‹ Nos Soldats AveuglesChapitre 3 sur 9 · UN ANCIEN PRÉSIDENT DE ^ASSOCIATION VALENTIN IIAÜY · texte numérisé non relu

UN ANCIEN PRÉSIDENT DE ^ASSOCIATION VALENTIN IIAÜY

FRANÇOIS GOPPÉE

« Nous ne nous lasserons pas do vous parler do la misère des pauvres aveugles, do l’extrérçie difficulté qu’il y a pour eux à gagner leur vie, dos ingénieux et patients efforts do l’Association Valentin Haiiy non seulement pour les secourir, mais pour l’aire d’eux des individus socialement utiles ». François Coppke, ancien président de l’Association Valentin Haiiy. — Discours du 5 mars 1809.

La Réadaptation au monde extérieur. 23

technique, faite par un homme compétent, qui a voué sa vie à l’étude de toutes les questions concernant les aveugles, qui se tient au courant de tous les systèmes, de tous les perfectionnements essayés en France et à l’étranger pour améliorer leur éducation ou leur sort, qui voudra donc se rendre compte sur place des plus menus détails. Et, en effet, il demande à tout visiter, absolument tout, du sous-sol au grenier.

« On ne sait jamais, dit-il, quel est le lieu où la suite des questions qu’il provoque amènera à découvrir les détails vraiment typiques et à saisir le point fort ou le point faible de l’œuvre.

« J’entre donc dans toutes les pièces. Me voici dans une classe : si l’on y parle et en faisant quelques pas, je me rends compte de la dimension. Les fenêtres donnent-elles sur une rue quelque peu bruyante? Gela me suffit pour savoir leur nombre et leur orientation : mieux encore lorsqu’elles sont ouvertes. Sont-

elles petites et fermées? l’extérieur est-il silencieux? Alors je fais le tour de la pièce afin de les percevoir en les touchant. Il m’est facile de me rendre compte du modèle de tables, de bancs dont on fait usage. En passant la main sur le mur, je vois s’il est tapissé, peint ou enduit de piètre. Je n’ai garde d’oublier le matériel scolaire : livres, cartes géographiques, appareils à écrire et à calculer. J’examine avec soin l’intérieur de quelques pupitres; mon pied sur le sol, ma main sur les tables et les cimaises, me renseignent sur l’intensité du balayage et de l’époussetage. D'ailleurs, je ne manque jamais (j’en suis quitte pour me laver les mains) d'explorer en y passant le doigt quelques meubles un peu élevés, les rayons de bibliothèque, les enroulements d’une rampe d’escalier afin de voir si les coins cachés sont bien tenus, car c’est un critérium sfir pour la propreté de la maison.

« Dès la porte d’un dortoir (il suffit d avoir éLé au collège pour savoir cela), on peut juger

La Réadaptation au inonde extérieur .

do sa tenue par l’odeur qui s’en exhale, mais j’entre, je lais le tour, comptant les lits, examinant la distance qui les sépare, jaugeant la hauteur du plafond d’après la sonorité. Je ne manque jamais non plus de soulever le matelas pour arriver au sommier ou à la paillasse. Je presse le tout pour apprécier le degré de résistance que l'engin de sommeil oppose à l’échine du dormeur. La cuisine, non plus, n’échappe pas à ma visite et, afin d'aller au fond des choses, si l'on me propose de goûter au rôt ou au pot, je ne refuse pas, bien que l odeur soif déjà, pour un odorat un peu observateur, le très sûr avertisseur du goût. Sans le voir, on peut juger d’un ragoût, je l’affirme en dépit de l’assertion contraire. »

M. de la Sizeranne, ayant quitté Copenhague, va passer quelques jours à Bayreuth pour entendre Parsifal et Tristan. On ne s’en étonnera point. Toutle monde connaît et s’explique aisément le goût particulier des aveugles pour la musique ; mais l’on s’attendra peut-être moins

aux desiderata que l’auteur formule louchant ce qu'il appelle le décor audiLif, la mise en scène auditive.

