Bertlia Galeron de Galonné, Dans ma nuit : Qu'importe I
vi ir
Préface.
moi, en ramenant loul à coup ma pensée aux années cle jeunesse, fait renaître dans mon pauvre cœur , déjà si attiédi, un « fouillis » de souvenirs qui l'oppressent douloureusement et qu'il craint cependant de chasser, tant on aime malgré soi celle délicieuse souffrance. Souvenirs d'impressions antérieures évoquées, réveillées par un détail souvent insignifiant de l'heure présente ? Je ne sais, mais qu importe?... C'est confusément que l'on sent ces choses. El puis, lorsqu’il s'agit de l' imagination et du cœur, la précision est-elle bien nécessaire? Est-ce qu'en ce monde les choses les plus prenantes se définissent très bien? Rêve et réalité, impressions présentes et souvenirs, lout se confond un peu. Charmant ou cruel, l'enchantement, d'ailleurs, est court. Sachons le saisir lorsqu'il renaît, sans chercher indiscrètement et égoïstement à le fixer lorsqu'il s'évanouit. Ne pas être égoïste est encore le plus sûr moyen de garder la
Préface. ix
parcelle de poésie et de bonheur qui nous est dévolue.
Voici l'un de ceux que Lavedan appelle « les grands martyrs de la Guerre ». Atteint aux yeux par un éclat d'obus, quand ses camarades le relevèrent, il ne voyait plus rien.... Transporté d'abord, tant bien que mal, au poste de secours, il est bientôt évacué sur les formations sanitaires de l’intérieur. Alors viennent les longues journées d’ hôpital et, pour ses pauvres yeux, les diagnostics bénins el optimistes : « C'est l'effet de la commotion ; ce ne sera pas grave ; la vue reviendra peu à peu grâce à un traitement d' électricité. Nous allons vous diriger sur un hôpital où on soigne spécialement les maladies des yeux.... » Il écoute tout cela, il veut bien espérer, il a des heures, des jours d’espoir. Mais, souvent aussi, trop
Préface.
souvent pour son pauvre esprit désemparé , la terrible question se pose de plus en plus tenace : « El si la vue ne revenait pas?... »
Oh! ce n était pas que le brave garçon aspirât à une destinée bien extraordinaire. En juillet dernier , assis à sa table d'architecte, il ne rêvait ni la fortune ni la gloire. Mais, intelligent, laborieux, rangé, il avait le droit d'espérer ce qu’on appelle « un bon avenir »; fiancé depuis quelques mois, il espérait surtout « vivre son rêve »... et voilà que ce rêve s'évanouit.
Elle, depuis le jour de l'adieu, vivait dans l'attente de ses lettres. Chaque soir, elle était aux prières instituées depuis la guerre, à cette heure où tant de mères, femmes, filles et sœurs si anxieuses viennent parler à Dieu des absents, où il suffit d'entrer dans une église pour respirer une atmosphère de ferveur intense. Quelques lettres vinrent, affectueuses, encoura-
Préface.
geanles; puis elles cessèrent, plus rien : ce fut le silence , l'extrême angoisse.
C'est que, depuis sa blessure, il ne pouvait plus écrire et il ne voulait pas faire écrire, car il se disait : « Si je ne dois jamais retrouver la
vue, j'aime mieux qu elle me croie mort » Gai
autrefois, il devenait sombre, silencieux, demandant à passer de longues heures seul, sur un banc du jardin de l'hôpital, au lieu d'essager de se distraire avec les camarades.
L'ombre, la certitude de l'ombre le gagnait de plus en plus; c'était bien la « grande nuit », la fin du rêve.
C'est alors qu'il recul la visite d'une amie des aveugles, connaissant de longue date tout ce qui les louche, et prête, par là m me, à le réconforter, à l'encourager en lui partant de ce
Préface.
qu'un homme énergique peut faire sans la vue. Elle prit loules les précautions, eut toutes les délicatesses qu'un cœur de femme sait trouver. Il faut ordinairement de longues causeries , bien amicales, abordant des sujets très divers , avant que se détende un cœur contracté par le chagrin et que les confidences puissent sourdre goutte à goutte; si parfois elles jaillissent tout à coup, c'est sous la poussée d'une émotion subite, mais résultant d'une lente et souvent inconsciente préparation.
