CHAPITRE VÏII L'Opérette
Dans un des chapitres précédents j'ai traité sévèrement Topérette. Je défendais la cause de Tart et du goût. Cependant je ne veux pas me brouiller tout-à-fait avec elle et je lui reconnais une qualité qui fait pardonner bien des défauts. Elle appartient au genre gai et pourrait invoquer en sa faveur le vieux vers classique :
Tous les genres sont bons hors le genre ennuyeux.
Et puis son grand mérite, c'est d'être à la mode. Cinq ou six théâtres lui ouvrent leurs portes. Ses succès se traduisent par quatre ou cinq cents représentations. Que répondre à cela ? Dirais-je que l'empressement du public semble diminuer? Ce n'est qu'un moment de repos, qu'un
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temps d'arrêt dans la marche triomphante que poursuit Topérette. D'autres chefs d'œuvre sans doute ne tarderons pas à succéder à la Fille de M''''' An got, à la Jolie Pavfimieuse et aux Cloches de Corne ville. Il n'en est pas moins vrai que Topérette a pris la place de Topera comique. Après BoïeldieU;, Hérold, Auber, Adolphe Adam, nous avons MM. OflFenbach^ Ch.
Lecocq, Vasseuret Planquette. Du reste les nouveaux sont des hommes d'esprit et de talent. Ils n'ont pas la prétention d'égaler les anciens. Ils se contentent de servir au public ce qui lui plaît et de gagner à cela beaucoup d'argent. Il n'y a pas autre chose à faire aujourd'hui et ils ont, ma foi, bien raison.
L'opérette a pris naissance en 1824 au théâtre des Folies nouvelles, boulevard du Temple. C'est aujourd'hui le troisième Théâtre-Français. MM. Laurent de Rillé, Frédéric Barbier, Hervé, Montaubry y fi-
rent représenter de petits actes sans prétention. En i835 les Bouffes parisiens, passage Choiseul, ouvrirent sous la direction d'Offenbachqui, en peu de temps, obtint des succès nombreux^ avec les Deux Aveugles, Ba-ta-clan, Tromb-Alcaiar ^ Croquefer^ le Mariage aux lanternes^ la Chanson de Forlunio et les Petits Prodiges (1857). Puis en iS5S parut Orphée aux Enfers qui fut joué trois cents fois de suite. Léonce, Bâche et surtout Désiré y étaient très amusants.
Peu à peu l'opérette grandit et se trouvant à rétroit dans la salle Choiseul, étendit son domaine et prit possession de plusieurs théâtres. La vogue la suivit partout, aux Variétés, au Palais-Royal, à TAthénée, à la Renaissance, aux Folies-Dramatiques.
Aux Variétés trois opérettes d'OfFenbach eurent beaucoup de succès; la Belle Hélène (1S64); Barbe-Bleue (iSGô); la Gran-
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de Duchesse de Gerolstein (1867). M*""^ Schneider se fit remarquer dans ces trois pièces pour sa beauté, ses diamants, sa voix agréable (elle avait eu un second prix de chant au Conservatoire) et un peu aussi pour son talent assez original. Etait-ce du talent? Elle osait beaucoup. Souvent c'était mauvais. Mais elle savait très bien que le public permet toutes les hardiesses, toutes les crâneries et, comme on dit au théâtre, toutes les cascades à une jolie femme. Par exemple quand elle cesse d'être jolie, c'est autre chose. M''^'*' Schneider s'en est bien aperçu, quand elle a fait dernièrement une réapparition tardive dans le rôle de Chon-chon de la Grâce de Dieu. On a trouvé qu'il ne lui restait plus rien que ses diamants.
En 1867, la Vie parisienne., toujours d'Offenbach, et pour les paroles de Meilhac et Halevy^ eut 35o représentations de suite au Palais-Royal. La pièce est amu-
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santé et Brasseur, Gil-Perès, Lassouche, Zulma BoLiffar et Céline Montalant jouaient à merveille. La Vie parisienne est une des meilleures partitions d'OfFenbach. Le final du i"' acte est d\ine verve endiablée et je connais peu de duos aussi jolis que celui du tailleur et de la gantière au S^"'*" acte.
Offenbach eut encore au Palais-Royal^ avecMeilhacetHalévy, le Château à Toto.
Mais ce fut bien vite un château abandonné et depuis, le Palais-Royal a renoncé à l'opérette, pour revenir au genre qui a fait sa fortune.
Quels sont les derniers succès d'Offenbach, le père de l'opérette? J'en vois deux encore, la Jolie Parfumeuse à la Renaissance^ théâtre ouvert en iSyS, boulevard St-Martin, et M'"''' Favart^ jouée dernièrement aux Folies dramatiques, seulement Offenbach se répète beaucoup. Sa musique me fait penser au compliment de M.