« A Bayreuth, celte partie est infiniment plus soignée que dans les autres théâtres, où l’on demande à l'oreille des complaisances sans nombre parce que, probablement, celui que distraient les yeux les accorde volontiers. Les aveugles sont moins accommodants. Justesse d’expression, âge des voix , exactitude du point de départ des sons : voilà autant de choses pour lesquelles nous sommes très exigeants.

« Les effets de processions, de cortèges qui arrrivcnt en chantant, sont rarement assez gradués; ceux de lointain, d’écho, manquent presque toujours d’horizon sonore. C’est trop mat : on sent trop que l’instrument ou la voix est dans une coulisse étroite et rapprochée. Constamment, des femmes de trente ans et plus jouent des rôles de jeunes filles. 11 paraît que, grâce au maquillage et à l'éloignement,

La Réadaptation au monde extérieur. 27

la subslilulion est très acceptable pour l’œil. Mais, hélas! on ne maquille pas la voix, et chaque note, chaque parole de l’actrice, porte l’empreinte de son âge qui pèse sur tout son rôle et produit une sorte d’anachronisme auditif. C’est très pénible pour l’imagination qui n’est excitée que par l’oreille.

« Dans Tristan, le spectateur qui n’est qu’auditeur aimerait à entendre chanter par une voix plus jeune la chanson du mousse au premier acte. 11 souhaiterait aussi que celte voix descendît du haut de l'édifice où l’on suppose les mâts et les cordages. Le deuxième et le troisième actes se passent en plein air : or, l’impression auditive du plein air manque beaucoup. Le chalumeau si poignant du troisième acte, qui doit être entendu d’un peu loin, joue seulement du fond de la scène. Les yeux ne le voient pas, c’est possible, mais l’oreille le voit, là, tout près. »

Ainsi, dans un théâtre comme celui de Bayreuth, tout est aménagé à souhait en vue

de l’illusion d 'acoustique à produire chez le clairvoyant, mais cette même illusion n'existe pas pour l’aveugle, dont l’oreille est devenue plus fine et beaucoup plus exigeante.

Dira-t-on qu’il s’agit là d’un cas peu fréquent et que beaucoup d’aveugles n'arrivent pas à une telle finesse de perceptions? Il se peut; mais ce n’est là qu’une question de degré. Il n’en est pas moins certain que les sens qui restent à l’aveugle se perfectionnent toujours, quelle que soit la mesure de ce perfectionnement. 11 en résultera, pour lui, un très grand secours dans le travail de réadaptation à son milieu, à la vie quotidienne, qu’il devra s’imposer. De lui-même, il n’aura pas l’idée de ce travail. Il ne supposera pas qu’il puisse encore accomplir sans aide les nombreux actes journaliers de son existence. Sa première impression sera de se croire absolument dépendant d’autrui. Trop souvent, l’entourage pensera de même et gênera celle réadaptation si nécessaire. C’est une erreur.

La Réadaptation au monde extérieur. 20

L’homme frappé de cécité doit, s’il veut acquérir quelque indépendance, s’habituer à faire, autant que possible, toutes les menues besognes dont il s’acquittait antérieurement. H en demeure capable, mais souvent par des moyens différents, et avec lenteur. Il arrive très bien, en s’exerçant, à se diriger seul dans les lieux qu’il connaît; il n'a pas besoin d’aide pour les soins personnels, toilette, repas, etc. M. de la Sizcranne cite le cas d’un aveugle que ses tournées d’accordeur ramènent périodiquement dans les mêmes villes, et qui ne manque jamais de se familiariser complètement avec la topographie des hôtels où il descend.