La confidence vint enfin.... « C'est fini, je ne veux plus g penser. Peut-être ne voudrait-elle plus de moi.... D'ailleurs, elle voudrait , que ce serait une folie de ma part : je ne peux pas, je ne veux pas la condamner à une vie de misère. »
Alors furent cités les exemples précis, nombreux, circonstanciés, avec noms à l'appui, d'aveugles qui , ayant perdu la vue en pleine
Préface. xm
force , en pleine activité, ont pu, aidés et appuyés par une Œuvre qua perfectionnée l'expérience , s'initier à une nouvelle profession, l'exercer fructueusement, se marier, élever des enfants, tout cela non sans labeur, mais avec les joies intimes du foyer.
Un de ces aveugles, bien fait pour servir d'exemple, lui fut amené, apportant un guidemain pour faciliter l’écriture et une méthode de lecture Braille. El peu à peu, il se remit à attendre encore quelque chose de la vie, confusément d'abord, plus nettement ensuite. Il finit par admettre que, comme tel et tel, il arriverait à refaire la sienne. Il a l'oreille musicale, beaucoup d’adresse de main : l'accordage des pianos pourrait donc devenir son lot. On lui a parlé d' accordeurs ayant réussi à créer un petit magasin, modeste cl'abonl, prospère ensuite, que leur femme fait valoir.
Un jour, enfin, après avoir longtemps médité,
xiv Préface.
il se décida à écrire au crayon à sa fiancée, lui annonçant sa blessure, lui disant que, « bien entendu, il lui rendait sa parole, comprenant très bien qu'il était impossible pour elle d'épouser un aveugle.... »
La réponse se fit peu attendre ; elle fut ce qu'on pense, un transport de joie : « Dieu soit loué! vous êtes vivant; avec ou sans vos yeux, je suis et resterai toujours toute à vous. »
En achevant d'entendre celte lettre, il dit simplement : « Maintenant, cela ne me fait plus rien d'être aveugle ». C était la première fois qu'il prononçait ce mot.
L'espoir renaissait en lui. Dieu veuille qu'il en soit de même pour tous les soldais qui ont payé de leurs yeux le salut du pays!... C'est pour les encourager, eux et tous ceux qui s'intéressent à leur tragique épreuve, qu'un ami des aveugles, homme de cœur et de talent, que je
Préface. xv
tiens à remercier ici, a écrit ce touchant volume si rempli pour eux de raisons d'espérer.
Maurice de la Sizerannë,
Secrétaire général de l’Association Valentin Haüy pour le Bien des Aveugles.
LE COMMANDANT DA RA ZED DE LANNURIEN, UN DES FONDATEURS ET VICE-PRÉSIDENT DE LASSOCIATION VALENTIN H AU Y.
Parmi les innombrables « ni 1 1 1 i lés de la guerre » ils sont île ceux dont l’infortune suscite un des plus vifs courants de sympathie el de pitié. Quand l’un d’eux passe dans les rues, au bras d’un clairvoyant, les gens s arrêtent, Irappés d'une émotion soudaine et le suivent d un regard prolongé. Beaucoup saluenL d un geste' respectueux et grave. On sent, chez tous, comme un élan spontané de commisération et de tendresse, un besoin, que seule la discrétion réprime, d’aller vers lui, de lui serrer les mains, de lui balbutier quelque chose qui puisse alléger sa peine. 11 laisse
derrière lui, dans la foule, comme un sillage de tristesse, et il ne voit rien de tous ces visages muets, où s’exprime une si ardente compassion. A quoi songe-t-il tandis qu’il poursuit sa marche dans les ténèbres, abandonné à son guide? Il est jeune, dans le plein épanouissement de ses forces physiques et morales, et le malheur qui le frappe, il n'a point eu le temps de s’y préparer. 11 ne l’a pas vu venir peu à peu, au cours d’une lulle contre la cécité menaçante. Ses yeux n’étaient pas affaiblis par la maladie ou par l'Age. Il n’était pas averti ; il n’a pas pu faire l’apprentissage de son malheur. Brutalement, d’un coup sec, il est passé de la lumière aux ténèbres; il est emmuré dans la nuit!