Jourdain dans le Bourgeois Gentilhomme:
a Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour. » Comme le fait justement observer le professeur de philosophie, cela peut se dire avec les mêmes mots de dix façons différentes. C'est ce qui arrive à la musique d'Offenbach. On se lasse d'entendre la même phrase retournée vingt fois.
Après Offenbach vient M. Ch. Lecocq qui a fait pâlir son étoile. Giroflé-Girofla^ la Petite Mariée, la Marjolaine et surtout la Fille de Aïadame Angot en ont fait le compositeur à la mode. Sa musique est gracieuse, élégante^ mais sans aucune originalité. Il doit écrire trop facilement et m3 parait faire, sans le vouloir, un heureux choix de musique prise un peu partout. Toutefois dans plusieurs opérettes de M. Lecocq on trouve quelques jolis motifs qui sont bien à lui et il serait injuste de ne pas le considérer comme un compo-
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siteur de talent. La petite Jeanne Granier, ave!; sa gentillesse et ses naïvetés finement étudiées^ lui a été d'un bon appui.
Je ne puis citer tous les compositeurs qui forment le cortège de Topérette^ la petite reine du jour. Quoiqu'elle ait cinq ou six théâtres à sa disposition, il n'y a pas encore place pour tous et je suis sûr que bien des partitions attendent dans les cartons. Les Deux Arlequins de M. Jonas méritent une honorable mention. Cest un seul acte, mais très réussi. Il a de la couleur et sera certainement repris un jour ou Tautre. Il est fâcheux que la pièce soit assez niaise. Nous avons dit déjà combien les mauvaises pièces sont nuisibles aux bonnes partitions.
La Timbale d'argent de M. Vasseur a été Tun des gros succès des Bouffes Parisiens. Ici la pièce est venue en aide au compositeur^ mais de quelle façon^ bon Dieu! Entre autres folichonneries il y a au i""'' acte des couplets.... Ah! dame, il est difficile d'aller plus loin. C'est par trop
déshabillé. Pas même la feuille de vigne! Le public mordait à !a grappe, sans s'inquiéter du reste. Et puis c'était bien joué par Désiré, tout à fait drôle dans le rôle du juge Raab et par Judic, fine et spirituelle dans celui de Molda. Ses petites mines de pudeur effarouchée, ses réticences rien moins que chastes et ses sous-entendus des plus impossibles faisaient se pâmer d'aise toute la salle. La musique n'était vraiment plus qu'un accessoire.
Restent enfin les Cloches de Corneville qui ont tinté 5oo fois de suite. L'année entière n"a pas suffi ; c'était^ je crois, sans précédent. J'avoue que je n'ai pas parfaitement compris ce succès inoui. La direction elle-même^, m'a-t-on dit, ne s'y attendait pas. Il n'y avait pas là d'étoiles, ni Judic, ni Jeanne Granier, ni Paola Marié. Les acteurs m'y ont paru avoir pour tout mérite de chanter sans avoir jamais appris. Enfin le fait des 5oo représentations est incontestable et, s'il n'en est pas de même de la valeur de l'œuvre, cela
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n'a aucune importance. J'aurais grand tort de me permettre la critique la plus légère; car il est reçu au théâtre que les meilleures pièces sont celles qui font le plus d'argent.
A propos d'Orphée aux Enfers, quelques esprits sérieux qui toutefois ne refusent pas de s'amuser^ ont blâmé ces travestissement des dieux de l'Olympe en grotesques. C'est bien un peu mon avis. A quoi bon ridiculiser la mythologie et s'ingénier à tarir la source la plus abondante à laquelle ait puisé la poésie de tous les temps? Dans ce siècle essentiellement positif où la politique nous déborde, où gagner de l'argent est la grosse affaire, quand partout se dressent devant nos yeux des chemuiées d'usine et retentit a nos oreilles le sifflet des locomotives^ ne devrionsnous pas nous ménager quelques contrastes et faire une part aux récréations poétiques de l'esprit? L'imagination^ cette
folle du logiS; comme l'appelle Voltaire, a ses exigences. Nous devons en tenir compte et rien ne serait plus maladroit, plus inintelligent que de tout lui refuser. Ne brisons pas les idoles dont le culte lui a été cher pendant si longtemps.
Malgré ces sages réflexions, j'avoue que Désiré m'a bien fait rire, quand dans son rôle de Jupiter (Papa Piter) il envoyait chercher des timbres-poste et disait à son entourage, où la chaste Vesta n'avait pas le moindre petit bout de rôle : « De la tenue, je vous en prie, mes enfants ; TOlynipe s'en va! » Papa Piter avait raison. Et r Iliade, le plus beau poème qui existe au monde, qu'en avons-nous fait? Moi-même, n'ai-je pas été pris d'un fou rire en voyant dans la Belle Hélène Agamemnon danser un cancan eff'réné. Faisons Taveu de nos fautes et prenons, puisqu'il le faut, notre temps comme il est.