« Pour cela, il commence bien par se faire guider une fois, mais rien qu’une; puis, la nuit venue, lorsque Lout encombrement, tout bruit ont cesse, il va en pantoufles faire une reconnaissance dans toutes les parties de l’iiùtel où il doit circuler. Bien à son aise, il étudie ainsi les distances, les escaliers, les tours et détours. Le lendemain, à la stupéfac-

lion des gens de l’hôtel, qui, du coup, prennent de lui une liante opinion, il va et vient partout sans guide. »>

Pour celle réadaptation de l’aveugle au monde extérieur, à la vie quotidienne, les jeux (triple carré, dominos, cartes pointées, billard anglais) sont de bons auxiliaires; « non seulement ils servent de passe-temps et de dérivatif aux pensées tristes, mais encore ils peuvent avoir une heureuse influence sur le développement du toucher et de l’adresse manuelle, à condition, pourtant, que les aveugles qui s'y livrent ne soient pas réduits à un rôle trop passif et prennent part aux divers mouvements que nécessitent ces distractions : distribution des cartes, pose des dominos, etc. Les premiers essais seront lents et gauches; il y aura probablement quelque maladresse; néanmoins, tout s’arrange assez vite, surtout si le partenaire clairvoyant ne manifeste aucune impatience et prend la peine de rectifier discrètement les faux mouvements, soit

La Réadaptation au monde extérieur. 31

d’un simple : « à droite; plus loin », soit en guidant un peu la main inexpérimentée. 11 est plus difficile de procéder ainsique de se substituer à tout instant au joueur, mais celle méthode est, en revanche, beaucoup plus fructueuse, el Ton ne tarde pas à être payé de sa peine, car, dans ces conditions, les parties prennent rapidement de l’animation et de l'entrain, pour le plus grand profit moral et physique de l’aveugle l. »

En résumé, le grand principe qui s’applique à toutes les circonstances, dans les rapports avec les aveugles, c’est que les aider efficacement ne consiste pas à agir à leur place, ni à leur épargner tout mouvement. La véritable méthode, c’est de les pousser à l’action, de les guider dans leurs tentatives et de les avertir des obstacles qui peuvent se présenter. Le résultat est certain; mais il demandera tou-

1. Georges Pérouze, professeur à l’Institulion nationale des jeunes aveugles, La question du travail pour les soldats aveugles, notice publiée par l’Association Valentin llaüy.

jours beaucoup de temps et beaucoup d’efforts. Ajoutons qu'il sera considérablement hâté par la fréquentation d’un aveugle ayant triomphé des mômes obstacles et pouvant, par suite, joindre à ses conseils l’autorité de l'exemple.

SOLDAT AVEUGLE BROSSIER TRAVAILLANT A L’ASSOCIATION VALENTIN HAÜV, 9, RUE DUROC, PARIS.

L’Aveugle et le travail manuel.

Nous venons de montrer l’aveugle se réadaptant, dans une certaine mesure, à son milieu, s’affranchissant de celte dépendance, de cette servitude qu’il sentait peser sur lui. Dans bien des cas, et beaucoup plus qu’il ne l’aurait jamais imaginé, il peut se suffire à luimême. Ce n’est, certes, pas la vie normale, mais ce n’est pas non plus cette existence d’infirme, d’impotent, à laquelle il se croyait condamné. 11 vit, il agit par lui-même, il circule sans aide dans les lieux familiers, il en sait les dimensions, la disposition, l’aména-

gement; il saiL la place des meubles el des moindres objets; il connaît son « borne « et il l’aime.

Celte indépendance, reconquise avec beaucoup de temps et de patience, n'est pas la seule qu’il puisse ni qu'il doive ambitionner. C’est beaucoup pour lui de se sentir si peu à charge à ceux qui l’entourent, d'avoir repris contact avec le monde extérieur. Ce n’est pas encore assez. La cécité l’atteint en pleine activité. 11 exerçait un métier, une profession. 11 a dû l'abandonner. Restera-t-il maintenant sans travail? Si le travail était pour lui le gagne-pain nécessaire, s'il était chargé de famille, c’est la gène ou la misère qui le guettent, accrues du sentiment amer de son inutilité. Il souffrira donc doublement dans sa crainte de manquer de pain el dans sa dignité. 11 va sans dire que tous les soldats aveugles auront droit à une pension de l’Etat, mais cette pension sera, sans doute, longue à liquider. Puis, pour les simples soldats surtout, cette ressource, bien

L'Aveugle et le travail manuel. 35

que très appréciable, n’osl pas suffisante (975 francs). Ceux de ces malheureux qui étaient, par exemple, bons ouvriers, mécaniciens, employés de commerce, comptables, etc., pouvaient gagner aisément trois ou quatre fois plus; el, parmi eux, il y en a qui onl plusieurs enfants à leur charge. Enfin, en supposant la question matérielle résolue, il resterait toujours la souffrance morale provenant d’une inaction forcée.