C’est pour la plus noble des causes qu’il subit cette tragique épreuve. Il le sait, il ne l’oubliera pas. Devant le magnifique sursaut d’héroïsme qui fait tressaillir la France entière, devant tous les exemples d’abnégation donnés par nos soldats, qui mesurera la force d'end u-
rance et de consolalion que peut puiser l'aveugle dans le sentiment de son sacrifice, de son immolation pour le salut du pays? Mais si nous n’avons pas le droit de douter de cette force, elle ne doit pas, non plus, nous dissimuler l’immensité du sacrifice. Puis, la résignation n’est pas l’œuvre d'un jour. Elle ne peut être qu’une adaptation, une conquête plus ou moins lente, traversée de longues heures de tristesse et de découragement. L’épreuve de nos soldats aveugles est encore trop récente pour qu’ils ne connaissent plus ces heures douloureuses. C’est maintenant, au contraire, que la lutte au fond d’eux-mèmes doit être le plus rude entre le souvenir de leur ancienne vie et la pensée de celle qui les attend.
Ils sont déjà des centaines. Ils seront peutêtre des milliers. « Balles, éclats d’obus vidant les yeux, graviers, débris de toutes sortes projetés sur le visage, brûlures provenant d’explosions, commotion résultant d’un simple passage du projectile, etc., enfin, blessure singulière et
relativement- fréquente, une halle atteignant exactement la tempe et traversant la UHe sans tuer le blessé, mais tranchant le nerf optique : jamais aucune guerre n'aura fait tant d'aveugles h >-
Si l’on en trouve parmi eux qui, dès maintenant, acceptent la cécité avec beaucoup découragé, c’est un fait que la plupart sont fort tristes. Ils s’inquiètent du genre d'existence qui les attend. Plusieurs avaient déjà un bon métier, une carrière avantageuse, des espérances d’avenir; tout est perdu pour eux; c'est une vie à refaire.
Refaire une vie, s’en croient-ils capables? El qu'en pensent ceux-là mêmes dont ils excitent si justement la compassion? N’est-il pas à craindre que, dans leur propre opinion, et clans l’opinion de beaucoup de ceux qui les plaignent, ils ne doivent plus être désormais
I. Pour les Soldais aveugles, notice publiée par l'Association Valentin Haiiy.
N ns Soldats Aveugles.
que des « épaves » de la vie sociale, des inutiles ne pouvant plus rien lirer d'eux-mêmes el réduits à tout al tendre tics aulres? C’est une erreur que, dans l’intérêt même de nos soldats aveugles, il est nécessaire de combattre. La laisser prendre racine chez eux, c’est accroître démesurément leur infortune, puisque c’est les priver des nombreuses ressources matérielles et morales que leur infirmité ne les empêcherait pas d’acquérir. Laisser cette même erreur persister dans le public, c’est rendre, en grande partie, stérile la sympathie qu’il éprouve pour nos malheureux soldats, puisqu'il ignore comment et avec quel succès on pourrait leur venir en aide.
Il existe, en un mot, une rééducation de l'aveugle. Elle peut atténuer notablement les inconvénients physiques eL les souffrances morales résultant pour lui de la cécité. Cet homme qui paraissait condamné à l'inaction^ à l’oisiveté, elle l'armera de nouveau pour la vie, moins bien, sans doute, que ne l’est un clair-
Nos Soldats A ce ti "les.
voyant, mais assez pour assurer complètement ou partiellement son indépendance et, ce qui n’est pas moins appréciable, lui conserver la joie du labeur accompli, bille l’arrachera à la misère et au sentiment pénible tic son inutilité. C’est le premier, le plus pressé et le plus important article de son programme. Ce n’est pas le seul. Dans bien des cas, elle ouvrira à l’aveugle ou lui maintiendra ouvert le domaine des jouissances désintéressées de l’esprit; elle lui permettra de continuer et d’étendre sa vie intellectuelle et artistique, de devenir ou de rester un homme cultivé. Voilà ce qu’il ne faut pas laisser ignorer à nos soldats aveugles.
