de Protée, l’insaisissable, ce n’est rien d’abord ou, plutôt, cela ne paraît rien : une sorte de brouillard lumineux qui flotte, une lueur dansante qui s’élève de la ligne du lointain horizon. Rapide, elle accourt. On croit la prendre, elle perd son éclat, n’est plus qu’un chiffon, un papier tournoyant qui, lui-même, se transforme en un bouc, en une chèvre noire, en un homme. On tente de les approcher, ils s’évanouissent; mais,

(1) En arabe : khrial.

(2) Tsaouir.

La

re NOS SŒURS MUSULMANES ®

bientôt, ils reviennent pour pleurer, gémir et leur voix lugubre fait trembler.

Lesendroits particulièrement redoutables sont ceux où a eu lieu un accident mortel. Partout où il y a eu du sang répandu, il y à des djnouns. Dans le Sahara, ces points sont marqués par un monticule. Chaque passant ÿ ajoute sa pierre. Souvent, on a dit que c'était un souvenir donné à la victime. Ce n’est pas cela. Si les Musulmans ont le respect des morts, ils n’ont pas le culte de leur mémoire. Simplement, le Voyageur veut se protéger contreles divinitésinfernales et leurs noirs enchantements. Acte égoïste. En lançant une pierre, on est censé lapider le djinn qui vous guette de ses yeux invisibles et, pour se préserver, l’on prononce la formule d’exorcisme : « Au nom d’Allah en qui je me réfugie contre Satan le lapidable ».

Toutes les nuits, dans le désert, galope le « cheval de l’Eternité ». Au vrai, ce cheval est une jument noire, couleur qui, pour les Arabes, représente la beauté. Elle est si fougueuse qu'il est presque impossible de l’attraper à la course. Malheur, au surplus, à qui le tente.

Les Mzabites content que, la nuit, et, spécialement celle du vendredi, le « cheval de l’Eternité » paraît dans leurs oasis. Il sort, à Ghardaïa, d’un endroit précis : l’abattoir et mène autour de la ville ses galopades d’épouvante.

Un jour, pour se vanter, un M’zabite dit :

« Je n’ai pas peur; je monterai le « cheval de lEternité, » |

— Si tu fais cela, s’écrièrent ses camarades, nous te donnerons une chéchia pleine d'or. »

Ils se mirent à l'affût. À minuit précis, le «cheval de l’Éternité» parut. Le M’zabite le laissa approcher. L’ayant saisi par la crinière, il s’élança sur lui. Bête et cavalier disparurent dans un galop infernal. L’homme qui avait tout son sang-froid marquait avec un bâton les murailles contre lesquelles 1l passait. [ls arrivèrent sur les bords d’un puits qui existe encore dans le voisinage du lieu où les Pères Blancs ont, aujourd’hui, leur couvent. Le cheval qui avait soif se pencha sur la margelle et le M’zabite vit ce prodige : lentement, l’eau montait jusqu'aux naseaux de l’animal. La chevauchée démente reprit. Arrivé à l’abattoir d’où il était sorti, le cheval s'arrêta; la terre se fendit; mais, au moment oùla bête allait disparaitre pensant entraîner aux enfers l’imprudent cavalier, celui-ci qui, décidément, avait conservé sa présence d'esprit, écarta les jambes et 8e retrouva sur le sol...

Une masse cubique au pied des dunes, des chiens dévorants qui s’élancent sur nous avec des aboïis perçants, une porte qui s'ouvre :

nous sommes au bordj de Zelfana L’abri est misérable entre les abris misérables. Trois petites chambres dont les murs jadis passés à la chaux sont noirs de crasse et de fumée. Un banc de bois, une table cassée ; pas un autre meuble, Avec des touffes de drinn nous bouchons les

meurtrières et les fenêtres dont les vitres sont brisées.

Le gardien allume le feu pour le thé ; nous nous couchons sur nos tapis que Mohamed a eu le soin de plier en double :

« Tu seras bien », m’a-t-il dit.

