‹ Nos théatres de 1800 a 1880; la tragédie... la pantomimeChapitre 10 sur 16 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les Ballets.

Le ballet qui, bien que sur un second plan, a pris part au mouvement théâtral de notre temps, constate aussi les changements survenus dans le goût du public depuis le commencement du siècle. Les phases diverses par les quelles a passé sur notre première scène lyrique ce genre de divertissement et que nous allons retracer brièvement le démontrent avec la plus entière évidence.

Disons d'abord que les ballets ont toujours été mieux représentés à TOpéra de Paris^ que sur les théâtres étrangers. Cette supériorité est grande sous le rapport de la mise en scène et des décors^ si j'en juge par ce que j'ai vu en Italie, en Angleterre et en Allemagne. De plus la musique de

nos ballets a de tout temps été confiée à nos premiers compositeurs. Méhul, Chérubini, Berton, Auber, Hérold, Halévy, Carafa, Adolphe Adam, qui avaient à leur service le premier orchestre du monde.

La danse noble et sévère, héritage du siècle précédent, fut en honneur jusqu'en 1825 environ. C'étaitla tradition des Gardel des Dupré et de la dynastie chorégraphique des Vestris, Vestris i"", le Diou de la danse, qui dans sa suprême vanité disait: « Il n'y a que trois grands hommes en Eu- « rope,le roi de Prusse^ mousu de Voltaire « et moi. » et son fils Auguste Vestris II qui débuta en 1772, à F âge de douze ans et ne quitta le théâtre qu'en 18 16. Il avait une prodigieuse légèreté et dans son enthousiasme le grand Vestris s'écriait: « Si « Auguste ne craignait pas d'humilier ses « camarades^ ilresterait toujours en Tair. » Alphonse Royer raconte dans son inté-

ressante histoire de TOpéra, le fait suivant qui pourrait paraître invraisemblable aujourd'hui: (( Le jour où débuta le grand (c Auguste, le 25 août 1772^ Tauteur de ses « jours^ en grande toilette de ville, Tac- (( compagna sur la scène pour le présenter (( aux spectateurs et lui dit: « Mon fils, « rappelez-vous qui vous êtes; le public (( vous attend et votre père vous regarde. » Puis, après les trois saluts d'usage, il rentra dans la coulisse, au bruit des applaudissements.

Les œuvres chorégraphiques qui figurèrent le plus souvent sur Taffiche penpant les vingt cinq premières années du siècle furent Niita ou la Folle par amour. Flore et Zéphire^ Clari, le Page inconstant^ les Pages du duc de Vendôme, Les premiers sujets de la danse étaient Duport, Albert, Montjoie^ Coulon et surtout M"" Bigottini qui prit sa retraite en 1823, après avoir été justement admirée, comme mime incomparable, pendant plus de vingt années.

La période qui suivit fut très brillante et se prolongea jusqu'en 1860. Elle s'ouvrit par le succès de vogue d'un charmant ballet d'action, la Sofiiumithule^dQ Scribe^ pour lequel Hérold écrivit une musique ravissante. M"'® Montessu fut très remarquable, comme mime, dans le rôle principal. Puis cette même année (1827) eurent lieu les débuts de M^''' Taglioni qui opéra une véritable révolution dans l'art de la danse et porta une atteinte mortelle à la vieille école. La révolte au Sérail, la Sylphide^ la Belle au bois dormant, la Fille du Danube furent autant de triomphes pour elle. Dans cet art, qui^ de temps immémorial, a charmé les yeux, la grâce et la poésie chaste n'ont jamais été mieux représentées que parM"*" Taglioni. Elle séjourna, à diverses reprises, à Londres, à Vienne, à St-Pétersbourg et fit définitivement ses adieux au public parisien en 1844 dans une représentation à son bénéfice

Ij6 LES BALLETS

dont la recette s'éleva à 25,ooofr.; c'était baaucoup alors ; on en parla comme on parlerait du double aujourd'hui.

Après M"*" Taglioni des étoiles de première grandeur se succédèrent à rOpéra et y répandirent l'éclat le plus vif. Ce fut Fanny Elssler dans le Diable boiteux o\x la cachucha fit fureur^ la Gypsy, la Tarentule, (1839) ; Carlotta Grisi dans Gisèlle, de Théophile Gautier et Adolphe Adam; Francesca Cerito dans la Vivandière, le Violon du Diable, et Orfa (i852); Mesdames Rosati dans le Corsaire de St- Georges et Adolphe Adam (i856) et Amalia Ferraris dans l'Etoile de Messine de Paul Foucher et Gabrielli (1860) ; enfin Emma Livry, l'élève de Marie TagHoni, qui débuta en 1862 dans le Papillon, 3 actes, de St Georges et Jacques OfFenbach. Peu de temps après, à une répétition de la Muette j le feu prit à ses jupes de gaze. Elle mourut après d'affreuses et longues souffrances en laissant les plus douloureux rcofrets.