C’est, toutefois, avec la plus grande prudence, avec beaucoup de ménagements, qu’il convient de leur proposer cette œuvre de rééducation. Beaucoup d’entre eux, sinon la plupart, espèrent recouvrer la vue à la suite d’un traitement plus ou moins prolongé. 11 serait donc cruel et moralement dangereux de les détromper trop tôt et trop brusquement. « C'est en eau-
sant avec eux de toutes sortes de choses, qu’on pourra peu à peu leur parler des procédés qui permettent aux personnes dont la vue est fatiguée , de se distraire en jouanL aux cartes, aux dominos, aux dames..., d’écrire au crayon sans regarder, et môme de lire, grâce à des caractères en relief. Puis, quand ils en viennent d’eux-mêmes à exprimer la crainte de ne pas retrouver l’usage complet de leurs yeux, de ne pouvoir reprendre leur ancien métier, il faut, tout doucement, leur parler des travaux qu’on est encore capable d’exécuter avec une vue réduite ou... éteinte. 11 faut leur dire, qu’en dépit des apparences, travailler sans les yeux eL avec le simple secours du toucher n’est nullement une chimère, qu’il y a des difficultés, sans doute, que le travail est plus lent, mais qu’il reste cependant possible et fructueux. Il faut surtout leur citer ce que d’autres sont arrivés à faire, les mettre en conlact, si cela se peut, avec des aveugles intelligents, actifs, adroits, dont les encouragements, et mieux
Nos SôlJntx Aveugles.
encore l'exemplo, les persuaderont plus que tous les discours »
Voici ce qu’ééi'ivaienl, à ce sujet, des personnes de grand cœur et de grande expérience, M"es T..., àM. Maurice de la Sizeranne, fondateur et secrétaire général de l’Association Valentin Ilaüy pour le bien des aveugles. Filles d’un aveuglé, ayant elles-mêmes une vue très affaiblie, elles ont été des premières à visite]- nos soldats et à leur prodiguer leur sympathie.
« Nous évitons toujours, avec n’importe quelle personne privée de la vue, d’employer le nom ou le qualificatif d’aveugle. Nous nous Servons de périphrases : « qui n’y « voit pas, qui a mal aux yeux ». Cela nous semble moins brutal, moins directement évocateur de toutes les épreuves qui tiennent à la cécité. C'est peut-être une subtilité. Il nous semble que,
I. /tins aux visiteurs dos soldats aveugles , nolice publiée par l’Associîilioii Yaienlin Haiiÿ.
pouf certaines blessures morales, aucune délicatesse n’est superflue. Quand 1 intéressé luimême, plus familiarisé, ne s’effraie plus du mol et le dit le premier, alors, c'est différent : « J’appelle un chat, uii « chat, », car il nous parait encore que, s’il faut autour de ces chers êtres souffrants beaucoup de tact, des cœurs à la fois maternels et amis, il ne faut pas moins de virilité, et il convient de les exciter au courage, en leur montrant bien qu’on les croit vaillants et pleins de force d’Ame. »
L’épreuve semblera, d’ailleurs, un peu moins lourde, Si l’on prend soin, dès le début, de faire sentir au soldat aveugle toutes les ressources, toutes les énergies physiques et morales dont il continue de disposer.
« Dès que nous l’avons pu et que sa sauté l’a permis, lit-on dans la même lettre, nous avons fait promener notre petit brigadier1. Il
1. Pageriel, brigadier au 3' régiment de chasseurs à cheval. Voir ci-dessous, p. 98.
faut prouver pratiquement à ces jeunes gens, hier indépendants et vigoureux, libres de leurs mouvements, qu'ils ne sont pas désormais obligés de vivre sédcntairemenl comme des vieillards, les conduire avec assurance, pour qu’ils aient confiance, et les faire marcher d’un bon pas pour les rendre le plus possible à la vie normale. La troisième fois que nous avons fait sortir ainsi Pagenel, en rentrant d'une promenade rapide et asssez longue dans la campagne, ses vingt et un ans nous ont dit : « Cela me rajeunit!' » Nous en aurions pleuré... mais cela me dispense d’autres argumenls. L’exercice pour eux, quand il est possible, c’est peut-être la meilleure distraction, parce qu’elle détend, à la fois, le physique et le moral. »
11 faut aussi leur faire la lecture.