Je suis aussi mal que possible. Enfermée entre mes quatre murs, j'écoute le silence nocturne où, parfois, comme un appel, éclate le brusque coup de trompe d’un des méhara de l’escorte. s

À quatre heures, nous sommes debout.

Jusqu’à Æl-Obrat il faut compter treize heures de marche. Mohamed pousse la porte du bord].

Le ciel est un champ merveilleux, fleuri d’étincelantes roses d’or. Le froid est perçant, le sol craque de givre. Barraqués auprès d’une des dunes, nos chameaux paisibles font de massifs blocs d'ombre.

Nul n’a pris soin de les couvrir ni de leur donner à manger, à boire. Ont-ils dormi? Mohamed qui, sans doute, veut m’étonner, assure :

« Eux, jamais dormir. »

Tout est prêt. Nous reprenons, dans les ténèbres, notre lent cheminement. Sans dévier, nous allons à travers l’immensité silencieuse, constamment vers l’Est, droit sur Vénus plus brillante qu’un diamant dans le ciel glacé. Sur nos lourdes bêtes, le froid nous mord. Mes mains sont gonflées et douloureuses ; mes pieds semblent des blocs de glace : alors, pour me réchauffer, je descends de chameau et marche sur les

sables. Lentement, l’ombre remonte dans le ciel. C’est la blancheur de la fin de la nuit où perce l’aube. Œuf éblouissant, cerné d’un cercle brillant qu’entoure une écorce noire, le soleil paraît. Une lueur rose s’épand. Le désert est baigné de jeunesse. |

Sur la piste, notre petite troupe forme un monôme où, ardemment colorés, les burnous vert olive des méharistes tranchent sur l’écarlate du tapis de selle. Heures tout unies sous un ciel d’une divine douceur, dans l’enchantement du soleil. Les plaines passent avec d’abondants pacages de drinn et d’alenda où nos chameaux « font leur plein ». Une matraque dans la main, tout seul, dans l’immensité, un enfantberger garde ses moutons. Sous le burnous qui l’enferme jusqu’au menton, il montre une ronde figure aux joues rouges et fermes de petit paysan de chez nous. Quelles pensées se forment en lui? Quels tableaux se composent dans son esprit qu'il retrouvera quand il ira gagner sa vie dans le Tell et qu'avec un accent emphatique, il parlera du Sahara, en aspirant très fort l” « h » de la seconde syllabe |!

Les mains accrochées à leur bâton, en travers des épaules, nos sokhars marchent, infatigables comme leurs bêtes. Depuis qu’ils sont en âge de gagner leur vie, ils marchent ; en solitaires, en caravanes ; du Nord au Sud, du Sud au Nord ; d’un marché à un autre ; transportant les dattes et la laine, le bois et l’orge. Ils sont les commerçants, les routiers du désert.

tt

Parïois, entre eux, je les entends échanger quelques mots. Que disent-ils? Je ne les comprends pas.

Jusqu'au soir se répètent les mêmes aspects désolés favorables à l'épanouissement des puissances mystérieuses de l’âme. Ici, tout semble avoir une durée éternelle. Sur cette terre radieuse éblouissante, une tristesse implacable est épandue ; une tristesse qui serre le cœur, qui prend à la gorge.

O nudité tragique ! Pourquoi le silence qui tombe du zénith, qui monte de l’horizon, étreintil si durement comme avec des tenailles?

Quand nous faisons halte pour le repas, la chaleur est étourdissante ; tout se calcine et se . consume sans flamme. J’éprouve dans les membres une lassitude infinie et, dans la bouche, une sécheresse à croire que rien ne pourra Jamais rendre à mon palais, à ma langue, la sensation humide de la salive.

Pour reprendre courage, je pense à Ouargla vers lequel nous marchons et comme il fera bon, dans ses jardins, à l’ombre des palmiers, près des fraîches séguias.