Heureusement, cette inaction n’est pas forcée. Des centaines de travailleurs, frappés de cécité à l’âge adulte et disséminés par toute la France, continuent à mener une existence laborieuse et honorable, démontrant ainsi que la perte de la vue ne condamne pas l’homme à une déchéance sociale irrémédiable. Les soldats aveugles pourront donc faire ce que tant d’autres ont fait avant eux. Il existe des professions et des métiers, en petit nombre, il est vrai, qui sont à la portée des aveugles et qu’on peut leur enseigner avec succès. C’est ce

qu’établit M. Georges Pérouze dans la notice que nous avons déjà citée :

« Nous ne pouvons naturellement parler des cas particuliers et tout à fait exceptionnels où l’aveugle, par suite de circonstances très favorables et toutes spéciales, a la possibilité de continuer la profession qu’il exerçait auparavant, ou de trouver un débouché avantageux en dehors des chemins tracés. Ces cas sont rares et, pour les résoudre, les avis d’une personne expérimentée ne seront pas toujours superflus.

« Pour les professions généralement enseignées : brosserie, vannerie, rempaillage et cannage des sièges, fabrication de balais de sorgho, matelasserie, cordonnerie, accordage des pianos, massage, le choix dépend de nombreuses considérations, parmi lesquelles on peut citer les aptitudes du sujet, son âge, son degré d instruction, sa vigueur physique, ses occupations antérieures, ses relations, le lieu

L’Aveugle et le travail manuel. 37

probable de sa résidence, voire même la conformation de sa main.

« Parmi ces professions, les unes exigent surtout de l’habileté manuelle, et les autres, accordage des pianos et massage, demandent, outre des aptitudes spéciales, des qualités intellectuelles assez développées. Les métiers purement manuels : brosserie, chaiserie, etc., ne réclament pas tous un égal degré d’adt-esse.

« Brosserie. — La brosserie est, en France du moins, le métier le plus généralement enseigné aux adultes. Il ne demande qu’une adresse moyenne qui le met à la portée du grand nombre, avec un apprentissage relativement court (en général de six à huit mois); il offre aussi le grand avantage de permettre à l'ouvrier de travailler seul chez lui, en famille. Les brosses se vendent partout. Le prix de l’outillage n’est pas excessif et un emplacement médiocre suffit pour l’exécution du travail.

« Vannerie. — La vannerie réclame un apprentissage beaucoup plus long (deux ou

trois ans), ainsi que beaucoup plus d’adresse el de vigueur physique. L'outillage n'est pas très coûteux, mais l'atelier occupe un assez grand emplacement.. C’est sans doute pour ces diverses raisons que bien peu d’adultes, en France, se sont adonnés à l’exercice de cette profession. Une autre difficulté provient île l’écoulement des produits qui ne peut se faire en dehors de certains centres.

« Rempaillage et Cannage. — Point n’est besoin, pour exercer ces deux métiers, d’une adresse extraordinaire, ni d’un long apprentissage, quelques mois suffisent. Le cannage surtout est très facile à apprendre. Malheureusement, lorsqu'on s’y met un peu tard, lorsque les doigts n’ont plus une souplesse suffisante, le travail marche trop lentement et ne donne qu’une faible rémunération.

« Fabrication des Balais de sorgho. — L’exploitation de celte pelile industrie nécessite un matériel assez coûteux, mais dont le prix n’est cependant pas exorbitant. Un

SOLDAT aveugle rempaillant une chaise

Page 1