« Pour cela, comme nos yeux, ces machines de luxe, nous refusaient leur concours, nous avons été beaucoup aidées par une de nos amies, et, chaque dimanche, les plus beaux
articles de Y Écho de Paris , choisis parmi les plus élevés, les plus galvanisants, les plus nobles, étaient lus pendant des heures, dans la cour de l'hôpital, en variant, en soulignant, sans en avoir l’air, ce qui était propre à grandir le blessé devant lui-même.
« Quant à la manière de leur apprendre l’étendue de leur malheur, cela dépend surtout de la nature du blessé qu’il faut beaucoup observer....
« Un point sur lequel il convient, à notre avis, de revenir et d’insister avec infiniment de délicatesse, c’est que les aveugles ne sont pas du tout des infirmes, qu’ils le seront incomparablement moins que les blessés qui reviendront de la guerre avec des maladies organiques, qu’ils peuvent vivre comme tout le monde... et se marier.
« Dès les débuts, leur donner une canne, leur apprendre, sans insister, de crainte de leur faire sentir leur apparente infériorité, les dimensions approximatives de la chambre où
Nos Soldais Aveu aies.
ils sont, le nombre de lits, de fenêtres, l’orientation, etc., pour c J i T i I s voient leur milieu, y soient moins étrangers, et acquièrent ainsi un peu de cette si nécessaire indépendance de mouvements.
« Encore une nuance que nous observons toujours : quand nous voulons leur faire connaître ou prendre un objet, nous le plaçons exactement dans leurs mains en disant : « Voyez » et non « Touchez », ayant souvent observé que les aveugles emploient presque toujours eux-mêmes le verbe voir. Nous évitons de décrire imparfaitement, avec des gestes qu’ils ne peuvenl saisir, par exemple: « C’était grand comme ça »; nous disons, pour qu'ils aient immédiatement une idée juste de ce dont on leur parle : « C’était haut comme « une lalile, large comine les deux mains ». Cela semble puéril, mais quand on se met à leur place, comme l’on juge autrement, comme l’on veut à tout prix qu’ils ne sentent pas leur grande épreuve par ses petits côLés!
Aussi rien n'est plus à éloigner d’eux que la sympathie banale des imbéciles, qui croient qu’ils sont sourds parce qu’ils n’y voient pas et s’adressent aux personnes qui les conduisent, comme s’ils ne pouvaient répondre euxmômes. Fruits de l’expérience tout cela — » Tel est le mélange de dévouement cl de tact avec lequel on amènera l’aveugle insensiblement à entreprendre sa rééducation. Sa tâche sera longue et difficile, mais les résultats seront proportionnés à ses courageux efforts : il se réadaptera au monde extérieur; il se munira d’un métier ou d’une profession compatible avec la cécité; il conservera et développera son activité intellectuelle.
La Réadaptation de l’Aveugle au monde extérieur.
C'est par la suppléance des sens que s'accomplit progressivement celte réadaptation. L’homme privé de la vue est contraint, en effet, d’exercer d’une manière exceptionnellement intense les sens qui lui restent. L'ouïe, l’odorat, le toucher de l’aveugle ne deviennent pas plus sensibles, mais il obtient beaucoup plus d’eux parce qu’il est obligé de leur demander davantage. Ce sont comme des instruments qui n’ont pas changé, mais qui sont maniés avec plus de précision et qui suppléent, dans une
La Réadaptation au monde extérieur. 15
certaine mesure, celui qui manque. L’aveugle concentre sur eux une attention que n'absorbent plus les sensations visuelles et il recueille des données, il discerne des nuances d’une finesse extraordinaire qui échappent aux clairvoyants1. Cela ne va pas, hélas! jusqu’à remplacer la vue, mais cela permet à ceux qui l’ont perdue de se tenir en contact avec le monde extérieur d’une manière beaucoup plus étroite que l’on ne serait tenté de le croire. Des exemples seuls donneront une idée de l’étonnante acuité de perception qu’ils peuvent acquérir. C’est ainsi que dans son ouvrage: Impressions et Souvenirs d' Aveugle, publié en 1891, M. Maurice de la Sizeranne intitule son premier chapitre : Ce qu'un aveugle voit en vogage 2.
t. Cf. Pierre Vii.ley, Le Monde des Aveugles, Paris, 1914, 1 vol. in-12.