Tandis que je suis assise à manger maigrement mes sardines, à grignoter mes croûtes de pain à chaque repas un peu plus dures, les sokhars préparent du feu. En un instant, ils ont fait un trou dans le sable, ils y disposent des touffes de drinn,d’alenda,quelques broutilles. Accroupis auprès du foyer, une branche effeuillée à la main pour ramener les

braises, ils semblent avec leur masque sombre, leurs traits aigus, se livrer maléfiquement à quelques incantations. Les djnouns sont autour d’eux.

Point de vent. La fumée monte droit, lente à se défaire. À côté des sokhars, Mohamed pétrit la «mella », le pain de route saharien. Il à quitté son grand manteau de cavalier ; sa blanche gandourah serrée à la taille par le ceinturon est plissée autour des reins comme une jupe. Tous ses mouvements sont simples et beaux : torse penché en avant, dans l'effort ; bras qui tourne dans son engrenage bien huilé. A l’horizon, la silhouette bossue et sombre de nos chameaux qui tendent leur cou vers le sol.

La mella pétrie, arrondie, aplatie en galette, Mohamed la dispose, dans le sable, sur les braises ; quelques branchages enflammés pardessus... Une odeur de pain chaud se mêle à lodeur de roussi qu’exhale le désert et mes hommes mangent à belles dents la pâte molle où croquent des escarbilles.

Ce festin fini, les sokhars rassemblent les chameaux. Me voilà de nouveau juchée sur ma bête dont le coffre est habillé de poils rudes comme les vieilles malles enfouies dans les greniers de province.

Sur le sable, les pieds mous de nos montures laissent leur empreinte qui ressemble tout à fait à la partie supérieure d’une tête de mort : crâne énorme et yeux caves. La plaine avec son épiderme blond ou verdoyant, par

CA

places, se gonfle se boursoufle comme pour un enfantement. Bientôt, en effet, vont poindre les grosses truffes blanches et roses, les «terfas», fruits du Sahara.

Déjà, on commence à en recueillir. Il y a quelques jours, à Ghardaïa, sur le marché, on a apporté les premières. J’y étais. Quel événement |! Dès que la nouvelle en a été répandue, ça a été, en moins d’une seconde, une confusion de burnous, de gens pressés, serrés, pour voir une chose que je ne distinguais pas ; 1l y avait des appels, des exclamations et tous ces M’zabites d'habitude s1 placides avaient un air d’excitation extraordinaire ! On mettait aux enchères quelques terfas et un indigène qui a offert cinquante centimes, non pour acheter l’une d’elles, mais pour la voir, a déchaïné la gaieté générale. |

Vers le soir, les grandes plages désertes s’illuminent, se parent comme pour une fête prodigieuse. La lumière joue ses modulations infinies. Chaque pierre est une étincelante améthyste ; on voit flotter des draperies roses. Dans le crépuscule qui monte, le désert prend des aspects plus mystérieux, plus émouvants. Accents d’une vie surnaturelle. Souffle de Dieu qui glisse.

La lune surgit, non point dorée comme hier, mais dure etrouge, semblable à une outre lourde de sang. Lassés d’être en selle, les méharistes ont mis pied à terre et tirent par les rênes le long col de leurs bêtes.

Nos sokhars harcèlent avec plus de force les nôtres « Houche ! Houche !»

La lune saigne sur le désert.

Très tard, nous arrivons au bordj d’El- Obrat. On nous attendait. Les lueurs vives d’une lampe acétylène éclaboussent les ténèbres. Le gardien vient vers nous. C’est un bédouin jeune et taillé en force. D’un cœur généreux, il nous offre ce que possède son pauvre abri : de l’eau chaude pour le thé et du lait de brebis; mais ce lait remonte à plusieurs jours, il est aigre, imbuvable.

L’escorte qui doit relayer celle qui m'’accompagne depuis Ghardaïa est déjà là. Elle se compose de spahis aux petits chevaux blancs.