Depuis quelques années le ballet est délaissé. Il ne fait plus recette et a besoin d'être appuyé d'un opéra en 3 ou 4 actes, comme Freyschut{ ou la Favorite. Nous n'avons plus guère de danseuses ào primocartello. M"*' Sangalli est la seule que nous pourrions citer et encore, à peine a-t-elle posé la pointe de son pied léger sur notre scène qu'elle s'enfuit à l'étranger. Du reste les premiers sujets de la danse ont toujours été cosmopolites. Les capitales A^ l'Europe se les disputent et les possèdent tour à tour. N'est-il pas à craindre même que Paris moins que jamais ne compte d'étoiles dans son ciel chorégraphique? Les plus brillantes nous échappent et vont chercher loin de nous des admirateurs qui leur prodiguent l'or à pleines mains.

Si les célébrités, comme danseuses, nous abandonnent, il faut dire que, par une heu-

lyS LES BALLETS

reuse compensation, le danseur a disparu, Dieu merci ! Le corps de ballet se compose aujourd'hui et depuis longtemps déjà de femmes exclusivement. J'avoue que les hommes m'y paraissaient affreux et ridicules et m'y déplaisaient souverainement.

Les Vestris, les Duport et les Albert ont eu le talent d'arriver à propos. Il était temps alors. Il serait trop tard à présent. Le maître à danser du Bourgeois Gentilhomme nous dit que la danse est une science à laquelle on ne peut faire trop d'honneur. Je le veux bien et ne le blâme pas trop de traiter de cuistre fieffé, d'âne bâté le maître de philosophie qui prétend que la danse n'est point un art, mais un misérable métier de baladin. Reconnaissons que la danse est un art, une science même; mais laissons-la aux grâces féminines. Pour moi, n'en déplaise à nos économistes et à nos hommes politiques, je mettrais volontiers la suppression du danseur sur nos théâtres au nombre des plus grands progrès du siècle où nous sommes.

Il y en a beaucoup qui sont contestables; celui-là ne Test pas.

Vers 1825 les ballets faisaient partie du icpertoiredela Porte Saint-Martin qui fît de grosses recettes avec Polichinelle Vampire. Mazurier y était étonnant; mais il rétait bien plus encore dans Jocko, ou le Singe du Brésil, drame en 2 actes de Merle et Rochefort. Jocko eut deux cents représentations de suite et fit courir tout Paris. Ce fut une fureur. Les modes s'en emparèrent et tout fut mis à la Jocko\ les robes, les chapeaux, les coiffures. L'agonie du singe mourant sur la scène faisait pleurer toute la salle. Mazurier resta peu de temps au théâtre et ne cessa d'y attirer la foule. Talma, dit-on, Tàdrairait, comme mime.

Voici quelques titres de ballets qui à cette époque furent représentés à la Porte Saint-Martin : La Laitière suisse avec Mazurier; Almaviva et Rosine^ 3

18o LES BALLETS

actes, de Blache ; le Mariage de raison^ 3 tableaux, de Coralli ; M. de Pourceaugnac^ 2 actes.

Le corps de ballet comptait des sujets distingués et le public d'alors goûtait beaucoup la grâce et la vivacité de Mimi Dupuis qui dans le Mariage de raison était une charmante Madame Pinchon.

Pourtant, d'après des notes que je retrouve, le ballet de M. Coralli ne valait pas à beaucoup près la jolie comédie de Scribe. Il me semble que le sujet prête peu. Mais n'ai-je pas vu à Naples Topera de la Vestale traduit en ballet ! C'était mortellement ennuyeux ! Désaugiers a mieux fait et l'œuvre de M. de Jony lui a fourni Tune de ses meilleures chansons. C'est bien vieux, direz-vous ? Pas le moins du monde. La gaieté ne vieillit pas. Il y a là trente couplets d'une verve étourdissante. On peut les relire aujourd'hui.

LES BALLETS l8l

En résumé il faut aux ballets ce que nous voyons aujourd'hui à TOpéra où ils sont charmants et ne sont pas appréciés comme ils le méritent. Il leur faut de beaux décors, de riches costumes, une mise en scène étincelante. Il leur faut le ciel enflammé de rOrient et le personnel chatoyant des Mille et une nuits. Les ballets ne réussissent jamais mieux que quand ils nous transportent dans le monde fantastiques des fées, des péris et des sylphides. Ils trouvent là d'inépuisables sujets et prennent mille aspects poétiques qui, tout en flattant les sens, plaisent à Timagination.

i82 l'opérette

Page 1