2. Maurice lie la Sizeranne, Impressions el Souvenirs d'Aveugle, avec une préface de François Coppée, 1 vol. in- 10. — Du même auteur : Les Aveugles utiles, 1 vol. in-18 ; Les Aveugles par un Aveugle, avec une préface de M. le
« Quelques journaux, dil-il, ayant signalé la rapide excursion que j’ai l'aile à travers 1 Allemagne el le Danemark, on s’esl étonné qu’un aveugle put trouver plaisir et profit à voyager. Aux innombrables touristes qui explorent chaque année les bords de 1 Océan ou les montagnes de la Suisse, la chose a paru extraordinaire. 11 leur semble que, dans les voyages, tout parle aux yeux, presque rien à l’oreille, à l’odorat, au goût, et l’on pense que les mille petits embarras et difficultés de déplacement doivent être si multipliés, si compliqués pour un aveugle, que l’accessoire emporte ici le principal. C’est une erreur prouvant, une fois de plus, qu’on se fait une idée peu exacte de ce qu’est l’aveugle, de ce qui lui manque, de ce qui lui reste....
comte d'Haussonville, I vol. in-16; Les Sœurs aveugles. La Psychologie de la Femme aveugle cl la Communauté des Sœurs aveugles de Saint-Paul, 1 vol. in-18 ; Introduction à l’ouvrage do François Coréen, Pour les Aveugles, t vol. in-10. — On trouve cos divers volumes à l’Association Valentin Haüy, 9, rue Duroc.
La Réadaptation au monde extérieur. 17
« 11 est évident qu’un aveugle profite d’un voyage infiniment moins qu’un clairvoyant; le constater est une banalité; pourtant, je m’empresse de le faire afin qu’il soit bien entendu que je ne prétends pas n’avoir rien perdu en perdant la vue, et afin qu’on veuille bien me croire lorsque j’affirmerai qu'il me reste encore à recueillir, en voyageant, bon nombre de renseignements et d’impressions qui m’échapperaient si je demeurais dans mon fauteuil. »
Cependant, objectera-t-on à l’auteur, à quoi bon changer de place pour un aveugle? Il csl plongé dans l’obscurité. Or, la nuit, tous les pays se ressemblent. Erreur, répondra M. de la Sizeranne. Sans doute, enfermé dans un wagon, l’aveugle ne percevra pas grand’ chose. « Le bruit du train, l’odeur de fumée de charbon, sont de perpétuels matelas interposés entre la nature et nous. » Mais la voiture, surtout la voiture ouverte, et mieux encore la marche à pied, laissent l’aveugle en contact avec la nature.
« C’est alors qu’il nous arrive, tout autour de nous, des bruits, des parfums, des contacts significatifs, variés, charmeurs. Le bateau à vapeur, que les clairvoyants trouvent si agréable, l’est peu pour nous; il y a trop de tapage de machine, de bruits, de sifflets, d’odeur de charbon chauffé, qui vous assaillent, vous isolent, vous séparent du fleuve ou du lac dont on ne peut plus rien percevoir que dans les moments d'escale. 11 nous faut l’embarcation à rames ou à voiles, de médiocre grandeur, afin de ne pas être trop au-dessus de l’eau. Alors, on saisit tous les clapotis, tous les remous, on sent l’eau, les plantes du bord. Pour peu que le vent s’élève, tout s’anime : on entend îles bruits de rames, des gémissements de cordes qui s’harmonisent très bien avec les bruits de l'eau et qui ne les couvrent pas. »
Notre voyageur arrive à Copenhague. Une foule de sensations, nouvelles pour lui, l'avertissent qu’il est dans une ville étrangère.