Mohamed déplie nos tapis sur le sol. Je me couche. Hélas ! De quelque côté que je me tourne, j'ai les côtes enfoncées, les reins meurtris. Toutes les fatigues qu’on voudra, je les accepte ; mais pas celles de ce couchage d’où je me relève avec la sensation d’avoir été rouée. Demain et après-demain encore, faudra-t-il le subir? Je vais trouver les spahis, les sokhars :

« Nous brüûlerons les étapes. D’une seule traite, nous ferons les soixante-huit kilomètres qui nous séparent d'Ouargla ».

Ils se regardent et se récrient :

€ C’est impossible ! Tu ne pourras pas. Dixsept à dix-huit heures de chameau! »

J’insiste.

Les sokhars cessent de résister :

« Tu es la maîtresse, tu commandes ; mais il faudra partir cette nuit à trois heures.

— Et nous arriverons?

— Quand il plaira à Allah. »

Lorsque nous quittons le bordj après un repos très court, la lune est s1 éblouissante que je cligne les paupières. Par quelle Bessure secrète s’est-elle vidée de son sang? Sa clarté stérile se répand sur les sables comme pour un sabbat de sorcières ou plutôt de djnouns.

L'air est immobile ; pourtant, près des fils télégraphiques, on entend un bruissement, des voix mélodieuses, éoliennes qui font croire aux Arabes queles Roumis tout puissants ont enfermé, dans les poteaux, des démons asservis à nos ordres.

Derrière nos chameaux ou sur leurs flancs, ‘: Abdallah, l’un des spahis, ne cesse, en manière d’excitation, de pousser les cris les plus variés. C’est un lion qui rugit, un chien qui aboïe, un chacal qui glapit, un loup qui hurle, un serpent qui siffle et puis, tout à coup, Abdallah redevient homme et l’on réentend le « Houche | Houche ! » accoutumé.

Sensation de milliers d’aiguilles : le froid me pique aux narines et aux yeux. De grosses larmes se forment sous mes paupières ; je les sens descendre le long de mes joues, lentement, toutes rondes et froides.

À mesure que nous gravissons les « hammadas » de nouvelles étoiles montent à l’horizon. La Lyre est une fusée jaïllissante. Vénus éclate comme un phare aux rouges lueurs. La lune qui s'incline n’a plus que de faibles rayons. Crépuscule matinal. Les grandes plaines reposent sous la paix des étoiles. Sommeil bref, infiniment. Au levant, une ligne blanchâtre croit et se creuse en ellipse; toute la lande fleurrit. Roses innombrables. L’on s'étonne de ne sentir dans l’air aucune odeur suave. Le soleil paraît dans des fumées roussâtres.

Monotones, défilent les espaces immenses dont l’aspect est celui de terres de labour où n’a pas passé la herse. « Houche ! Houche ! » Il faut marcher. C’est moi qui l’ai voulu ! O ironie, je suis ici pour mon plaisir. Fatigue des genoux repliés, ankylose de rester trop longtemps dans la même position ; plus encore courbature douloureuse des reins. Combien de fois aurai-je fait ce double mouvement de salut et de rejet, en avant et en arrière. Combien de milliers de fois! « Houche ! Houche ! Marche ! »

Il semble que nous allions sans savoir où, au petit bonheur. Pourtant, on le devine, la direction suivie est toujours la plus courte, la plus sûre. Les spahis nous devancent pour l’indiquer. Jusqu’à l’horizon où semble étinceler une mer d’azur, c’est la même terre de mort, la même géhenne calcinée d’un blond roux. Sous les feux du soleil, maintenant mes épaules brûlent. Que doit-ce être en été ! Alors, il faut

mettre de petites bottes de caoutchouc aux chiens qu’on emmène à travers le Sahara.

Et voilà, que pour s’encourager, le sokhar Saad entonne un chant guerrier :

Ya, ya, ya...

Nous irons dans le Sud. * Nous marcherons sur les Touaregs.….

À sa voix qui monte, l’espace infini donne une ampleur, une sonorité et, pour tout dire, une beauté incomparable :

Ya, ya, ya...