« L’odorat et le goût ne sont pas seuls à me
La Réadaptation au monde extérieur. 19
dire que je suis hors de France : à Copenhague, le brouhaha des conversations a une sonorité tout autre que chez nous; le tintement de la monnaie sur le comptoir des magasins ne rend plus du tout le son métallique de la nôtre, il produit absolument l’effet de petit morceaux de faïence, de vaisselle cassée, qu’on remuerait. Ce qui m’avertit aussi, c'est la bonhomie, la complaisance des gens qu’on rencontre dans la rue ; ils ont du temps et, si vous leur demandez votre chemin, ils se dérangent du leur pour vous accompagner une demi-heure entière. Ce sont, enfin les braves tramways aussi lents que ceux qu’ils voiturent, ils font paisiblement leur service en agiLanl flegmatiquement la cloche de repasseur qui, dans les pays du Nord, remplace notre insipide corne parisienne.
<< On s'imagine volontiers que, pour l’aveugle, tout est uniforme, que toutes les rues, toutes les places sont semblables et ne peuvent varier d’aspect; c’est encore une erreur, il ne fauL pas longtemps pour s’apercevoir qu’on n’est plus à
Paris. Pensez-vous que sur le KongenS-Nytorv, à Copenhague, je me crusse encore sur ravenue des Champs-Elysées?
« La place publique d'un village, sablée par endroits cl par endroits envahie par l’herbe, où courent les feuilles mortes, les poules et les gamins échappés de l’école, ne ressemble certes pas, pour l'aveugle le moins observateur, à la place d’une ville. Les sensations qu’il perçoit par le toucher, l’ouïe et l’odorat, sont, ici et là, très différentes : pour le pied, le pavé de pierre ou de bois, le macadam, ne produisent pas la môme sensation que le gravier ou l’herbe. On n’entend pas, on ne sent pas voler les feuilles mortes, le balayage matinal a passé là. On ne rencontre ni poules, ni gamins établis comme chez eux : ce sont de fringants équipages qui roulent sur le pavé de bois de cette place de grande ville, ou les chevaux d’une diligence qui piaffent sur le dur et sonore pavé de cette ville de province, mais l’aspect auditif et tactile est tout différent. Au village, la fontaine coule
La Ru adaptation au monde extérieur. 21
paisiblement , alimentant un bassin tantôt entouré de laveuses qui frottent cl lavent leur linge en bavardant, tantôt fréquenté par des bêtes île trait qu'on y mène boire. A la ville, la fontaine élégante et sans emploi est le lieu le plus désert de la place, car l’eau qui retombe en pluie ou en gerbe produit une poussière humide qui dépasse de beaucoup la vasque et dont se garent les passants.
« A la ville, on entend les appels des conducteurs d’omnibus, les crieurs de journaux, le roulement des voitures et, enfin, ce bourdonnement formé de tous ces bruits qui se mêlent s'ils deviennent très répétés, très intenses. On sent, le malin, les émanations du balayage, les effluves d'air saturé de tabac et d’absinthe qui s'échappent des cafés qu’on aère; l'après-midi, le soir, l’aspect olfactif a changé : c'est l’odeur des journaux fraîchement imprimés qu’exhale le kiosque, c’est le parfum des cuisines souterraines, celui de la marchande de Heurs, des cigarettes d'Orient que fument les élégants, du
shampoing que ce passant vient de se faire faire chez un coiffeur, du papier d’Arménie brûlé sur le devant d’un magasin. Au village, je n’ai aucune de ces sensations; j’entends sonner les heures et les Angélus; presque toujours, je perçois un bruit d'enclume et une odeur de corne brûlée : c’est un maréchal ferrant. Cela n’a rien d’esthétique; mais que vienne et que passe un large souffle, et il m’apporte d’ « au-delà des champs d’avoine et de foin », pour parler comme Coppée, de là où se trouve sans doute « la fleur qui fera qu’on aime », un grand parfum de campagne : selon la saison, ce souffle est chargé d’odeur de foins ou de blés mûrs, d’aubépines ou de senteurs d’automne, et il fait vibrer tout ce qui est sonore en nous. »
L’excursion de M. de la Sizeranne en Danemark avait pour but principal la visite de l’Institut royal des Aveugles de Copenhague. Notez qu'il ne s’agit pas ici d’une visite superficielle et de simple curiosité, mais d’une visite