Nous irons dans le Sud.

Nous sellerons nos méhara et nos chevaux bien dressés. Ya, ya, ya.

Nous irons dans le Soudan où brille l’assemblée des grandes étoiles.

Nous irons dans le Sud.

Nous marcherons sur les Touaregs.

Ya, ya. Nous les frapperons avec le sabre.

Ya, ya, ya... Et les os craqueront sous le fer. Et le sang coulera comme la pluie.

Ya, ya, ya...

Paroles âpres et passionnées. Elles retentissent dans le profond silence :

Ya, ya, ya...

Nous irons dans le Sud...

Nous marcherons sur les Touaregs.

Vers le milieu du jour, pour gagner quelques kilomètres, nous nous enfonçons à travers une région tourmentée, cahotique, encaissée dans « des cuvettes que dominent de hautes dunes d’un blond rose. Nos chameaux peinent durement pour en monter les pentes. Aux descentes,

ils ont des foulées de deux mètres cinquante.

Aspects d’une majesté inégalable. Les dunes dévalent ou se dressent. Elles ne tendent point d’éperons menaçants. Toutes leurs lignes sont flexibles et molles. La chose impalpable, pulvérulente qu’est le sable s’adoucit en courbes. Sous les apparences d’une éternelle métamorphose, les mêmes formes se répètent. Les dunes ! À la manière de ce poète chantant l’astre lunaire, il me plaît de les célébrer :

Les dunes...

Les dunes onduleuses comme les flots.

Les dunes au front chauve...

Les dunes que le vent travaille et tourmente sans cesse.

Les dunes toujours altérées et qu’une goutte d’eau rafraîchit

dix fois par siècle.

Les dunes qui voient passer les caravanes...

Les dunes mélodieuses qui chantent au lever du soleil.

Les dunes au burnous d’or...

Les dunes au burnous neigeux..

Les dunes sous leur suaire de cendre...

Les dunes aux flancs soulevés comme ceux d’une femme [proche de son terme.

Les dunes qui ont la forme de pyramides...

. Celles qui ont des profils arrondis comme des tours...

Les dunes glacées d’argent par la lune.

Les dunes !... Les grandes dunes ! …

Cette région dépassée, la plaine nous ressaisit. Longtemps, nous allons entre les deux espaces infinis aussi profonds l’un que l’autre: le ciel, couleur de fleur; le désert couleur d’avoine.

Peu avant le coucher du soleil s’ouvre une descente rapide sur un sable épais, infiniment doux, dans lequel les pieds de caoutchouc des chameaux enfoncent profondément : étrange

couloir entre des monticules, des collines de grès d’une ardente couleur fauve dont les profils font toutes les grimaces d’une humanité grotesque ou en délire.

Cet endroit : Bab-el-Hataba, c’est la « porte du bois ». De bois, il n’y en a guère ; mais dès qu’un Arabe aperçoit quelques broussailles, 1l crie émerveillé : « La Forêt ! » et il court pour ramasser de quoi faire du feu.

Brusquement, le défilé s’élargit. Une plaine infinie semée de cônes roses s’étend sous nos yeux, une plaine de Terre Promise. Dans le fond, des montagnes tabulaires, des garas dressent leur haute architecture d’aspect inoubliable. Sous le ciel brûlé de lumière, elles sont parées des douces couleurs de la scabieuse. A l'horizon, quel magicien a glissé un large ruban du plus éclatant orange? Une ligne sombre de palmiers s’allonge et grossit : l’oasis d’Ouargla. Là, doivent couler le lait et le miel; là, viennent en abondance le froment et le moût, comme dit l’Ecriture... Accroupi sur la bosse du chameau qui tient la tête de file, enveloppé dans sa blanche gandourah, son mince visage embobeliné de mousseline et dressé vers le ciel, Saad chante d’une voix aiguë :

Va, ya, ya...

Nous irons dans le Sud...

Nous marcherons sur les Touaress….

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